Alors que l’Espagne s’apprête à lancer une régularisation d’une ampleur inédite, les conditions posées aux candidats sans papiers pour obtenir le fameux sésame font polémique.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez lors d'une conférence de presse au palais de la Moncloa à Madrid, le 15 décembre 2025.
Écrit par Gaspard Lignard
Régularisation
massive – Faute de pouvoir produire un extrait
de casier judiciaire de leur pays d’origine, une simple déclaration sur
l’honneur attestant de l’absence de condamnation pénale grave sera acceptée par
les autorités pour accéder au dispositif, selon Le Figaro.
Annoncée par le gouvernement de Pedro Sánchez et portée
politiquement par le parti de gauche radicale Podemos, cette opération pourrait
concerner environ 500.000 personnes en situation irrégulière déjà présentes sur
le territoire espagnol.
L’exécutif met en avant un double objectif, social et
économique, dans un pays confronté à des pénuries de main-d’œuvre dans
plusieurs secteurs.
Une
régularisation d’ampleur inédite
Selon le décret royal adopté par le Conseil des
ministres, les étrangers éligibles devront prouver leur présence en Espagne
avant le 31 décembre 2025 et justifier d’au moins cinq mois de résidence dans
le pays. Des justificatifs variés – envois d’argent, billets de transport,
rendez-vous médicaux – pourront être utilisés pour démontrer cette présence
continue. Le dispositif doit s’appliquer aussi aux demandeurs d’asile ayant
déposé leur dossier avant cette même date, dans le cadre d’une procédure
accélérée.
La mesure s’inscrit dans le prolongement d’une initiative
législative populaire arrivée au Parlement avec plus de 700.000 signatures,
soutenue par près de 900 organisations et par l’Église catholique. Face au
blocage des débats, le gouvernement a choisi la voie du décret royal, qui lui
permet d’agir sans vote préalable des Cortes où il ne dispose pas d’une
majorité stable. Cette méthode alimente les critiques de l’opposition
conservatrice et nationaliste, qui dénoncent un « contournement » du processus
parlementaire.
D’après les estimations de la fondation économique
Funcas, 91% des bénéficiaires potentiels seraient originaires d’Amérique
latine, reflet des flux migratoires récents vers l’Espagne. Pour ceux qui
rempliront les critères, le texte prévoit un permis de séjour et de travail
d’un an, avec la possibilité de basculer ensuite vers un régime ordinaire. Une
fois la demande recevable, les procédures d’expulsion en cours devront être
suspendues et un titre provisoire sera délivré.
La
déclaration sur l’honneur au cœur des critiques
La disposition la plus débattue concerne l’exigence d’un
casier judiciaire vierge de toute condamnation grave, qui pourra être
remplacée, si aucun document officiel n’est disponible, par une simple
déclaration sur l’honneur. De nombreux migrants ne disposent pas des
certificats requis, soit parce que les administrations de leur pays d’origine
ne les délivrent pas facilement, soit en raison de parcours d’exil complexes.
Pour les autorités, cette flexibilité vise à ne pas exclure de facto ceux qui
vivent déjà en Espagne mais restent prisonniers d’une insécurité
administrative.
« Pour qu’un immigré soit régularisé, il doit disposer
d’un casier judiciaire vierge de toute condamnation pénale grave. Ou simplement
l’affirmer », a déclaré la secrétaire générale de Podemos, Ione Belarra, lors
d’une conférence de presse au Parlement. Les deux autres conditions – présence
antérieure au 31 décembre 2025 et résidence d’au moins cinq mois – devront en
revanche être documentées précisément. Le parti de la droite nationaliste Vox
accuse le gouvernement de créer un « effet d’attraction » pour l’immigration
irrégulière en assouplissant ainsi les garanties de contrôle.
La ministre de l’Inclusion et des Migrations, Elma Saiz,
défend, elle, une mesure centrée sur la reconnaissance d’une réalité déjà
existante sur le marché du travail espagnol. Selon elle, le décret permettra
aux étrangers régularisés de travailler légalement « dans tous les secteurs et
dans toutes les régions du pays », répondant à des besoins de main-d’œuvre dans
l’agriculture, les services et le soin aux personnes dépendantes. « Ce que nous
faisons, c’est reconnaître et donner de la dignité, et offrir des garanties,
des opportunités et des droits aux personnes qui se trouvent déjà dans notre pays
», a-t-elle affirmé à l’issue du Conseil des ministres.
Un
pari social et économique sous surveillance
Pour le gouvernement, l’opération doit permettre de
sortir de la précarité administrative des travailleurs déjà intégrés de fait
dans l’économie, souvent employés au noir. L’exécutif espère que leur entrée
dans la légalité contribuera à augmenter les cotisations sociales, à élargir la
base fiscale et à lutter contre la concurrence déloyale sur le marché du
travail. La mesure est présentée comme un levier pour soutenir la croissance et
répondre au vieillissement démographique du pays.
Les partis d’opposition de droite affirment à l’inverse
que cette régularisation risque de mettre sous pression les services publics et
d’encourager de nouveaux départs vers l’Espagne. Ils reprochent également à
Pedro Sánchez d’avoir cédé à une revendication de ses alliés de gauche pour
consolider sa majorité parlementaire. Vox promet déjà d’attaquer le décret
devant la justice, jugeant qu’il remet en cause la capacité de l’État à
contrôler ses frontières et ses politiques migratoires
Sur le terrain, les associations de défense des migrants
saluent un « feu vert historique » tout en appelant à suivre de près la mise en
œuvre concrète des procédures et l’accès réel aux guichets administratifs.
Entre impératifs de contrôle et objectifs d’inclusion, l’Espagne s’engage dans
une expérience de régularisation massive dont les effets politiques et sociaux
seront scrutés bien au-delà de ses frontières.
Photo: Thomas COEX / AFP via Getty Images - source www.epochtimes.fr
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