quarta-feira, 25 de dezembro de 2024

« Król », il était une fois à Varsovie

Król, le best-seller de l’écrivain polonais Szczepan Twardoch fait revivre la Varsovie de l’entre-deux-guerres. Une opérette plus qu’une tragédie qui sera bientôt portée à l’écran.

                                      Couverture de « Król » , de Szczepan Twardoch

         

Écrit par Béranger Dominici 

Qui en Pologne n’a encore jamais entendu parler de Szczepan Twardoch ? Le jeune écrivain, quarantenaire cette année, révélé en 2012 par son roman Morfina [1] a connu un regain de notoriété à partir de 2016 avec la parution de Król (Le Roi).

Ce roman vendu à près de 140 000 exemplaires, dans un pays où on lit peu [2], a visiblement trouvé son public.

Un public sans nul doute varié, l’ouvrage se prêtant à des lectures différentes. Les amateurs de sensations fortes apprécieront le récit des aventures de Jakub Szapiro, boxeur juif au sommet de sa gloire, et homme de main de Jan Kaplica, à la tête d’un réseau mafieux lié au Parti Socialiste polonais, dans la Varsovie des années 1930.

Certains n’ont pas manqué de faire le rapprochement avec le film de Sergio Leone Il était une fois en Amérique ; d’autres, comme Jerzy Haszczyński dans Rzeczpospolita,  ont sans détour accusé l’auteur d’avoir plagié Les anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra ; et on pourrait encore rapprocher l’univers de Król de la série à succès Peaky Blinders.

Répondant à ses critiques, Szczepan Twardoch s’est défendu de tout manque d’originalité, invoquant plutôt « l’universalité » des thématiques abordées.

On pourrait voir les choses autrement et considérer, sans mettre en doute l’honnêteté de l’auteur, qu’il a su placer dans son ouvrage les ingrédients de base d’un succès littéraire.

Une critique en creux de la Pologne actuelle ?

D’autres apprécieront sans nul doute de voir revivre la Varsovie de l’entre-deux-guerres alors que la dernière génération à l’avoir connue s’éteint peu à peu.

C’était, en l’occurrence, une Varsovie dont environ un tiers de la population était de confession juive. L’auteur décrit avec détail les quartiers juifs situés au nord-ouest de la vieille ville où vivent les principaux protagonistes du roman, et fait revivre la langue yiddish dans plusieurs de ses dialogues.

Toutefois, il ne propose pas une version enchantée de cette Varsovie perdue. Dans un entretien accordé à la Gazeta Wyborcza,  il explique avoir volontairement placé l’action en 1937, année marquée par « les affrontements en pleine rue, la généralisation des bancs ghetto à toutes les universités de Varsovie, et le rapprochement entre l’aile droite du régime de la Sanacja et les organisations nationalistes » – au premier rang desquelles « Obóz Narodowo-Radykalny » (ONR, Camp National-Radical).

Enfin, certains vont plus loin encore dans leur lecture du roman, comme Krzysztof Varga qui, dans sa recension du livre, n’a pas manqué de souligner qu’en lisant Król il avait la sensation de lire un roman sur la Pologne d’aujourd’hui. Écrivant cela, il avait probablement en tête la crispation sur l’histoire des relations judéo-polonaises, les tendances autoritaires du gouvernement actuel, et la profonde division de la société polonaise, idéalement symbolisée par la scène d’ouverture : un combat entre Jakub Szapiro et un boxeur de l’ONR.

Tout en se défendant d’avoir écrit un roman politique, Szczepan Twardoch a néanmoins reconnu que l’ouvrage, et en particulier sa suite, Królestwo (Le Royaume), qui couvre les années de guerre, parue en 2018, permettent d’aborder certains aspects des relations judéo-polonaises « dont certains lecteurs auraient préféré ne jamais avoir entendu parler » .

Bientôt une série produite par Canal+

C’est cette pluralité de lectures qui garantit la diversité du lectorat, et par conséquent l’ampleur du succès. Un succès appelé à s’accroître encore dans les prochains mois : Król est d’ores et déjà au programme du Teatr Polski, et une série produite par Canal+ est en cours de tournage et devrait être diffusée début 2020.

Le réalisateur choisi pour porter le livre à l’écran est Jan P. Matuszyński, qui a notamment à palmarès la série Wataha (La meute), portant sur les garde-frontières polonais en Basses-Carpates, ainsi qu’un film sur le peintre Zdzisław Beksiński. Quant au casting, il compte certaines têtes d’affiches du cinéma polonais actuel, tels que Michał Żurawski, déjà vu dans W Ciemności (Sous la ville) d’Agnieszka Holland, Magdalena Boczarska, et Arkadiusz Jakubik, qui a tenu l’un des rôles principaux dans Kler (Le clergé) de Wojciech Smarzowski.

Si l’on suit certains commentateurs de l’œuvre, l’image devrait servir Król davantage que l’écrit. Selon Maciej Jakubowiak, commentant l’œuvre pour Dwutygodnik, Król devrait s’assumer comme un bon livre de divertissement, et ne devrait pas être lu comme un ouvrage historique et encore moins politique. En outre, afin de gagner en efficacité, le livre aurait dû se concentrer sur l’intrigue et se décharger des réflexions sur l’identité et la mémoire qui avaient fait la profondeur des premiers romans de l’auteur.

Pour reprendre les mots employés par Łukasz Kowalczyk dans une très intéressante recension pour Kultura Liberalna, Król tient plus de l’opérette que de la tragédie. Mais là où le chroniqueur semble le regretter, on pourrait au contraire considérer que, précisément, c’est ce qui fera le succès de son adaptation à l’écran.

Notes


1 Le premier roman de Szczepan Twardoch, Wieczny Grunwald est paru en 2010. Ses deux romans suivants, Morfina et Drach, parus respectivement en 2012 et 2014 on été traduits en français et publiés en 2016 et 2018 aux éditions Noir sur Blanc
2
Voir l’étude publiée en mars 2019 par la Bibliothèque nationale, indiquant que plus de 60 % de la population n’avait pas lu de livre au cours de l’année – contre 37 % ayant lu « au moins un ouvrage » et 9 % plus de sept ouvrages. Par comparaison, une étude IPSOS réalisée pour le Centre national du livre indique que seuls 8 % de la population française indique n’avoir lu aucun livre au cours de l’année contre 23 % ayant lu de 1 à 4 livres, 39 % de 5 à 19, et 31 % plus de vingt.


[Source : www.courrierdeuropecentrale.fr] 




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