« Les sirènes de l’Hakoah » (« WatermarksY ») est le premier film (2004), un documentaire passionnant primé du réalisateur franco-israélien Yaron Zilberman. Celui-ci retrace l’histoire méconnue de l’Hakoah,
club sportif juif et sioniste de Vienne fondé en 1909 en réaction à
l’antisémitisme en Autriche. Il y mêle des archives et les témoignages
de sept anciennes championnes de ce club légendaire qui, ayant fui
l’Autriche en 1938 lors de l’Anschluss [Ndlr : annexion de l’Autriche], y reviennent en 2004. Les championnats du monde de natation se déroulent à Gwangju, en Corée du sud, du 21 au 28 juillet 2019.
Publié par Véronique Chemla
« Hakoah » ! Tel un cri de ralliement ou d’encouragement, ce mot signifie « force » en hébreu.
Et
il en a fallu à ces sportifs juifs pour participer à des compétitions
dans l’atmosphère antijuive qui prévalait en Autriche et dans nombre de
pays européens de l’entre-deux guerres.
L’âge d’or de l’équipe de football
Comme
de nombreux clubs autrichiens ont adopté le « paragraphe aryen »
interdisant leur accès aux Juifs, Fritz « Beda » Löhner, célèbre
librettiste d’opérette, et Ignaz Herman Körner, dentiste éminent,
fondent en 1909 un club sportif juif sioniste, l’Hakoah, pour « populariser le sport dans une communauté célèbre pour ses éminents intellectuels et artistes - Freud, Mahler, Zweig... » et modifier ainsi l’image des Juifs. Ils sont influencés par l’idée de Max Nordau sur « le judaïsme des muscles » (Muskeljudentum).
Ils
commencent par une équipe de football qui participe à des matches
régionaux. En dix ans, cette équipe se hisse au niveau national, puis
gagne en 1923 sur le tenant du titre, West Ham United, sur le sol
britannique, par un mémorable 5-0.
Parmi les sportifs de l’Hakoah : Jozsef
Eisenhoffer, Sandor Fabian, Richard Fried, Max Gold, Max Grunwald,
Jozsef Grunfeld, Bela Guttmann, Alois Hess, Moritz Hausler, “ Fuss”
Heinrich, Norbert Katz, Alexander Nemes-Neufeld, Egon Pollak, Max
Scheuer, Alfred Schoenfeld, Erno Schwarz, Joseph Stross, Jacob Wagner et
Max Wortmann.
Avec 6 000 membres actifs, l’Hakoah dispose d'un stade de football qui attire 25 000 supporters.
En 1925, les footballeurs de l’Hakoah remportent le titre de champion d’Autriche.
Suscitant
la fierté des Juifs d’Europe, l’équipe de football de l'Hakoah fait une
tournée aux États-Unis en 1927. Elle impressionne tant les clubs
américains que ceux-ci adressent aux footballeurs de l’Hakoah des
propositions intéressantes. Sur les 11 joueurs, 9 acceptent et demeurent
dans le Nouveau monde. Des joueurs autrichiens créent le New York
Hakoah, puis l’Hakoah Tel-Aviv.
Ce
qui marque la fin de l’âge d’or de l’équipe de football, et le début
d’une nouvelle ère : l’essor de l’équipe de natation féminine « devenue
le porte-drapeau de l’Hakoah. Dans les années 30, la natation était
l’un des sports phares en Autriche. Les bons nageurs étaient élevés au
rang de stars ».
Dans ce club de Vienne, ville où vit une communauté juive d'environ 200 000 âmes – approximativement 10% des Viennois -, on peut pratiquer le football, le water-polo, la lutte…
Le
niveau de ce club sportif ? Dans certaines compétitions, plus de 90%
des sportifs de l’équipe autrichienne proviennent de l’Hakoah.
« The Jewish Swim Team »
Dans
les années 1920, les foules se rassemblent pour assister aux matches de
football, baseball, tennis et à toutes sortes de courses.
