Le 5 mars 2026, Jean Batou s’est entretenu avec Miguel Carvalho, journaliste d’investigation portugais qui vient de publier, en septembre dernier, un livre de 752 pages, intitulé Por dentro do Chega. A face oculta da extrema-direita em Portugal (Au cœur de Chega. La face cachée de l’extrême droite au Portugal). Cette somme résulte d’un travail de recherche de six années au sein de cette nouvelle force d’extrême droite qui a connu récemment une ascension électorale spectaculaire.
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— J.B. : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire un livre de plus de 700 pages sur le parti Chega ? Comment avez-vous mené votre enquête ? Avez-vous rencontré des difficultés pour contacter les membres de ce parti ? Comment la direction du parti a-t-elle réagi à la publication de votre livre ? Avez-vous reçu des menaces de l’extrême droite ?
— M.C. : Fin 2019, quelques semaines après l’élection d’André Ventura comme seul député de ce parti, j’ai voulu comprendre le nouveau phénomène politique qu’était Chega. Je ne m’intéressais pas tant à son leader qu’à ce qui poussait une partie de l’électorat à choisir ce discours extrémiste d’exclusion. C’est pourquoi je suis allé à la rencontre de cet électorat dès le début de l’année 2020. Plus que son leader, adepte d’une sorte de magie noire médiatique, c’était la masse humaine qui commençait à adhérer à Chega qui me préoccupait.
Je me suis rendu à des événements, j’ai voulu rencontrer les électrices et les électeurs, les activistes et les dirigeants de manière authentique, j’ai déjeuné et dîné avec ces gens, sans tabou, sans mêler des préjugés ou des idées préconçues à nos conversations. J’ai surtout posé une multitude de questions. Avec certains, il était plus facile de parler, avec d’autres moins. J’ai été persévérant et quelques-uns n’ont accepté de me parler qu’un an après ma première approche. Les plus grands obstacles sont toujours venus de la direction du parti, mais cela ne m’empêche pas, encore aujourd’hui, de rester en contact régulier avec l’univers électoral, militant ou dirigeant de Chega, ainsi qu’avec d’anciens membres.
J’ai rarement reçu des menaces de l’intérieur de Chega. Il s’agit plutôt d’un harcèlement numérique que d’autre chose. Je peux dire que, indépendamment de ce qu’ils peuvent penser de moi ou de mes convictions, la plupart des électeurs et des membres de Chega ont toujours respecté mon travail. Mon livre, d’ailleurs, c’est Chega qui parle de Chega. Sans leur contribution, il n’y aurait pas de livre.
Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de réaction officielle de la direction à propos du livre. Ni de démentis. Il y a eu quelques petites remarques et insultes, mais rien de significatif.
— J.B. : Pouvez-vous présenter, dans les grandes lignes, l’histoire de Chega depuis sa fondation en 2019, en indiquant les principales étapes de son ascension électorale ? Le parti organise-t-il systématiquement ses activistes sur le terrain ou fonctionne-t-il principalement comme un pôle électoral ?
— M.C. : Chega a élu André Ventura en octobre 2019 et son ascension a été fulgurante depuis lors.
En six ans, le parti est passé d’un seul à 60 députés. Avec ses discours simplistes, le plus souvent faux ou fondés sur la désinformation, la stigmatisation des minorités et des préjugées généralisateurs sur le reste de la classe politique, le parti parvient à attirer tout et son contraire. Au début, il a capté des personnes issues des partis les plus proches idéologiquement, le PSD [centre-droit, NdT] et le CDS [droite conservatrice, NDT], mais avec le temps, on s’est rendu compte qu’il attirait également des gens qui votaient à gauche, du Bloc de gauche au PS. Le Parti socialiste a d’ailleurs été le plus touché par Chega lors des élections législatives de 2025 : de nombreux électeurs habituels du PS, dans le sud du pays, ont voté pour Chega.
Le parti ne parvient toujours pas à attirer des cadres un tant soit peu respectables aux yeux du grand public, mais il absorbe des éléments de toutes les couches professionnelles, dont certains ont un parcours académique reconnu. D’après ce que je sais des documents internes de Chega, l’une des catégories les mieux représentées parmi les militants est celle des enseignants, tous niveaux confondus. Le parti peut même propager – et propage – le « discours du taxi » ou « du bistrot », mais la vérité est que beaucoup de personnes instruites adhèrent à ses discours.
D’autre part, comme parti, il est dans la Ligue des champions pour sa présence sur les réseaux sociaux, toujours en tête dans ce domaine. Au début, il a bénéficié d’un large soutien des réseaux évangéliques, puis il a aussi attiré des jeunes et de nombreux abstentionnistes, accros aux réseaux sociaux et aux performances des dirigeants de Chega dans l’univers numérique, dont certaines sont purement divertissantes, sans aucune consistance politique.
