Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu’elle n’a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d’une vidéo tronquée. L’historienne Sophie Bessis et l’essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s’en prendre à Francesca Albanese tandis qu’elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.
Bogotá, 16 juillet 2025. Francesca Albanese à la Conférence d’urgence sur la Palestine, organisée sous l’égide de la Colombie et de l’Afrique du Sud.
Écrit par Sophie Bessis et Dominique Eddé
De Kaboul, où les filles sont interdites
d’école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu’à l’île d’Epstein, paradis
pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une
décennie après l’autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins
du monde, il n’est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la
boue. La « révolution »
iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre
autres du combat contre l’arrogance occidentale, promettant à son peuple de le
restaurer dans ses droits, a battu des records dans l’écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.
Partout, la figure de la tenaille est à son
comble. L’ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche,
confisquent des milliards de destins au prétexte d’en décider. Gangrenés l’un
et l’autre par le règne du mensonge et de la voracité, l’Occident et l’Orient
ne dialoguent plus désormais qu’à travers la logique obscène du plus fort, du
plus riche, du plus offrant. Alors qu’au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide
multiforme à une entreprise génocidaire, l’armée israélienne achève la sienne en Palestine,
brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que
proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament
encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que
fait la France ?
Une diplomatie sans colonne vertébrale
S’agissant d’Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n’a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l’extension aux Palestiniens de Pause, le programme d’accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l’initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l’été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d’une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu’elle a reconnu il y a quelques mois l’État palestinien, La France réclame aujourd’hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.
Pourquoi ?
Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l’étranger et avocate
passionnée de l’extrême droite israélienne, ne supporte pas que les
Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si
bien par une voix étrangère et libre. C’est assez logique. On peut la
comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de
Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d’un Donald Trump ou d’un Benyamin
Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ?
C’est la même qui a qualifié la
reconnaissance de l’État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l’Assemblée
nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre
l’antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L’État-nation du peuple juif » et
de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être
poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités
françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l’ex-chef de l’État
François Hollande, dont nous attendons de savoir s’il souhaite également la
démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par
le Quai d’Orsay n’ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son
ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese1.
On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation
des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d’une
réunion à laquelle assistait, sans qu’elle en soit prévenue, l’un des
dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu’est-ce que cette erreur, de surcroît
reconnue, face à l’incroyable complaisance d’une majorité d’États européens
envers le gouvernement israélien ?
Rappelons au passage que la France,
co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l’objet. Tandis que nous
assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l’application de la phase terminale
d’un plan d’effacement des Palestiniens de leur
terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à
faire que de s’en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d’entraîner l’Allemagne et l’Autriche dans son sillage ?
Contre le silence et l’impunité
Bien des esprits
réduits au silence, épouvantés par l’impunité dont jouit la politique
israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l’ONU António Guterres. Faut-il que les derniers
recoins onusiens de courage soient interdits à l’heure où Nétanyahou et Trump
liquident l’Office de secours et de travaux des Nations
unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à
l’existence même des Nations unies ?
Ce sont ces voix,
au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par
le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale.
Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de
l’inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il
leur porter secours ou les sommer de disparaître ?
Exiger la démission de Francesca Albanese
revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C’est en outre
fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de
Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou
Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ?
L’entériner, c’est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste.
C’est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C’est confier le train de
l’avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la
diplomatie française.
[Photo officielle de la
présidence colombienne -
source : www.orientxxi.info]

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