À Vienne, plus d’un demi million de spectateurs se réunissent sur les rives du Danube pour voir le vainqueur des 7 km de natation.
Durant
douze années consécutives, deux nageuses de l’Hakoah dominent cette
compétition : Hedi Bienenfeld, en brasse, et Fritzi Löwy, bohémienne,
lesbienne, nageuse au mental d’acier, en nage libre.
Célèbre
mannequin admirée pour sa beauté et sa personnalité flamboyante, Hedi
Bienenfeld est l’une des premières stars féminines de l’histoire
sportive moderne. Elle incite nombre de jeunes filles juives à rejoindre
l’Hakoah. En 1930, elle épouse Zsigo Wertheimer, talentueux entraîneur
et artisan du succès légendaire de l’équipe des sirènes de l’Hakoah.
Celles-ci
veulent prouver qu’elles peuvent faire mieux que leurs rivales et
collectionnent les médailles. Pour en témoigner, des treize nageuses
encore en vie, le réalisateur en retient huit : Greta
Wertheimer-Stanton, du New Jersey, Anni Lampl de Los Angeles, Nanne
Winter-Selinger de New York, Ann Marie Pick-Pisker de Londres, les deux
sœurs Hanni Deutsch-Lux et Judith Deutsch-Haspel, Elisheva Schmidt-Zusz
et Trude Platzek-Hirschler d’Israël, coprésidente des vétérans de
l’Hakoa.
En 1935, les équipes – water-polo, natation - de l’Hakoah embarquent à Trieste pour rejoindre Haïfa et participer aux ÎIes Maccabiades. À ces « Jeux olympiques » juifs qui se tiennent à Tel Aviv, participent 1 400 athlètes de 28 pays. « L’intention
des organisateurs est de construire l’image de Juifs faisant preuve de
vitalité et force physiques. Une image d’autant plus importante que la
menace nazie et la propagande antisémite sont particulièrement
virulentes ». Elisheva Schmidt-Zusz, qui apprécie le travail social
et éducatif de l’Hakoah auprès des enfants, éprouve un coup de foudre
pour Eretz Israël. Et c’est là qu’elle amène, de manière illégale, ses
parents en 1938. Ce qui sauve leurs vies.
Selon Ann-Marie Pick-Pisker, « 98% des Autrichiens étaient nazis. Certains de mes meilleurs amis étaient nazis ».
À sa petite-fille israélienne, Hanni Lux raconte la foule rassemblée à
Vienne pour le passage de la flamme olympique juste avant les Jeux
Olympiques de Berlin : acclamations – « Heil Hitler » - quand défile
l’EWASK, club pro-nazi ; silence terrifiant lors du défilé de l’Hakoah.
Élue meilleure athlète de l’année en 1936, Judith Haspel refuse de
participer aux Jeux Olympiques à Berlin en 1936, à Berlin : « Je refuse
de participer à une compétition sur une terre qui persécute si
honteusement mon people ». Riposte de la Fédération sportive
autrichienne : elle lui interdit de participer à toutes les
compétitions, lui retire ses titres et ôte son nom des livres de
records.
Fort
de ses 5 000 membres, l’Hakoah affronte le club pro-nazi EWASK. Une
rivalité qui dépasse le cadre sportif pour revêtir une dimension
politique.
En
1938, quelques jours après l’Anschluss, l’Hakoah est interdit. Ses
dirigeants – Dr Valentin Rosenfeld et Zsigo Wertheimer - pourchassés
parviennent à fuir en Angleterre, à faire quitter l’Autriche à tous les
nageurs et à leurs familles et à obtenir une bourse à Cambridge pour
Greta Stanton.
Environ 120 000 Juifs viennois s’enfuient, en s’acquittant d’une taxe et en subissant la confiscations de leurs biens, et 60 000 meurent en déportation.
