Plus personne ne lit les textes du grand Jean-Baptiste dans leur version originelle car, depuis leur parution, leur orthographe a été considérablement modifiée. Ce qui ne nous empêche pas d'apprécier le génie de cet homme né voilà exactement quatre siècles.
Écrit par Michel Feltin-Palas
- Qv'est-ce donc ? qu'auez-vous ?
- Laissez-moy, ie vous prie
- Mais, encor, dites-moy, quelle bizarerie...
- Laissez-moy là, vous dis-je, et courez vous cacher.
Non, je ne me suis pas mis à taper à côté des touches de mon ordinateur une fois sur deux. Ce que vous avez lu est bien du Molière dans le texte - du moins tel que celui-ci a été imprimé dans sa version originale, au XVIIe siècle.
Précisons encore : il s'agit là de la scène I de l'acte I du Misanthrope, que Molière écrivait d'ailleurs Le Misantrope - oui, sans h. Cela surprend, évidemment, car nous avons été éduqués dans l'idée qu'il y aurait un seul français et une seule orthographe. Or la réalité est bien différente. En dehors d'une poignée de spécialistes, plus personne ne lit Molière dans l'orthographe de Molière.Celle-ci a été rectifiée, corrigée, adaptée au fil des rééditions. En clair : il ne faut pas confondre la langue de Molière et sa graphie.
Que l'on me comprenne bien. Loin de moi l'idée de plaider pour un laxisme généralisé en la matière. Oui, "les arbres" doivent continuer de prendre un s, marque du pluriel. Oui, il faut distinguer "ces" et "ses". Oui, il faut accorder les adjectifs en genre et en nombre avec les noms auxquels ils se rapportent : un rat affamé ; une souris verte ; un journaliste impertinent, etc.
En revanche, cette reproduction de la véritable langue de Molière dans sa version originelle nous le montre : l'orthographe a considérablement évolué ces derniers siècles. Qui le sait ? Depuis la parution de la première édition de son dictionnaire, en 1694, l'Académie française elle-même a modifié l'écriture de... la moitié des mots ! Teste est ainsi devenue "tête" ; abbaisser, "abaisser" ; amitiez, "amitiés" ; poësie, "poésie. "Le tollé fut immense (la Poësie était défigurée), quelques académiciens menaçant de claquer la porte ; un changement inverse déclencherait sans doute aujourd'hui une semblable tempête", rappelle malicieusement le linguiste Bernard Cerquiglini dans un article paru dans la revue L'Histoire (1). Mieux encore : en 1835, la terminaison en - ois est alignée sur la prononciation - en ais. Le connoisseur évolue alors en "connaisseur" tandis que le nom même de notre idiome national change - oui - puisque la langue françoise devient la langue française... Nul crime de lèse-majesté, pourtant, mais une simple adaptation à la prononciation du temps. Car c'est ainsi : tout comme une partition n'est pas la musique, l'orthographe n'est pas la langue, mais simplement le moyen de la transcrire.
Or, si notre orthographe s'appuie parfois sur l'étymologie, elle présente dans bien des cas tous les dehors de l'arbitraire. Pourquoi un -p à "dompter", qui vient du latin domitare ? Pourquoi un -h à "haut" et pas à "altitude" alors que ces deux termes sont issus de altus ? Pourquoi pas "oeconomie" et "phantôme" puisque tous deux sont d'origine grecque ?Disons-le gentiment : les règles régissant l'écrit ont parfois autant de rapport avec une science exacte que le vol d'un papillon avec la ligne droite et, bien souvent, nous sommes simplement accoutumés à ce que nous avons appris. Nous serions choqués - moi le premier - si nous lisions donter, aut et oeconomie. Et pourtant, leur graphie actuelle ne repose sur aucun argument logique, comme le soulignent Maria Candea et Laélia Véron dans un ouvrage stimulant (2).
La graphie de notre langue nationale a donc déjà changé considérablement et continuera probablement de le faire à l'avenir. Quant aux multiples modifications intervenues dans l'orthographe des pièces de Molière, elles ne changent nullement son oeuvre. Osons un paradoxe : peut-être même nous permettent-elles de mieux comprendre ses textes et, ainsi, d'apprécier son génie à sa juste valeur...
(1) Comment l'Académie française s'est mêlée de l'orthographe, par Bernard Cerquiglini, L'Histoire n° 487, septembre 2021.
(2) Le français est à nous, Maria Candea et Laélia Véron, La Découverte.
[Source : www.lexpress.fr]
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