De l'autre côté du Rhin, une récompense saluant chaque année le travail des libraires indépendants, dotée par le ministère de la Culture, suscite un intérêt peu commun. La liste des lauréats publiée en février 2026 aurait en effet été expurgée des noms de trois commerces engagés à gauche. La lutte contre « l'extrémisme » aurait motivé l'action du ministère, qui aurait par ailleurs dissimulé son intervention aux gérants des librairies.
Wolfram Weimer, ministre de la Culture allemand
Publié par Antoine
Oury
Chaque
année, le ministère de la Culture allemand décerne le Deutscher
Buchhandlungspreis, récompense qui salue le travail des librairies
indépendantes du pays. L'édition 2025 de cette célébration devait se conclure à
la Foire du Livre de Leipzig, le 19 mars prochain, après l'annonce des
commerces lauréats le 10 février dernier.
Mais le ministère allemand a finalement
annulé la cérémonie, d'habitude plutôt consensuelle. Et pour cause : depuis
quelques semaines, le Deutscher Buchhandlungspreis est au cœur d'une vive
polémique, après que trois librairies, pourtant présentes sur la liste des
lauréats, ont été écartées sans explication claire.
Zur schwankenden Weltkugel à
Berlin, The Golden Shop à Brême et Rote Straße à
Göttingen ont ainsi disparu de la liste des commerces lauréats, ce qui les
prive de la récompense, mais aussi de sa dotation, d'un montant de 7000 € pour
toutes les enseignes sélectionnées. De 118 commerces référencés, la liste est
ainsi passée à 115 entrées seulement.
Selon le Börsenblatt, The Golden Shop et Rote Straße devaient
même recevoir, à l'occasion de la cérémonie du 19 mars prochain, le titre de « librairie particulièrement remarquable »,
lequel fait également grimper la dotation à 15.000 €.
Une procédure controversée
Comme le racontait ActuaLitté la semaine passée, le ministère de la Culture allemand n'a pas
explicité les raisons qui l'avaient poussé à écarter les trois librairies de la
liste des lauréates, évoquant seulement des « éléments relatifs à la protection de la Constitution ».
Selon le Süddeutsche Zeitung et d'autres médias germaniques, la décision découlerait de la
procédure Haber, laquelle charge l’Office fédéral de protection de la
Constitution de vérifier, à la demande de ministères fédéraux, si des
organisations ou des personnes sollicitant des fonds publics poursuivent ou
soutiennent d’éventuelles visées anticonstitutionnelles.
Interrogé, le 4 mars dernier, par une commission du Parlement allemand,
Weimer, délégué du gouvernement fédéral pour la Culture et les Médias depuis
mai 2025, a assumé l'intervention au sein de la liste des librairies lauréates.
« Si nous distribuons des
prix et des aides financières à l'aide de fonds publics, alors, à mon avis, ils
ne devraient pas revenir à des ennemis de l'État ni à des extrémistes »,
a-t-il déclaré à cette occasion, rapporte Der Spiegel.
Plusieurs
organisations professionnelles à visée internationale ont marqué leur
indignation vis-à-vis de l'intervention du ministère de la Culture allemand. La
Fédération européenne et internationale des libraires, mais aussi la Fédération
des éditeurs européens ou encore l'Union internationale des éditeurs ont
exprimé leur solidarité avec la Fédération des éditeurs et des libraires
allemands (Börsenverein des Deutschen Buchhandels).
Un délit d'opinion ?
Zur schwankenden Weltkugel (Berlin), The Golden Shop (Brême)
et Rote Straße (Göttingen),
les trois librairies mises en cause, sont parfois considérées d'extrême gauche
et a priori classées comme telles par l’Office fédéral de protection de la
Constitution, qui refuse toutefois de s'exprimer auprès des médias allemands.
Ausma Zvidrina, propriétaire de The
Golden Shop, considère que l'expression « extrême gauche » est « ridicule », d'une part, et
inadaptée à son commerce, d'autre part, comme elle l'explique au Tageszeitung. Les slogans peints sur la façade de l'enseigne (« Le Heimat [terme très
fort marquant l'appartenance à une terre natale, NdR] est un appel au meurtre »,
« Meat is murder », « Pas de
frontières », « Deviens
riche ou essaye le partage ») motiveraient son classement à
l'extrême gauche.
Outre-Rhin,
l'exclusion des trois commerces de la liste des lauréats incarne surtout la
stigmatisation grandissante de la gauche et de l'extrême gauche, au profit de
l'extrême droite, qui a gagné du terrain avec les percées électorales
d'Alternative für Deutschland (AfD), principale formation de ce camp
politique.
La récupération des thématiques de l'extrême droite par une droite réputée
plus « modérée »,
mais aussi la qualification de la pensée d'extrême gauche comme « ennemie de l'État »
relèvent d'une même logique, inscrite au cœur d'une guerre culturelle, « déclenchée par la droite »,
selon la libraire Tatjana Vogel, collègue d'Ausma Zvidrina à Brême.
La profession s'inquiète ainsi d'un glissement qui pourrait mener à une situation comparable aux États-Unis, où l'administration
Trump a fait de
l'antifascisme un « mouvement
terroriste » et a considérablement restreint les subventions
accordées aux artistes ou institutions qui luttent pour l'égalité et la
diversité.
Rendez-vous en justice
Le ministère de la Culture est aujourd'hui largement mis en cause par les
trois libraires. Pour commencer, il leur a fait parvenir, le 10 février
dernier, jour de la publication de la liste des lauréats, un message indiquant
qu'elles n'avaient « pas été
sélectionnée[s] pour
recevoir une récompense par le jury indépendant ».
Une formulation à la fois malheureuse et mensongère,
dénonce Jaspar Prigge, avocat de la librairie Zur schwankenden Weltkugel (Berlin). Son
collègue Sven Adam, qui représente pour sa part Rote Straße (Göttingen),
souligne de son côté que l'affirmation aurait porté atteinte à la réputation du
Deutscher Buchhandlungspreis et du ministère dans son ensemble. Pour l'avocate
Lea Voigt, engagée aux côtés de The
Golden Shop, le message « laisse
penser que Weimer et son ministère ont menti pour éviter une réaction publique
et un examen par la justice », cite Die
Zeit.
Les trois commerces, avec leurs avocats, ont par ailleurs saisi les
tribunaux administratifs de Berlin et de Cologne, ce 10 mars, afin de
déterminer si l'application de la procédure Haber, dans ce cas précis, est
conforme au droit allemand. Pour Jaspar Prigge, cela « envoie un message à chaque librairie,
chaque éditeur, chaque institution culturelle de ce pays : faites attention à
ce que vous affichez en vitrine. Aux personnes que vous invitez. Prenez garde
lorsque vous candidatez pour une subvention. »
Selon lui, les échanges de données entre le ministère de
la Culture et l’Office fédéral de protection de la Constitution « encouragent une autocensure
incompatible avec la liberté d'expression et la liberté de la presse ».
Une cagnotte a été ouverte, afin
d'aider les trois librairies à assumer les frais de justice et les dotations
confisquées. Les commerces ont toutefois reçu un large soutien de la
profession, mais aussi des lecteurs et des lectrices, clients habitués ou non.
[Photo : Raimond Spekking, CC BY-SA 4.0 -
source : www.actualitte.com ]

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