L'éminent
historien, figure de la gauche israélienne pacifiste et spécialiste du fascisme
aux thèses parfois controversées, est mort dimanche à Jérusalem, à l'âge de
85 ans.
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Zeev Sternhell en 2015, à Jérusalem.
Écrit par
Historien renommé et soldat respecté, «archisioniste» autoproclamé et pacifiste
infatigable, patriote inquiet et ardent défenseur des Lumières : Zeev
Sternhell, qui s’est éteint dimanche à Jérusalem à 85 ans, était tout ça.
Couvert d’honneurs mais controversé, sans jamais se renier ou se contredire. Le
plus français des historiens israéliens, phare de la gauche intellectuelle dans
son pays, toujours en tête de cortège des pétitions anticolonisation et dans
la ligne de mire des fanatiques messianistes, a tracé une vie et une œuvre
rectilignes, bien que ballottées par les aléas d’un XXe siècle tragique, dont il tentera,
toute sa vie, de définir le génotype d’une maladie chronique appelée fascisme.
«Tragédie» de
l’Israël moderne
Un destin juif, de la Shoah à ce qu’il nommait la «tragédie» de l’Israël moderne, en passant
par la France, avec qui il eut une relation compliquée, entre fétichisation de
sa laïcité et conviction que le pays des droits de l’homme fut aussi le premier
laboratoire du fascisme. Et qui s’achève, comme un symbole, à l’aube de
l’annexion partielle de la Cisjordanie, lui qui voyait la colonisation des
Territoires palestiniens comme un «cancer» terminal
pour l’État hébreu.
Sternhell naît dans une famille de marchands juifs de
Galicie polonaise. La petite enfance est bourgeoise et assimilée : à la
maison, on ne parle pas un mot de yiddish. Il a 6 ans quand la guerre
éclate. Son père endosse l’uniforme polonais et part combattre l’Armée rouge.
Peu après la défaite, il meurt d’épuisement parmi les siens. L’enfant voit
ensuite défiler sous ses fenêtres les longs convois de Russes aux mines
effrayées sous le joug des Allemands tout-puissants. Tout s’accélère alors. Il
est enfermé dans le ghetto avec sa mère et sa sœur, qui mourront en
déportation.
Réchappant aux liquidateurs nazis, il gagne Lviv avec un «oncle débrouillard», sous la
protection d’un officier polonais et réfugié parmi une famille d’ouvriers,
fervents catholiques. «Nous
avons survécu à la guerre grâce à des papiers aryens, deux familles de Justes,
pas mal de chance et plus qu’un peu d’argent», résumera-t-il.
Dans l’immédiat après-guerre, il est «baptisé à l’eau bénite et tout le tintouin» et
se retrouve même enfant de chœur à la cathédrale de Cracovie. Une courte
conversion, sincère et enfantine, pas seulement un camouflage dans une Pologne
toujours antisémite, qui s’évapore aussitôt à son arrivée en France,
en 1946, à la faveur d’un regroupement familial. À Avignon, chez un autre
oncle, il apprend rapidement le français et se fond dans le moule «méritocratique et laïque» qu’il
vantera, parfois avec un certain aveuglement, toute sa vie. Néanmoins, le
garçonnet à la maturité exacerbée sent qu’il ne sera jamais «authentiquement français» et vit la
création d’Israël en 1948 comme un «miracle» : «Soudain, il y avait un passeport, un uniforme, un
drapeau. La création de l’État, c’était comme la création du monde pour moi.»
«Je
n’ai jamais voulu vivre comme un colon»
Il débarque en Israël à 16 ans, en 1951, passe par
la case kibboutz mais délaisse vite les travaux manuels pour les études,
financées par un héritage providentiel. Dans l’uniforme kaki de la rugueuse
brigade Golani, il prendra part en tant qu’officier puis réserviste à quatre
guerres – celles de Suez, des Six Jours, de Kippour et enfin lors de la
première invasion du Liban.
En parallèle, il participe à la fondation, en 1978,
du mouvement Shalom Akhshav («La Paix maintenant»), qui réclame la fin de
l’occupation de la Cisjordanie et Gaza, ainsi que la création d’un État
palestinien. Seule solution, comme le martèlera Sternell toute sa vie, pour une
paix durable et la survie d’un Israël juif et démocratique. Dans Haaretz, où il publia des kilomètres de
tribunes, ce sioniste athée s’expliquait ainsi : «Je ne suis pas venu en Israël pour vivre en minorité. Il
y avait des pays plus sûrs et plaisants pour ça. Mais pour autant, je n’ai
jamais voulu vivre comme un colon.»
Au fil des ans, ses diagnostics sur la bascule d’Israël
toujours plus à droite lui inspireront des sentences de Cassandre désespérées
et polémiques, voyant dans la normalisation de l’idéologie anti-Arabes et le vote de la loi «Etat-nation» par
le gouvernement Nétanyahou en 2018 les germes «non pas d’un simple fascisme local,
mais d’un racisme proche du nazisme à ses débuts». Dix ans
plus tôt, le professeur émérite de l’université hébraïque de Jérusalem avait
été légèrement blessé par une bombe artisanale placée devant
son domicile par un colon fanatique.
Violents
affrontements intellectuels
Le milieu universitaire était aussi un terrain miné pour
Sternhell, qui, bien que couronné par le prix Israël en 2008 et courtisé par
les universités anglo-saxonnes les plus prestigieuses, était toujours à deux
doigts de l’excommunication. Ses thèses sur le fascisme français ou le
socialisme israélien provoquèrent de violents affrontements intellectuels, pas
toujours éteints. Réfutant le concept des trois droites de René Rémond,
Sternhell voyait en Barrès, Boulanger et Maurras des proto-fascistes, et dans
le régime de Vichy une sorte de continuum de la droite nationaliste française
«anti-Lumières», et non un accident de l’histoire. Suffisant pour causer l’ire
des pontes du sujet, comme Michel Winock à Paris ou Simy Epstein à Jérusalem.
Quant aux travaillistes israéliens, Sternhell assurait que leur
pseudo-socialisme était plus un outil de contrôle de la population pour
faciliter la conquête de la Palestine et l’édification de l’État qu’une
idéologie sincèrement rouge.
Avec sa disparition, Israël devra faire sans les piqûres
de rappel de celui qui aimait à répéter qu’«aucune société n’est génétiquement immunisée contre le
phénomène dont l’Europe a été victime».
[Photo : Thomas Coex/AFP – source : www.liberation.fr]

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