Jamais la coopération militaire entre les États-Unis et Israël n’avait été aussi étroite. Mais cela ne doit pas faire oublier que les deux pays poursuivent en Iran des buts de guerre bien distincts, analyse l’historien.
Écrit par Ran Halévi
Pour Israël, cette offensive n’est qu’un nouvel épisode de la lutte sans merci qu’il livre depuis le 7 Octobre au régime des mollahs et ses satellites à travers le Moyen-Orient. Au moment du pogrom perpétré par le Hamas, l’État hébreu était cerné par des dizaines de milliers de missiles et de drones aux mains des clients de la République islamique, au Liban, en Syrie, au Yémen et sur le territoire iranien. Il semblait alors inconcevable qu’il s’avise de forcer cet étau au risque de provoquer un embrasement général.
Il a choisi d’attaquer. Grâce aux prouesses de ses renseignements, à la pénétration, de bas en haut, du régime iranien et de ses supplétifs dans la région, l’armée israélienne est parvenue en quelques mois à démanteler « l’axe chiite » et à redessiner le paysage géopolitique du Moyen-Orient. Le Hezbollah a été décapité et sonné militairement en septembre 2024. Un mois plus tard, c’est en Iran même que l’aviation israélienne a ciblé des installations de fabrication de missiles et décimé le système de défense antiaérien. Peu après, le régime de Bachar el-Assad, autre auxiliaire de Téhéran, est tombé. Et en juin dernier, pendant la « guerre des douze jours », les aviations israélienne et américaine ont sérieusement endommagé les installations nucléaires et l’arsenal balistique de la République islamique, en éliminant des dizaines de dirigeants politiques, de chefs militaires et de scientifiques.
Aujourd’hui, le gouvernement de Jérusalem change d’échelle et vise plus loin puisqu’il entend, outre ses objectifs militaires, démanteler la classe dirigeante iranienne pour ouvrir la voie à un changement de régime. C’est oublier qu’un système politique et idéologique créé il y a un demi-siècle ne peut se désintégrer à coups de frappes aériennes et d’assassinats ciblés, sans l’intervention des troupes au sol. La République islamique telle qu’on l’a connue ne survivra probablement pas à ce conflit, mais le pouvoir qui va la remplacer ne peut être imposé sur ordre ni de Washington ni de Jérusalem, surtout s’il est dominé - ce n’est pas impossible - par des gardiens de la révolution.
Menace «imminente»
On sait également que le savoir scientifique et la capacité industrielle des Iraniens à fabriquer de nouvelles armes ne vont pas disparaître sous les bombes. Le mieux qu’Israël puisse espérer au sortir de l’actuel cycle des violences, c’est d’affaiblir encore plus le pouvoir de nuisance de Téhéran comme pourvoyeur du terrorisme, d’éroder son arsenal nucléaire et son appareil balistique (en partie rétabli depuis la « guerre des douze jours »), à défaut de les éradiquer ou de pouvoir installer la démocratie en Iran sur des baïonnettes. Vu de Jérusalem, ces objectifs valaient une nouvelle offensive militaire : une guerre préventive, si l’on veut, en tout cas nécessaire, puisque la menace que fait peser la république des mollahs sur l’État hébreu, sans être existentielle, est bien réelle.
Mais les États-Unis ? La décision de réunir une formidable armada pour frapper l’Iran n’est dictée par aucun impératif tangible, aucune stratégie lisible sur les objectifs à atteindre et aucune vision claire de sortie de guerre. Là-dessus, le président américain ne cessait de varier. Début janvier, il avait promis aux « patriotes iraniens » de seconder leurs protestations par une action militaire : « l’aide est en route ». Quelques semaines plus tard, il a invoqué plutôt comme casus belli le refus de la République islamique de négocier le démantèlement de son programme nucléaire (que lui-même avait déclaré « anéanti » après la « guerre des douze jours »).
Puis, il a parlé d’une menace « imminente » que poserait l’Iran à la sécurité des États-Unis. Plus récemment, il a désigné comme objectif prioritaire de l’intervention américaine un changement de régime à Téhéran, cependant que son ministre de la Défense expliquait qu’un tel projet n’était pas à l’ordre du jour, et alors que le secrétaire d’État vient, lui, de laisser entendre que c’est Israël qui a entraîné les États-Unis dans ce conflit, avant de se voir démentir…
Dans cette cacophonie et sous le fracas des armes, on a presque oublié qu’un président des États-Unis n’est pas habilité à engager le pays dans une guerre sans l’autorisation du Congrès - autant dire sans le consentement de la nation. M. Trump n’avait cure en l’occurrence de l’un comme de l’autre. Il ne jugeait pas utile de rallier l’opinion à sa décision, encore moins de l’en éclairer, lui qui avait promis de débarrasser l’Amérique des engagements extérieurs qui ne servaient pas directement ses intérêts et de mettre fin aux conflits internationaux, jusqu’à réclamer le prix Nobel de la paix. Tel un monarque absolu autrefois, il a décrété la guerre au nom du peuple américain qu’il ramenait à sa personne.
«Ignoble et impie»
Il est vrai que peu de voix se sont élevées pour dénoncer cet abus de pouvoir, un de plus. C’est plutôt la décision elle-même d’impliquer le pays dans un nouveau conflit qui soulève des protestations. Les Israéliens sont unis dans leur soutien à la guerre, pas les Américains : seulement un sur quatre l’approuve sans réserve d’après un sondage récent. Et les protestations sont vives à gauche comme à droite et même au sein du camp présidentiel. « C’est une trahison du peuple américain », a tonné une sénatrice démocrate. « C’est une trahison des principes Maga », s’est indignée une missionnaire de « l’Amérique d’abord ».
Les influenceurs trumpistes voient dans cette guerre délibérée aux finalités brumeuses et à l’issue incertaine la confirmation de l’alignement des États-Unis sur les priorités nationales de l’État d’Israël, lequel exploiterait une fois encore la crédulité de M. Trump, et sa vanité martiale, aux dépens des intérêts supérieurs des États-Unis. « Cette guerre, vient de déclarer Tucker Carlson, est absolument ignoble et impie. » La désaffiliation de l’opinion américaine par rapport à Israël poursuit son cours, malgré la guerre et à cause d’elle.
M. Netanyahou s’est félicité récemment d’avoir porté l’alliance entre les deux pays à des sommets inégalés. Il risque de découvrir que cette alliance s’est nouée surtout avec un président en exercice, imprévisible, versatile et de plus en plus impopulaire.
Ran Halévi est directeur de recherche au CNRS et professeur au Centre d’études sociologiques et politiques Raymond-Aron. Dernier livre paru : Le Chaos de la démocratie américaine (Gallimard, « Folio actuel », 2025).
[Illustration : Fabien Clairefond. - source : www.lefigaro.fr]

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