La famille de René Gimpel demande depuis des années la restitution de trois chefs-d'œuvre du peintre André Derain qui lui auraient été enlevés lors de la Seconde Guerre mondiale.
Le salon de l'hôtel Doucet, rue Spontini, avec les tableaux revendiqués au mur (en haut à gauche
et au milieu à droite). | Image fournie par Me Hershkovitch avec l'accord de Claire Touchard
Écrit par Marion Cazanove
La mer est d'huile,
les pins sont rondouillards, gorgés de soleil. Pas un nuage, pas une rafale ne
vient perturber cette journée d'été à Cassis. Elle est immortalisée sur la
toile d'André Derain, Paysage à Cassis (ou Vue de Cassis), peinte en 1907.
Depuis, le paysage a bien voyagé. Il est passé de main en main, de cimaise en
cimaise, avant d'atterrir au musée d'art moderne de Troyes, dans l'Aube.
Aujourd'hui, une famille cherche à tout prix à le décrocher, avec deux autres
toiles du peintre fauviste.
Les héritier·es du grand collectionneur français René Gimpel se battent, depuis six ans, pour se
faire restituer trois tableaux d'André Derain, peints entre 1907 et 1910,
aujourd'hui dans des collections nationales. Le collectionneur juif a été
victime de spoliation sur une partie de ses œuvres pendant la Seconde Guerre
mondiale. Pour ses descendant·es, Paysage
à Cassis, La
Chapelle-sous-Crécy et Pinède,
Cassis font partie des chefs-d'œuvre spoliés.
Le 25 juin
2019, la famille du marchand d'art porte l'affaire devant la justice. Elle
attaque l'État, détenteur des deux toiles de Derain accrochées à Troyes (Paysage à
Cassis et La
Chapelle-sous-Crécy), le musée de Troyes, la ville de Marseille,
propriétaire du musée Cantini et ce même musée Cantini, dans lequel se trouve
la troisième œuvre de Derain (Pinède,
Cassis). Deux mois plus tard, le
tribunal correctionnel de Paris déboute la famille Gimpel. D'après
le jugement, que nous nous sommes procuré, «des
incertitudes persistantes quant à l'identification des œuvres» subsistent dans ce
dossier. Les héritier·es Gimpel n'ont pas dit leur dernier mot et vont en
appel.
Enquêter soixante-quinze
ans après la guerre
René Gimpel
hérite des galeries d'art de son père, dans le Paris des Années folles. Il
devient l'un des plus grands collectionneurs d'art français et un marchand de
tableaux réputé internationalement. Il a de l'allure, avec sa moustache
soigneusement brossée et ses guêtres aux pieds. On se presse dans ses galeries
à Paris, Londres et New York. Il est ami avec Proust, Marie Laurencin, a ses
habitudes dans l'atelier de Monet et dîne avec le prince russe Ioussoupov. Dans
son journal, publié en
2011, le collectionneur raconte ses rencontres, ses sorties
mondaines, comme cette fête à Versailles: «Ce soir,
pour la première fois, depuis des décades, depuis nos derniers rois, une fête
au palais dans la galerie des Glaces avec souper à minuit dans la galerie des
Batailles. Paris en est émerveillé.»
Puis éclate la Seconde Guerre mondiale. L'arrivée
des nazis à l'été 1940 l'oblige à fuir Paris. Le collectionneur fait partie de
l'un des premiers réseaux de résistance. Il est arrêté une première fois par la
police de Vichy, à la suite d'une dénonciation, puis relâché. Il est repris, en
Saône-et-Loire, cette fois-ci par les Allemands. René Gimpel est ensuite
transféré au camp de concentration de Neuengamme, près d'Hambourg, en
Allemagne. Il y meurt le 3 janvier 1945.
Pendant la guerre, parce qu'il est juif, et parce
qu'il est résistant, René Gimpel brouille volontairement les pistes. Il ne
laisse presque pas de traces, en particulier concernant le suivi de ses œuvres
puisqu'il n'a plus le droit d'exercer son métier (l'ordonnance du 26 avril 1941
interdit aux Juifs l'exercice de professions à tout le secteur des activités
commerciales). Une partie de ses œuvres, entreposées dans un garde-meubles, est
saisie par la Kriegsmarine, la marine de guerre allemande. Il est aussi obligé
de vendre certains objets d'art pour financer sa fuite.
