L’émission « Karambolage », sur Arte, proposait récemment un récit séduisant sur l’évolution de l’image de l’Espagne à travers les siècles. Elle relie la « Légende noire » du XVIᵉ siècle au slogan touristique « Spain is Different » popularisé dans les années 1960, en suggérant une continuité presque naturelle entre stéréotypes anciens et marketing franquiste. Le propos est pédagogique et accessible. Mais c’est justement cette efficacité narrative qui pose problème.
Plage de Palmanova (Majorque), 1960. Antonio Verdugo/Legs Luis Fernández Fuster, Université de Saragosse, Huesca. , CC BY
Écrit par Jorge Villaverde
Historien, professeur contractuel, Institut catholique de Lille (ICL); European University Institute
Mais en reliant ces éléments par une ligne continue, l’émission réactive
des clichés historiques que la recherche nuance aujourd’hui fortement.
Une différence séduisante mais périphérique
Si la vidéo évoque la frustration de certains Espagnols face aux images déformantes dont leur pays fait l’objet, elle tend néanmoins à reconduire l’idée d’une Espagne définie par le regard extérieur. Les procédés d’érotisation et d’exotisation élaborés au XIXᵉ siècle par les puissances hégémoniques, française et britannique, à l’égard de leur ancienne rivale, participent de cette construction.
Ces représentations ne relèvent ni d’un mépris
simple ni d’une continuité linéaire entre la propagande anti-impériale et les
condescendances ultérieures. Elles installent l’Espagne dans une altérité
ambivalente qui relègue l’ancien empire aux marges d’une modernité définie
ailleurs. Décrite comme périphérique, la Péninsule est simultanément investie
comme espace romantique, source d’inspiration politique et artistique. Même si
les touristes restent encore très peu nombreux par rapport ceux qu’accueillent
la France, la Suisse au l’Italie, l’Espagne occupe une place centrale dans
l’imaginaire européen.
![]() |
| « L’Andalousie au temps des Maures », affiche d’Alexandre Lunois, Exposition universelle de 1900 (Paris). Bibliothèque nationale de France, CC BY |
Mépris et exaltation procèdent d’un même mouvement. Les clichés articulent hiérarchisation et attraction, esthétisation et mise à distance. L’admiration elle-même participe d’un reclassement symbolique qui assigne à l’Espagne une différence séduisante mais périphérique.
Il ne suffit donc pas de complexifier le regard français. Il faut aussi éviter de réduire le pays à l’objet d’une construction symbolique extérieure. Une telle lecture occulte ses dynamiques propres. L’Espagne n’est pas seulement façonnée par des projections étrangères. Elle est aussi un espace de débats internes et de circulations intellectuelles qui dépassent ses frontières.
Présenter le pays comme enfermé dans une réputation négative subie
passivement revient à invisibiliser ces controverses internes et ces échanges
transnationaux, qui ont contribué à définir sa position dans l’histoire
européenne.
Un slogan ambivalent
« Spain is Different »
apparaît ainsi dès 1932-1933 dans une série d’affiches photographiques éditées
sous la direction de Rafael Calleja, haut fonctionnaire conservateur
maintenu en poste, de la dictature de Primo de Rivera à la République. Le
slogan accompagne notamment l’image d’une « alcaldesa » de Zamarramala, figure féminine
investie symboliquement d’autorité lors du jour de la fête.
Pendant la guerre civile (1936-1939), la formule est rapidement détournée.
Au dos de la revue L’Esquella de la Torratxa,
une famille de touristes anglais contemple une version très particulière de
l’affiche. L’« alcaldesa » y
est remplacée par un Franco dont la posture, selon les codes de l'époque, peut
apparaître efféminée – manière de le dévaloriser dans un contexte historique
misogyne. Entouré d’un évêque, d’un soldat colonial et d’officiers nazis et
fascistes, le motif de la « différence » se transforme en satire
politique. Celle-ci ne renvoie plus aux particularités nationales mais au
spectacle offert aux démocraties européennes attentistes de l’alliance des
putschistes avec les puissances fascistes et du recours aux troupes coloniales.
Propagande touristique internationale – « Visitez l’Espagne », David Santsalvador
(1909-1938), La Esquella de la Torratxa, 13 novembre 1936. Biblioteca Virtual
de Prensa Histórica, CC BY-NC-ND
Dans la presse anglophone, le slogan
sert également de clé d’interprétation du conflit. Il apparaît souvent dans des
récits empreints de condescendance impériale qui présentent une Espagne
« différente » comme une anomalie instable au sein de l’Europe civilisée.
Ce trope ancien contribue à naturaliser la violence, à la décrire
comme l’expression attendue d’une altérité supposée plutôt que comme une
rupture partagée de l’ordre européen.
Ni la formule ni son principal artisan ne disparaissent avec la guerre. Le
slogan est réactivé dans les années 1940 et 1950, notamment dans les
volumes Apologías Turísticas de España dirigés
par Rafael Calleja (1943, 1957), ainsi que dans plusieurs campagnes d’affiches
photographiques où on lit « Spain is Beautiful and “Different” » puis « Spain is Beautiful and Different : Visit
Sunny Spain ».
Dans le contexte de l’après-guerre, la singularité accompagne l’effort du
régime pour rompre l’isolement international et s’inscrire dans l’ordre
occidental dominé par les États-Unis. La promotion touristique vise désormais
prioritairement le public nord-américain, tandis que la singularité espagnole
se transforme en ressource diplomatique destinée à présenter l’Espagne comme un
partenaire fréquentable du bloc occidental.
Rencontre de Franco et du
président états-unien Eisenhower à Madrid, 22 décembre 1959. WikiCommons, CC BY
Le régime cherche certes à attirer des devises et à améliorer son image.
Mais réduire cette politique à une simple instrumentalisation folklorique
simplifie une société en pleine mutation. Administrateurs, entrepreneurs,
artistes et municipalités participent à la construction de cette nouvelle
image. Dans un marché touristique de plus en plus concurrentiel, la
« différence » devient alors un ressort de différenciation. L’essor
du tourisme espagnol s’explique surtout par des dynamiques structurelles
inscrites dans l’Europe d’après-guerre plutôt que par l’action isolée d’un
homme providentiel.
De la propagande au détournement : quand le slogan échappe à l’État
Cette même lecture linéaire apparaît dans la manière dont l’émission relie
la « Légende noire » à l’usage contemporain, volontiers ironique, de
« Spain is Different »,
comme si les clichés finissaient par être intériorisés. Or, le slogan a connu
une trajectoire longue et conflictuelle.
Dès son apparition, il sert à disputer la définition de la nation :
dans la réaction conservatrice aux réformes républicaines, pendant la guerre
civile dans la satire antifasciste et dans des récits anglo-saxons marqués par
une condescendance impériale, puis dans un franquisme d’abord en quête de
protection états-unienne, ensuite soucieux de devises et de reconnaissance
européenne.
La « différence » n’a jamais constitué une essence stable. Elle a
été un enjeu, un lieu de projection et de conflit. La présenter comme un fil
continu reliant stéréotype ancien et marketing franquiste efface
l’essentiel : la « différence » espagnole a toujours été un objet
de dispute.
[Source : www.theconversation.com]





Sem comentários:
Enviar um comentário