Deux décennies après le succès
mondial, le musicien de 58 ans a sorti fin août une réédition de cet
album qui a marqué toute une génération.
Manu Chao au Sziget Festival, à Budapest, en 2016.
Et
l'insaisissable Manu Chao apparut là où on ne l'attendait pas. Un soir de fin
d'été, au beau milieu d'une guinguette catalane. La clientèle de la plage de
Rubina dégustait leurs plats tandis que le soleil se couchait sur la commune de
Castello d'Empuries, située à une trentaine de kilomètres de la frontière
française. Elle est repartie avec des souvenirs plein les oreilles après la prestation
surprise du musicien, comme le rapporte le quotidien régional L'Indépendant.
Quelques
jours après ce concert improvisé, l'artiste de 58 ans a refait parler de lui, à
l'échelle internationale cette fois. Son label, Because, a annoncé le 30 août dernier une réédition de son plus
grand succès commercial, vendu à plusieurs millions d'exemplaires à travers le
monde: Clandestino, son premier album solo, sorti en 1998. Trois
titres inédits y figurent: «Bloody Bloody Border», interprété en anglais, qui
dépeint les conditions de vie des migrant·es en Arizona; «Roadies Rules», issu
des séances de travail à l'époque de la première sortie du disque; et enfin
«Clandestino», premier morceau de l'album éponyme, accompagné par Calypso Rose,
qui a mis à jour le morceau en rendant hommage aux migrant·es d'aujourd'hui. La
suite d'une collaboration fructeuse entre le voyageur et la septuagénaire
trinidadienne, puisque Manu Chao avait produit l'album Far from Home
(2016) de la diva.
«Tout le monde peut encore se
retrouver dans les textes de Manu Chao»
Vingt-et-un ans après, Clandestino, ce
disque, mythique pour toute une génération, refait surface. Osons un peu de
fiction: le chanteur, casquette toujours vissée sur la tête, aurait-il réussi à
toucher le public actuel si son album était sorti aujourd'hui? «Clandestino,
c'était l'hymne de ma promotion d'enseignants. On adorait les thèmes de
l'album.» La jeunesse, Paul Vilar Sancho, 45 ans, la connaît bien. Depuis
plus de vingt ans, ce professeur enseigne l'espagnol dans un collège de région
parisienne. Pour faciliter l'apprentissage des ados, l'enseignant n'a pas
hésité à piocher dans les chansons entonnées en espagnol par Manu Chao, pour la
«richesse des textes». «J'ai été titularisé en 1999, un an après la
sortie de Clandestino. Pendant plus de dix ans, j'ai appris aux élèves
des chansons de Manu Chao et ils adoraient ça, commente l'enseignant,
aujourd'hui en poste au collège Mozart de Bois d'Arcy, dans les Yvelines. Ce
n'était pas juste pour pousser la chansonnette. On pouvait étudier le
vocabulaire, la géographie, et aborder un peu le thème de l'immigration. Bon
nombre de mes collègues l'enseignaient aussi.»
Après plus de dix ans de bons et loyaux services, Clandestino
a laissé place à des chansons plus actuelles dans le programme de Paul Vilar
Sancho. Il n'apprend plus Manu Chao aux jeunes, pour essayer de coller à l'air
du temps et aussi «par lassitude personnelle». Mais ce fan de la Mano
Negra, la première formation du chanteur, en est persuadé: s'il ressortait le
vieux disque, les adolescent·es pourraient aimer. «À sa façon, tout le monde
peut encore se retrouver dans les textes de Manu Chao.»
L'artiste, capable de parler d'une vie fete
débridée à coups de «Tequila, sexo, marijuana» dans «Welcome to
Tijuana», aborde frontalement le désespoir amoureux («La vie à 2», «Je
ne t'aime plus») mais aussi les migrations de populations –un propos
malheureusement encore bien d'actualité une vingtaine d'années plus tard.
Le reflet d'une époque
«Il ne faut pas croire qu'il n'est écouté que
par des vieux baba cools, prévient Véronique Mortaigne, autrice du livre Manu
Chao, un nomade contemporain (2012). Clandestino, c'est presque lui.»
Auréolé par le succès populaire de la Mano Negra, sa formation de rock
alternatif active de 1987 à 1994, le musicien ne capitalise pas immédiatement.