De « l’Hakoah en émigration » à « l’Hakoah en liberté »
Les membres de la section natation s’installent en France, au Portugal, dans la Palestine mandataire, en Amérique du Nord et du Sud…
« Quand on est exilé, soit on coule, soit on nage. Quand vous êtes jeune, vous nagez », résume Ann-Marie, arrivée à Londres « avec deux valises et cinq livres » et qui a du s’adapter à la mentalité anglosaxonne.
Sur cette expérience intransmissible de l’exil, sur ces moments difficiles, les souffrances, le film passe pudiquement.
L’univers concentrationnaire nazi est évoqué par la Buchenwald Song,
composée par Fritz Beda-Löhner and Hermann Leopoldi à la demande des
nazis qui voulaient une marche pour les déportés, et chantée dans un
cabaret viennois.
Les sportifs de l’Hakoah maintiennent le lien grâce à une lettre « L’Hakoah en émigration ».
Ayant fait illégalement son aliyah avec sa sœur après l'Anschluss,
Trude Hirschler (Platzek) est contactée par le Dr Ignaz Hermann Körner
afin d’être la secrétaire du « Brith Hakoah 1909 », organisation des
vétérans de l’Hakoah, car elle sait dactylographier en anglais, français
et allemand. Elle aide à constituer le réseau de ces vétérans. Elle est
l’épouse de Jeno, ancien champion hongrois de water-polo. Tous deux ont
travaillé dans une agence de voyages.
Les
sœurs Deutsch ont grandi dans une famille cultivée : leur père,
ingénieur et commerçant en machines lourdes, travaillant à l’Hakoah et
sioniste, a refusé d’aller en Allemagne après l’arrivée au pouvoir
d’Hitler en 1933 ; leur mère est l’une des premières femmes à avoir
étudié à l’université de Vienne, et devint conférencière en histoire de
l’art. Après l’émigration en Palestine mandataire de Judith
Deutsch-Haspel, les autorités autrichiennes sportives lui retirent ses
titres et ôtent son nom des livres de records. En Israël, Judith Haspel
devient championne nationale de natation. En 1995, le parlement
autrichien lui présente des excuses pour l’attitude scandaleuse de
l’Autriche à son égard et annule les sanctions qui l’avaient frappée. Sa
sœur, Hanni Lux (Deutsch), entre dans les WAAF (Women’s Auxiliary Air
Force) de la British Army où elle rencontre son premier mari, Jimmy,
officier dans l’Air Force. Le couple s’installe en Israël. Après le
décès accidentel de son époux, elle épouse Otto Lux.
Formée à Vienne auprès d’Anna Freud, Elisheva Schmidt-Zusz est devenue une célèbre pédopsycothérapeute à Tel-Aviv, et Greta
(Wertheimer) Stanton, professeur de sociologie dans le New-Jersey.
Greta immigre en 1939 aux États-Unis et parvient à obtenir un visa pour
Cuba à ses parents.
Après
l’Anschluss, le père d’Anni Lampl a été trahi par son associé. La
famille embarque pour l’Amérique. Elle épouse Sep, sportif du club, et
malgré ses problèmes visuels, devient psychothérapeute.
Ayant
rejoint New York, Nanne (Winter) Selinger, est la seule nageuse à
revenir vivre à Vienne. Une ville qu’elle quitte quand Kurt Waldheim est
élu président et retourne aux États-Unis. Elle épouse le propriétaire
du célèbre Café Eclair, rendez-vous des expatriés viennois à New York.
Ann
Marie Pisker (Pick), qui a participé aux Maccabi de 1935 et a gagné de
nombreux championnats, s’est installée en Grande-Bretagne où elle épouse
un camarade de la Hakoah. Le couple a un fils qui a représenté la
Grande-Bretagne aux Maccabiades, dans la section Tennis.
Après
la Seconde Guerre mondiale, le club Hakoah renaît, sans son
infrastructure dont il avait été spolié par les nazis. Il remporte des
titres dans des compétitions sportives nationales et internationales.
