Il y a 40 ans, au Festival international de jazz de Montréal, une légende brésilienne, le compositeur et architecte de la bossa-nova Antonio Carlos Jobim, montait pour la première fois sur scène au Canada. Capté en 1986, ce concert demeure le témoignage précieux d’un créateur au sommet de son art.
Hortense Volle
Il fallut plusieurs années de persévérance. Depuis sa première édition en 1980, le Festival international de jazz de Montréal rêvait d’inviter Antonio Carlos Jobim. Le directeur artistique André Ménard et son complice David Jobin multipliaient les tentatives, jusqu’à aller à sa rencontre au Montreux Jazz Festival, en Suisse. En juin 1986, l’invitation devient réalité : celui que le monde entier appelle « Tom » pose enfin le pied au Québec.
À 59 ans, Jobim n’est plus seulement le jeune compositeur qui, au début des années 1960, bouleverse la musique brésilienne avec la bossa-nova. On se souvient notamment du Carnegie Hall de New York en 1962 : un moment décisif dans l’internationalisation de ce nouveau langage musical — harmonies sophistiquées empruntées au jazz, rythme syncopé hérité de la samba, intimité vocale presque chuchotée. Vingt-quatre ans plus tard, à Montréal, il n’a plus rien à prouver.
Après ses collaborations américaines (Frank Sinatra, Ella
Fitzgerald) et l’explosion internationale de « The Girl from
Ipanema », Jobim revient à une écriture plus orchestrale et contemplative.
L’album Passarim,
qui paraîtra en 1987, témoigne de ce retour aux paysages sonores du Brésil —
forêts, rivières, oiseaux — thèmes chers à ce compositeur profondément attaché
à la nature. Le concert de Montréal s’inscrit dans cette période : moins tourné
vers la séduction internationale, plus ancré dans une forme d’épure lumineuse.
Une affaire de famille : la Banda Nova
Sur scène, à la Place des Arts, il est entouré de sa famille (son fils à la guitare, son épouse et sa fille aux chœurs) et de ses fidèles musiciens : Jaques Morelenbaum au violoncelle, Danilo Caymmi à la flûte, Tião Neto à la contrebasse, Paulo Braga à la batterie.
Cette formation, que l’on appellera bientôt Banda Nova, incarne un Jobim apaisé, profondément ancré dans son œuvre et dans les liens qui l’entourent. Le concert sera publié plus tard sous le titre Tom Jobim – Ao Vivo em Montreal, en CD et en DVD, fixant sur disque et à l’image la mémoire d’un artiste revenu à l’essentiel.
Le
répertoire traverse ses classiques : « Samba de uma nota só »,
« Água de beber », « Chega de saudade »… Un panorama d’une œuvre qui a façonné l’imaginaire musical du XXe siècle.
« Águas de março » : une pluie
d’images
Vers la fin du concert, Jobim entonne
« Águas de março », « Les eaux de mars ». Écrite en 1972,
la chanson est souvent considérée comme l’une des plus grandes compositions
brésiliennes de tous les temps. Au Brésil, le mois de mars marque la fin de
l’été et la saison des pluies. Les eaux ruissellent, charrient des fragments du
monde et transforment le paysage. Son texte accumule les images : « É pau, é pedra, é o fim do
caminho… » / « C’est un bâton, c’est une pierre, c’est la fin du
chemin… » Pas de récit linéaire. Plutôt un flux. Jobim
expliquait que la chanson lui était venue en observant un ruisseau près de sa
maison, et que sa structure répétitive s’inspirait de la musique baroque, telle
une fugue populaire.
Une chanson circulaire qui parle à la fois
de fin et de recommencement. Sa dernière phrase dit : « São as águas de março fechando o verão / É a promessa de
vida no teu coração ». (« Ce sont les eaux de mars qui ferment
l’été, c’est la promesse de vie dans ton cœur. »)
À Montréal, ce soir-là, Jobim en propose
l’adaptation anglaise qu’il a lui-même écrite, « Waters of March ».
Il chante : « It’s
the promise of life / It’s the joy in your heart. » (« C’est la promesse de la vie / C’est la
joie dans ton cœur. »)
Quarante ans plus tard, le Festival international de jazz de Montréal continue d’écrire son histoire — la 46e édition se tiendra du 25 juin au 4 juillet — mais cette soirée de 1986 demeure un moment suspendu : un compositeur au sommet de sa maturité, entouré des siens, revisite son répertoire avec simplicité et transforme un soir d’été montréalais en saison des pluies poétique.

Sem comentários:
Enviar um comentário