— J.B. : Quel est le parcours des militants et des cercles qui ont contribué au lancement de ce nouveau parti ? L’unité apparente autour de son leader charismatique, André Ventura, cache-t-elle des divisions internes ? Si oui, sur quelles questions se concentrent-elles ?
— M.C. : Chega ne s’est jamais soucié d’approfondir sa cohérence idéologique. Les rares personnes qui y accordaient de l’importance ont été écartées ou se sont éloignées. Son programme idéologique, bien qu’il comporte des traits identitaires et nationalistes, est celui du capitalisme sauvage. Point final. J’ai assisté à des événements de Chega où la simple suggestion que le parti devrait approfondir les questions idéologiques, afin d’offrir plus de substance thématique, provoquait une débandade dans la salle ou agaçait les militants.
Le parti vit de l’intuition de Ventura et du culte de la personnalité qu’il promeut. Ses membres sont d’ailleurs moins autonomes qu’ils ne l’étaient à ses débuts. Au cours des premières années, certains pensaient encore par eux-mêmes et osaient critiquer certains aspects de la direction prise par le parti. Le prochain congrès, en mai, ressemblera probablement davantage à un culte religieux, sans aucune place pour les doutes ou les hésitations. Aujourd’hui, Chega est une question de foi en Ventura. Pour lui, un parti avec un tel degré d’obéissance et de suivisme est la consolidation du projet de pouvoir personnel dont il a toujours rêvé.
— J.B. : Dans quelles régions du pays et dans quels secteurs de la population ce parti a-t-il obtenu son plus grand soutien ? Se présente-t-il comme un parti des « gens ordinaires » ? Si oui, quelle est sa position sur les grandes questions sociales ? Quels slogans lui ont permis de conquérir un large public ? Ses militants partagent-ils une idéologie relativement cohérente ? Sur quels thèmes se concentrent-ils principalement, sinon ?
— M.C. : Le sud du pays, en particulier les communes autour de Lisbonne, est la zone privilégiée du parti. Le sud intérieur, également. L’Algarve est actuellement l’un de ses grands bastions, où il a remporté la mairie d’Albufeira, une commune avec une forte population immigrée qui est devenue un véritable enfer touristique.
Lors des dernières élections présidentielles, Ventura a réussi à étendre le « drapeau » électoral du parti vers le nord, où Chega, à quelques rares exceptions près, n’avait pas obtenu de grands résultats. Mais je doute que cette croissance se consolide, la polarisation générée par les élections présidentielles était exceptionnelle. Il y a également des signes d’une certaine usure de Chega dans les municipalités de l’intérieur de l’Alentejo, où le parti a bénéficié de ses plus grands soutiens depuis ses débuts jusqu’en 2024. Son discours n’attire plus autant. Mais il est trop tôt pour dire si cette usure va s’accentuer.
Comme je l’ai dit, Chega n’a pas vraiment réfléchi aux grandes questions sociales. Il attire les refoulements, la colère et le ressentiment à l’égard de la classe politique et du fait qu’il y a des problèmes à résoudre depuis longtemps. Il tient des propos chargés de préjugés à l’égard des minorités, toujours très axés sur les attaques contre les immigrés, la communauté gitane et même la diversité de genre. Il oppose les pauvres aux pauvres, les immigrés aux immigrés, il vit de la stigmatisation de l’autre et de la promotion de l’individualisme à l’extrême. C’est un parti qui vise à affaiblir l’État social en le réservant aux indigents et à quelques autres personnes, et à faire du pays une sorte de « bar ouvert » pour les intérêts de l’élite économique et financière.
Malgré les nombreux scandales qui ont marqué sa courte existence, allant de députés volant des valises à l’aéroport à des dirigeants impliqués dans des affaires de prostitution enfantine, sans oublier la longue liste d’élus locaux qui ont déjà quitté le parti pour diverses raisons, Chega maintient un discours très moralisateur à l’égard du reste de la classe politique – « corrompue » – . Il stigmatise un régime politique fondé, selon son leader, sur une vision du pays qui encourage la « dépendance aux subventions » et aux aides sociales en faveur de « ceux qui ne veulent pas travailler ». Celui-ci aurait permis l’entrée d’immigrants qui menaceraient l’identité et les traditions du pays. En réalité, sans les immigrants, le Portugal s’effondrerait. Ils sont l’un des principaux facteurs de durabilité du système public de sécurité sociale.