Soixante-quinze
ans après la guerre, difficile d'enquêter, de tracer, jour par jour, les
déplacements du collectionneur, et quasi impossible de suivre en détail ses
œuvres. C'est pourtant ce que ses descendant·es doivent présenter à la cour
d'appel. Il leur faut prouver que les trois tableaux de Derain qu'ils réclament
ont bien appartenu à leur grand-père, et qu'ils lui ont bien été spoliés. «Nous
découvrons des preuves petit à petit, qui s'additionnent et forment un tout
plutôt convaincant, nous informe René Gimpel, petit-fils du
collectionneur, lui aussi marchand d'art, à Londres. On ne
découvre rien qui mette en doute notre version. Aujourd'hui, on nous reproche
juste de ne pas avoir suffisamment de preuves.»
Faire parler les toiles
Plusieurs
incertitudes s'additionnent en effet. «Il y a trop
de doutes sur l'identification des tableaux, on ne sait pas de quels tableaux
les consorts Gimpel parlent», avance Me Béatrice Cohen, l'avocate du musée de
Troyes. Un flou dû notamment à des changements de titres. En 1921,
le marchand d'art achète six Derain. Trois d'entre eux sont aujourd'hui
réclamés par la famille. Dans son répertoire, le collectionneur renomme ses
acquisitions. Et les tableaux réclamés, eux, ont encore d'autres titres: ils ne
correspondent ni à ceux des originaux, ni à ceux inscrits dans le répertoire du
collectionneur. Une pratique habituelle, répond Me Corinne Hershkovitch,
l'avocate de la famille Gimpel: «Les tableaux
ont des noms qui varient, surtout ceux dont les titres n'ont pas précisément
été donnés par les artistes.»
Aujourd'hui,
la justice ne semble pas mettre en doute l'acquisition des Derain de la
discorde. La famille Gimpel a présenté une photographie, prise à Paris dans le
salon du marchand d'art, dans son hôtel particulier rue Doucet, que la famille
a habité de 1916 à 1933. Sur les murs, on y voit les œuvres réclamées, ce que
la justice ne remet pas en question: selon le jugement du tribunal
correctionnel de Paris, la présence des œuvres litigieuses «corrobore
l'effectivité de leur possession par René Gimpel sur cette période», soit entre 1916 et 1933.
Mais pour
qu'il y ait soupçon de spoliation, les juges veulent l'assurance que le
collectionneur a gardé ces œuvres pendant la guerre, et qu'il a été contraint
de s'en séparer. Par exemple, en les vendant, puisqu'il avait besoin d'argent
pour financer sa fuite. Il faudrait une facture pour le prouver. «Impossible!», s'agace Claire Touchard, la
petite-fille du collectionneur mort en déportation. «Les Juifs
étaient des apatrides, sans compte en banque, qui n'avaient pas droit de faire
du commerce. Comment voulez-vous qu'on ait une facture puisqu'il
y avait pendant la guerre des lois qui empêchaient les Juifs de vendre?» La voix vibrante de colère,
elle n'hésite pas à parler de «mauvaise foi» pour qualifier la
position de la justice.

Autre preuve fournie en première instance: cet extrait du «Day Book» de René Gimpel, en février puis en décembre 1939, où il mentionne,
soulignés en rouge, «4 Derain paysages» et, plus loin, «4 Derain fauves». | Image fournie par Me Hershkovitch avec l'accord de Claire Touchard
La motivation
des Gimpel n'est pas entamée. S'il n'y a pas de facture ou d'acte de
disposition clair, ils vont alors éplucher les archives de leur grand-père pour
trouver des indices. Des messages codés. Dans le salon de Claire Touchard,
niché dans un petit immeuble du IIIe arrondissement de
Paris, une table est jonchée de vieux carnets jaunis, soigneusement classés et
épinglés, pour certains, de notes sur papier coloré. Chaque page manuscrite est
scrutée, déchiffrée, passée au crible. Une enquête débutée au hasard d'un coup
de téléphone, il y a dix ans. «On ne savait même pas que
notre grand-père avait été spolié, raconte Claire Touchard. Un avocat
américain nous l'a appris en 2009: un chercheur britannique faisait des
recherches de provenance pour une autre famille de collectionneur... et dans
ses recherches, il n'arrêtait pas de tomber sur René Gimpel.» Depuis, la famille
tente, inlassablement, de faire parler les toiles.
