quinta-feira, 12 de março de 2026

Allemagne : la stigmatisation de trois librairies de gauche vire à l'affaire d'État

De l'autre côté du Rhin, une récompense saluant chaque année le travail des libraires indépendants, dotée par le ministère de la Culture, suscite un intérêt peu commun. La liste des lauréats publiée en février 2026 aurait en effet été expurgée des noms de trois commerces engagés à gauche. La lutte contre « l'extrémisme » aurait motivé l'action du ministère, qui aurait par ailleurs dissimulé son intervention aux gérants des librairies. 

Wolfram Weimer, ministre de la Culture allemand

Publié par Antoine Oury

Chaque année, le ministère de la Culture allemand décerne le Deutscher Buchhandlungspreis, récompense qui salue le travail des librairies indépendantes du pays. L'édition 2025 de cette célébration devait se conclure à la Foire du Livre de Leipzig, le 19 mars prochain, après l'annonce des commerces lauréats le 10 février dernier.

Mais le ministère allemand a finalement annulé la cérémonie, d'habitude plutôt consensuelle. Et pour cause : depuis quelques semaines, le Deutscher Buchhandlungspreis est au cœur d'une vive polémique, après que trois librairies, pourtant présentes sur la liste des lauréats, ont été écartées sans explication claire.

Zur schwankenden Weltkugel à Berlin, The Golden Shop à Brême et Rote Straße à Göttingen ont ainsi disparu de la liste des commerces lauréats, ce qui les prive de la récompense, mais aussi de sa dotation, d'un montant de 7000 € pour toutes les enseignes sélectionnées. De 118 commerces référencés, la liste est ainsi passée à 115 entrées seulement.

 

Selon le BörsenblattThe Golden Shop et Rote Straße devaient même recevoir, à l'occasion de la cérémonie du 19 mars prochain, le titre de « librairie particulièrement remarquable », lequel fait également grimper la dotation à 15.000 €.


Une procédure controversée

Comme le racontait ActuaLitté la semaine passée, le ministère de la Culture allemand n'a pas explicité les raisons qui l'avaient poussé à écarter les trois librairies de la liste des lauréates, évoquant seulement des « éléments relatifs à la protection de la Constitution ».


Selon le Süddeutsche Zeitung et d'autres médias germaniques, la décision découlerait de la procédure Haber, laquelle charge l’Office fédéral de protection de la Constitution de vérifier, à la demande de ministères fédéraux, si des organisations ou des personnes sollicitant des fonds publics poursuivent ou soutiennent d’éventuelles visées anticonstitutionnelles.


Interrogé, le 4 mars dernier, par une commission du Parlement allemand, Weimer, délégué du gouvernement fédéral pour la Culture et les Médias depuis mai 2025, a assumé l'intervention au sein de la liste des librairies lauréates. « Si nous distribuons des prix et des aides financières à l'aide de fonds publics, alors, à mon avis, ils ne devraient pas revenir à des ennemis de l'État ni à des extrémistes », a-t-il déclaré à cette occasion, rapporte Der Spiegel.

 

Plusieurs organisations professionnelles à visée internationale ont marqué leur indignation vis-à-vis de l'intervention du ministère de la Culture allemand. La Fédération européenne et internationale des libraires, mais aussi la Fédération des éditeurs européens ou encore l'Union internationale des éditeurs ont exprimé leur solidarité avec la Fédération des éditeurs et des libraires allemands (Börsenverein des Deutschen Buchhandels).

Un délit d'opinion ?

Zur schwankenden Weltkugel (Berlin), The Golden Shop (Brême) et Rote Straße (Göttingen), les trois librairies mises en cause, sont parfois considérées d'extrême gauche et a priori classées comme telles par l’Office fédéral de protection de la Constitution, qui refuse toutefois de s'exprimer auprès des médias allemands.


Ausma Zvidrina, propriétaire de The Golden Shop, considère que l'expression « extrême gauche » est « ridicule », d'une part, et inadaptée à son commerce, d'autre part, comme elle l'explique au Tageszeitung. Les slogans peints sur la façade de l'enseigne (« Le Heimat [terme très fort marquant l'appartenance à une terre natale, NdR] est un appel au meurtre », « Meat is murder », « Pas de frontières », « Deviens riche ou essaye le partage ») motiveraient son classement à l'extrême gauche.

 

Outre-Rhin, l'exclusion des trois commerces de la liste des lauréats incarne surtout la stigmatisation grandissante de la gauche et de l'extrême gauche, au profit de l'extrême droite, qui a gagné du terrain avec les percées électorales d'Alternative für Deutschland (AfD), principale formation de ce camp politique. 

La récupération des thématiques de l'extrême droite par une droite réputée plus « modérée », mais aussi la qualification de la pensée d'extrême gauche comme « ennemie de l'État » relèvent d'une même logique, inscrite au cœur d'une guerre culturelle, « déclenchée par la droite », selon la libraire Tatjana Vogel, collègue d'Ausma Zvidrina à Brême.

 

La profession s'inquiète ainsi d'un glissement qui pourrait mener à une situation comparable aux États-Unis, où l'administration Trump a fait de l'antifascisme un « mouvement terroriste » et a considérablement restreint les subventions accordées aux artistes ou institutions qui luttent pour l'égalité et la diversité. 


Rendez-vous en justice

Le ministère de la Culture est aujourd'hui largement mis en cause par les trois libraires. Pour commencer, il leur a fait parvenir, le 10 février dernier, jour de la publication de la liste des lauréats, un message indiquant qu'elles n'avaient « pas été sélectionnée[s] pour recevoir une récompense par le jury indépendant ».

 

Une formulation à la fois malheureuse et mensongère, dénonce Jaspar Prigge, avocat de la librairie Zur schwankenden Weltkugel (Berlin). Son collègue Sven Adam, qui représente pour sa part Rote Straße (Göttingen), souligne de son côté que l'affirmation aurait porté atteinte à la réputation du Deutscher Buchhandlungspreis et du ministère dans son ensemble. Pour l'avocate Lea Voigt, engagée aux côtés de The Golden Shop, le message « laisse penser que Weimer et son ministère ont menti pour éviter une réaction publique et un examen par la justice », cite Die Zeit.

 

Les trois commerces, avec leurs avocats, ont par ailleurs saisi les tribunaux administratifs de Berlin et de Cologne, ce 10 mars, afin de déterminer si l'application de la procédure Haber, dans ce cas précis, est conforme au droit allemand. Pour Jaspar Prigge, cela « envoie un message à chaque librairie, chaque éditeur, chaque institution culturelle de ce pays : faites attention à ce que vous affichez en vitrine. Aux personnes que vous invitez. Prenez garde lorsque vous candidatez pour une subvention. »

 

Selon lui, les échanges de données entre le ministère de la Culture et l’Office fédéral de protection de la Constitution « encouragent une autocensure incompatible avec la liberté d'expression et la liberté de la presse ».

 

Une cagnotte a été ouverte, afin d'aider les trois librairies à assumer les frais de justice et les dotations confisquées. Les commerces ont toutefois reçu un large soutien de la profession, mais aussi des lecteurs et des lectrices, clients habitués ou non.


 

[Photo : Raimond Spekking, CC BY-SA 4.0 - source : www.actualitte.com ]

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