— J.B. : Quelles relations Chega entretient-il avec l’extrême droite salazariste, avec les extrêmes droites internationales contemporaines et avec les mouvements clairement fascistes ? Dans quelle mesure ce mouvement est-il lié au groupe néonazi 1143 (l’année de naissance du Portugal), dont 37 militants ont été arrêtés ?
— M.C. : Les droites radicales ou extrémistes les plus intellectualisées ou violentes, qui étaient en quelque sorte en marge du système, ont vu dans Chega leur cheval de Troie pour miner le régime et le renverser. Pour de nombreuses figures issues de ces milieux, des nostalgiques de la dictature aux néonazis des milices du 1143, Chega n’est pas l’idéal, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, mais c’est ce qui existe, ce qui est le plus à portée de main pour introduire dans l’agenda politique et médiatique – même de manière plus ou moins camouflée – leurs idées et leurs discours extrémistes et exclusifs.
Une partie du financement de Chega provient d’élites économiques et financières qui rêvent de se venger des acquis consacrés par la révolution du 25 avril 1974. Certains des protagonistes associés au réseau terroriste d’extrême droite actuel ont naturellement adhéré à Chega et l’ont financé. Enfin, je ne pense pas qu’il existe — et je pense qu’il n’y en aura jamais — de relation formelle et organique entre Chega et le 1143. Mais il est de plus en plus évident que le 1143 considère Chega comme son « bras politique » et que de larges secteurs de Chega considèrent ce mouvement et d’autres comme leur « bras armé ».
— J.B. : Quels sont les principaux soutiens de Chega au sein des élites portugaises, en particulier dans les appareils répressifs de l’État, dans les secteurs patronaux et dans les milieux religieux ?
— M.C. : Dans le cas des secteurs des forces de sécurité, cette relation est très étroite. Non pas parce que Chega a infiltré les forces de sécurité, mais parce que, dans cet appareil, il y avait beaucoup de gens qui défendaient déjà les discours et les méthodes répressives de Chega. Avec l’entrée d’André Ventura dans l’arène politique, beaucoup d’entre eux ont senti qu’il y avait enfin un projet et un visage auxquels ils pouvaient s’identifier sur ce champ de bataille. Ainsi, en 2020, est apparu le Movimento Zero, un mouvement informel de policiers et de militaires qui fonctionnait via les réseaux sociaux et qui a organisé quelques manifestations, avec des dirigeants de Chega comme intermédiaires, mais je crois qu’aujourd’hui, cette relation s’est détériorée.
Certains, bien qu’ils défendent ouvertement les idées de Chega sur les réseaux sociaux et tiennent des discours racistes et xénophobes, refusent d’être instrumentalisés par ce parti. Il faut également dire qu’il existe, au sein des forces de sécurité, de l’armée et de la police, le fruit d’un certain renouvellement générationnel qui est largement fidèle aux droits, libertés et garanties consacrés par la démocratie.
Chega reçoit un appui considérable, notamment financier, d’une section de l’élite économique et financière liée à des paradis fiscaux. Cette dernière perçoit le parti comme un « bar ouvert » pour ses intérêts visant à démanteler ce qui reste de l’État social et à étendre la déréglementation, la privatisation et les réductions d’impôts à de larges secteurs d’activité. L’un des principaux bailleurs de fonds de Chega est João Bravo, descendant d’une famille d’esclavagistes. Ses sociétés détiennent les plus grandes entreprises d’armement et d’équipement militaire qui fournissent l’État portugais.
Le parti qui s’attaque quotidiennement au « système » est lui-même soutenu et financé par les secteurs les plus puissants du « système ».
En ce qui concerne la question religieuse, jusqu’au milieu de l’année 2021, le parti a bénéficié de l’influence de plusieurs réseaux évangéliques, au point que plusieurs de ses dirigeants nationaux s’identifiaient à divers courants et églises évangéliques. Ces éléments ont ensuite été écartés, bien que le parti bénéficie d’un large soutien parmi les croyants de ce secteur religieux, en particulier dans les banlieues autour de Lisbonne et les communes voisines de la capitale. Bien que les courants catholiques ultraconservateurs, chrétiens évangéliques et mêmes néo-pentecôtistes aient relativement bien cohabité au sein du parti jusqu’à un certain point, il est vrai qu’à partir de 2022, la direction du parti semble être tombée plus nettement sous l’influence des secteurs liés à l’Opus Dei, au mouvement Communion et Libération, et à ce type de courants. Comme le disent certains anciens dirigeants de Chega, ce sont ces secteurs qui ont obtenu la part du lion au sein du parti.
[Source : www.marx21.ch]







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