terça-feira, 30 de novembro de 2021

Comment Hitler a fait de la langue nazie une arme politique

Pour persuader le peuple de la supériorité de son régime, Hitler a recouru à une novlangue répondant à des règles précises. Voici lesquelles.

Écrit par Michel Feltin-Palas


Les mots, parfois, deviennent des armes politiques. Les premiers à l'avoir compris sont sans doute les Révolutionnaires français, qui modifièrent les noms de lieux (Tremblay-le-Vicomte devint Tremblay-sans-Culottes) ; les civilités ("citoyen" et "citoyenne" à la place de "monsieur" et "madame") et même la manière de diviser le temps (nivôse, pluviôse, ventôse remplacèrent les anciens mois de janvier, février, mars). Bien des régimes totalitaires retinrent la leçon, au premier rang desquels l'Allemagne nazie.
 
La manière dont Hitler et ses affidés créèrent une novlange a été étudiée de manière magistrale par Victor Klemperer. Converti au protestantisme, mais juif de naissance, ce spécialiste des langues romanes ne dut longtemps son salut qu'à son épouse, Eva, considérée comme "racialement pure". Du moins jusqu'en février 1945, date à laquelle tous deux furent envoyés en camp de concentration dont ils réchappèrent par miracle "grâce" au bombardement de Dresde par les Alliés. Après-guerre, ce grand philologue se replongea dans son journal intime, où il avait consigné les transformations de la langue allemande imposées par les nazis. Il en tira un livre, qu'il intitula LTI, pour Lingua Tertii Imperii, soit la langue du IIIe Reich. Celui-ci fait aujourd'hui figure de référence sur ce sujet. En voici quelques illustrations.
· Le "peuple" pour étendard. Les nazis veulent à tout prix convaincre les Allemands que le nouveau régime est à leur service. Aussi multiplient-ils les néologismes comprenant le mot Volk, "le peuple". C'est alors, par exemple, qu'est créée la marque Volkswagen (la "voiture du peuple") et que sont promus les volksgenosse ("camarades du peuple") et les volksfest ("fêtes du peuple").
· Des mots martelés jusqu'à l'abrutissement. "Peuple" n'est pas le seul terme ainsi martelé à l'envi. D'autres servent à légitimer la discrimination ("étranger à l'espèce", "de sang allemand", "racialement inférieur", "nordique", ...) ou à favoriser l'absence de réflexion ("spontané", "instinct", "aveuglément", ...). Certains illustrent le caractère totalitaire du régime ("éternel", "historique", "mondial"). Selon Klemperer, ce lexique est à la fois le moyen de propagande privilégié du régime et le révélateur de sa nature profonde.
· Un vocabulaire religieux. Ennemi fanatique des juifs, mais aussi, dans une moindre mesure, des chrétiens, le régime nazi n'en emprunte pas moins son vocabulaire à l'univers religieux, et notamment au catholicisme. Qu'il s'agisse du culte des "martyrs" du parti, de la "résurrection" de l'empire grand-allemand ou de la présentation d'Hitler comme un nouveau "Sauveur" guidé par la "Providence". Comme s'il fallait répandre la "foi" dans une nouvelle église.
· Le recours aux sigles. Ce n'est pas un hasard si Klemperer choisit pour titre LTI, une suite de trois lettres a priori incompréhensible. Il fait ainsi référence au goût prononcé des nazis pour les sigles. Parmi les plus célèbres : SS, pour Schutzstaffel (échelon de protection) et SA pour Sturmabteilung (section d'assaut). Selon Klemperer, le recours à ces abréviations permet à la fois de mécaniser le langage et de déshumaniser les êtres.
· Un goût prononcé pour les superlatifs. "Héroïque", "fanatique", "ploutocratie" ... Le IIIe Reich use et abuse d'un registre hyperbolique qui vise à habituer les esprits à l'exagération, à anesthésier la réflexion, à empêcher le recul et l'analyse. Ce recours à l'emphase, écrit Klemperer, vise à provoquer "un état d'hébétement, d'aboulie et d'insensibilité" qui permet de trouver "la masse nécessaire des bourreaux et des tortionnaires".
· Des changements de sens. Le IIIe Reich invente des mots nouveaux, tels Untermenschentum (sous-humanité), entjuden (déjudaïser), arisieren (aryaniser) ou aufnorden (rendre plus nordique). Le plus souvent, toutefois, il s'emploie à modifier le sens du vocabulaire existant. Traiter un individu de fanatique était auparavant péjoratif ? Désormais, il s'agit de louer son courage, sa volonté et son dévouement au führer. À l'inverse, le régime recourt parfois à l'euphémisation. Une aktion masque en réalité un massacre et les figuren (marionnettes) des cadavres.
· Même la typographie est mise au service du nazisme. Le signe SS est dessiné avec des runes, un alphabet ancien utilisé dans l'écriture des langues germaniques. Il s'agit d'inscrire le régime dans la continuité de l'Allemagne éternelle et de mieux asseoir sa légitimité en recourant à une erreur de raisonnement classique : si la langue utilisée est plus ancienne que les autres, alors elle est plus prestigieuse, et le peuple qui l'emploie est fondé à exercer une forme de prééminence.
Klemperer comprit donc très tôt les raisons pour lesquelles Hitler et les siens s'employèrent à modifier l'allemand pour façonner les esprits et renforcer leur pouvoir. Et l'on aimerait être certain que ces méthodes appartiennent définitivement au passé...
(1) Voir notamment le documentaire consacré à ce livre : La langue ne ment pas

 

 

[Source : www.lexpress.fr]

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