«Il devrait y avoir une
recherche commune de la vérité»
«Derrière la restitution d'une œuvre d'art, il y a
toute la symbolique, il y a la mémoire de la famille, son identité, et les
persécutions raciales dont elle a été victime», explique l'historienne
Emmanuelle Polack, spécialiste de la recherche de provenance. Elle est la
commissaire de l'exposition
«Le marché de l'art sous l'occupation, 1940-1944»[1], présentée jusqu'au 3
novembre au Mémorial de la Shoah. Depuis des années, la chercheuse accompagne
des familles dans leur combat pour la restitution.
Pendant plus
de dix ans, l'historienne a aidé Alain Monteagle, arrière-petit-neveu d'Anna et
John Jaffé, un couple de collectionneurs juifs. Alain Monteagle demandait la
restitution de La
Vallée de la Stour, un tableau du peintre paysagiste John Constable,
accroché au musée de La Chaux-de-Fonds, en Suisse. «Malgré
toutes les preuves, l'ancienne conservatrice du
musée suisse ne pouvait pas envisager le processus de restitution de
l'œuvre, se rappelle Emmanuelle Polack. Puis elle
est partie à la retraite, un jeune conservateur est arrivé et a dit qu'il ne
voulait pas rester avec ce litige. Ça lui posait un problème d'éthique et de
déontologie.»
En mars 2018, Alain
Monteagle et Emmanuelle Polack se rendent à La Chaux-de-Fonds, et récupèrent la
toile. Aujourd'hui encore, le descendant d'Anna et John Jaffé attend la
restitution d'une cinquantaine d'œuvres, éparpillées dans plusieurs musées
d'Europe. Il souligne une mauvaise volonté chez certains conservateurs de
musées. «Certains d'entre eux veulent
conserver leurs tableaux, ils estiment qu'ils sont protecteurs de l'art. C'est
dommage de vouloir à tout prix que les musées soient des coffres-forts.» L'héritier
regrette qu'aucune loi ne contraigne les États à être plus actifs dans le
processus de restitution, et surtout, à être plus exigeants sur la provenance
des œuvres qui atterrissent sur les cimaises des musées.
Cette loi, pourtant, existe. Lors de la conférence de Washington en 1998, quarante-quatre pays,
dont la France, se sont engagés à suivre onze principes applicables aux œuvres
d'art spoliées par les nazis, pour faciliter les processus de restitution.
Concrètement, rien de très contraignant. En France, le sujet de la restitution
a pris de l'ampleur dans les années 1990, surtout après le discours de Jacques Chirac sur la Rafle du Vél'
d'Hiv en 1995. Les gouvernements successifs mettent en avant une politique de
restitution. Une «Mission de recherche et de restitution des biens culturels
spoliés entre 1933 et 1945» a même été créée, au sein du
ministère de la Culture. Malgré nos multiples relances, la direction de cette
Mission n'a pas répondu à nos demandes d'interview.
«Je travaille dans ce domaine depuis 1995 et je ne
vois pas d'évolution flagrante, souligne Me Hershkovitch, l'avocate de la famille Gimpel. Dans un dossier comme le nôtre, ça devrait
être la responsabilité républicaine de l'État de rechercher la provenance. Lorsqu'il y a un doute sur la provenance, il
devrait y avoir une recherche commune de la vérité.» L'avocate
et sa cliente, Claire Touchard, comptent lancer une formation universitaire sur
la recherche de provenance, puisqu'en France aucune formation de ce type
n'existe.
En attendant la date
de l'appel, les héritier·es Gimpel continuent d'éplucher les archives de leur
grand-père, pour trouver encore quelques preuves, consolider leur témoignage. «Nous pouvons avancer encore, nous aurons
d'autres indices quand il y aura l'appel, affirme René Gimpel,
le petit-fils du collectionneur. Après,
on verra... aujourd'hui, j'ai 72 ans: je suis la dernière génération qui
s'efforce de découvrir une certaine vérité.» Pour lui, c'est
un combat qui bientôt sera oublié. Les paysages de Cassis, eux, passeront les
siècles, pour toujours aveuglés par le soleil fauve de Derain.
1 — L'exposition
est aussi tirée de son livre Le marché de l'art sous l'Occupation – 1940-1944,
Emmanuelle Polack, Éditions Tallandier, 2019.
[Source : www.slate.fr]

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