Après un voyage en Colombie avec le groupe, le leader quitte sa formation avant
même la sortie du dernier album, Casa Babylon (1994). «Les tensions,
devenues inévitables vers la fin, étaient proportionnelles à l'amour qu'il y
avait entre nous. Nos relations n'ont en tout cas jamais été tièdes. Que ce
soit dans les moments d'engueulade ou de bonheur, c'était toujours intense,
comme dans un couple. C'est déjà passablement compliqué de s'entendre à deux,
alors lorsqu'on est douze, les problèmes sont multipliés par autant»,
déclarait le chanteur lors d'une interview accordée aux Inrockuptibles en 1998.
Déboussolé par cette rupture (musicale) avec ses
amis d'enfance, l'artiste prend la route sans prendre la peine de définir un
réel point de chute. Logé par des connaissances ou au gré des rencontres, il
traîne son spleen en Amérique latine et en Espagne, patrie de son père, Ramon
Chao. Il ne le sait pas encore, mais cette errance constituera le terreau de
son plus gros succès. «Manu Chao a passé plusieurs années à voyager,
explique Peter Culshaw, auteur du livre Clandestino. À la recherche de Manu
Chao (2016). Pendant ce temps, il cherchait l'inspiration, il écrivait
des textes et continuait à enregistrer des morceaux dans un studio mobile. Après
la sortie de Clandestino, il avait d'ailleurs déclaré que ce disque
était le reflet de cette époque.»
Ce qu'il décrira dans les paroles de Clandestino,
Manu Chao l'a vu ou vécu. «Lorsque tu voyages beaucoup, les problèmes de
frontières et de visas apparaissent de façon très tangible. Moi, si on
m'enlevait le droit de circuler, ce serait dramatique. Pendant ces quatre ans,
ma situation s'est un peu rapprochée de celle des clandestins, même si je suis
bien sûr un clandestin de luxe, parce que je peux choisir de partir ou de
rester, et parce que je n'ai pas de soucis matériels», détaille-t-il aux
Inrockuptibles, toujours en 1998.
«Cet album, c'est une observation de terrain
liée à l'actualité. Il évoque la drogue, les mouvements migratoires en mer
Méditerranée. On n'en parlait pas beaucoup à l'époque. Comme tous les succès
qui durent, il y a un côté prémonitoire dans le propos», note Véronique
Mortaigne, journaliste et critique musicale. Cuba, Colombie, Mexique, Brésil...
Les pérégrinations de Manu Chao l'aident aussi à se diversifier musicalement:
après le rock de la Mano Negra, place à des sonorités plus éclectiques. «Au
départ, il y avait beaucoup de pistes électroniques dans la présélection de
l'album. Mais l'ordinateur de Renaud Létang, le producteur de Manu Chao, est
tombé en rade, ce qui les as contraint à repenser le mixage», confie Peter
Culshaw. «Il était très attiré par les sons électros, confirme
Véronique Mortaigne. Contrairement à ce que l'on pourrait penser en
l'écoutant, Clandestino regorge aussi de samples. Tout a été remonté en boucle
pour confectionner les mélodies de l'album.»
Fantôme médiatique
Lors de la sortie de l'album, Manu Chao est signé
chez Virgin, une maison de disques puissante, mais il décide de ne pas en
adopter les codes. Il se fait rare, choisit ses médias et adopte une stratégie
marketing discrète. Une option payante, puisque le disque, numéro 1 pendant
plus de 180 semaines, réussit à s'installer durablement parmi les meilleures
ventes françaises des années durant. Mais la musique de l'artiste ne s'arrête
pas aux frontières françaises: la plupart de ses morceaux étant interprétés en
espagnol, bon nombre de communautés de fans de l'artistes se créent dans les
pays hispanophones, mais pas que. «L'une des qualités de sa musique, c'est
que les chansons sont faciles à chanter. Au Brésil, Manu Chao a beaucoup de
fans, malgré la barrière de la langue», explique Véronique Mortaigne.
Vingt-et-un ans plus tard, Clandestino vit
toujours sur scène, au gré des apparitions surprises de son auteur. Alors qu'il
déserte les studios depuis la sortie de La Radiolina (2007), son dernier
album en date, le chanteur rejoue avec plaisir son répertoire. Capable de
remplir des stades et les scènes des plus grands festivals, «El Desaparecido»
sait toujours surprendre. Fantôme médiatique, il ne se fait pas prier pour
répondre aux invitations, mêmes les plus confidentielles: en échange du gîte,
il s'est produit en 2017 à Flayat (Creuse), dans un café associatif d'une
commune de 330 habitant·es. Les 200 spectateurs ont repris les paroles de
«Clandestino» à l'unisson. À la fin du concert, Manu Chao s'est prêté sans
ciller aux sollicitations des fans. Avant de disparaitre, une nouvelle fois.
[Photo : Attila
Kisbenedek / AFP - source : www.slate.fr]

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