« Une expérience douce-amère »
Octogénaires,
Anne-Marie (d’Angleterre), Elisheva, Hanni et Trude (d’Israël), Nanne,
Greta et Anni (des États-Unis) reviennent dans leur pays natal. Un
chauffeur de taxi allègue que les Juifs viennois dans les années 1930 ne
sont pas Allemands ! Furieuse, Greta réplique en rappelant que sa
famille a vécu à Vienne pendant des centaines d’années.
Elisheva
n’oublie pas et ne pardonne pas. Quant à Greta, elle regarde Vienne
comme un être familier qu’elle aurait cessé d’aimer.
Dans
l’Amalienbad, piscine viennoise, ces octogénaires nagent calmement,
vêtues du maillot de bain de l’Hakoah : noir avec, incrusté à
l’emplacement de la poitrine, l’écusson bleu et blanc frappé de l’Étoile
de David.
Écrit, réalisé et coproduit par Yaron Silberman, cet émouvant documentaire a
été récompensé notamment par le Prix du Festival du film de Jérusalem
(2004), le Grand Prix au Festival international du film de Kiev et le
Grand Prix du public aux Festivals du film juif de Boston et Washington,
au Festival international de Palm Spring (catégorie : meilleur
documentaire) ainsi qu’aux Rencontres internationales de cinéma à Paris
(2005).
Ce film remarquable révèle des êtres vivant pleinement quatre des éléments structurant leur identité : natation/judéité/citoyenneté autrichienne/ féminité.
Ce documentaire souligne
aussi leur apogée sportive, leur fierté d’être Juifs, leur vitalité,
leur joie de vivre, leur courage dans leur lutte contre l’antisémitisme,
leur passion pour la natation, leur endurance lors des entraînements,
leur insouciance dans une époque lourde de tensions et menaces, leur
solidarité, leur volonté de survivre dans l’exil et leur courage de se
confronter à l’Autriche actuelle.
On peut regretter le silence sur le destin des autres membres de l’Hakoah.
Le 12 mars 2008 – 70 ans après l’Anschluss -, l’Hakoah renaît dans
un nouveau complexe sportif lové au cœur du Prater, parc viennois où se
trouvait le club avant-guerre. Manque alors l’argent pour la piscine…
Après des décennies de différends, l’Autriche a finalement rendu à la
communauté juive viennoise (IKG) cet espace confisqué au profit du
ministère des Finances en 1941.Les championnats européens aquatiques se déroulèrent à Londres (16 -22 mai 2016).
Le 14 mars 2017, Patrick Kanner, alors ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, a lancé l’événement « Les Égéries du sport féminin » avec "une quinzaine de personnalités, pour promouvoir la féminisation du sport".
Le 4 novembre 2018, dans le cadre de la Saison France Israël 2018, le cinéma Majestic Passy projettera Watermarks (1h17 min, hébreu sous titrée français) de Yaron Zilberman. Y témoignent Ann Marie Pisker, Anni Lampi, Elisheva Susz, Greta Stanton, Hanni Lux, Judith Haspel, Nanne Selinger, Trude Hirschler. "Dans
les années 30, les nageuses du club juif de l’Hakoah de Vienne règnent
sans partage sur les compétitions nationales autrichiennes. L’annexion
du pays par l’Allemagne hitlérienne marque un coup d’arrêt aux
performances de ces championnes. Les nazis ordonnent la dissolution du
club. Toutes les jeunes femmes prennent alors la voie de l’exil. 65 ans
après, Yaron Zilberman part à la rencontre de sept de ces nageuses.
Dispersées par les aléas de l’histoire, elles n’ont cessé, chacune de
leur côté, de cultiver leur passion de la natation". Séance suivie d’un débat avec le producteur Paul Rozenberg et le distributeur Michel Zana.
« Les sirènes de l’Hakoah », réalisé par Yaron Zilberman
Coproduction
: ARTE G.E.I.E, Zadig Productions, ORF, Girls Club Film Project,
Cinephil, Yofi Films, Jetlag Productions, HBO Cinemax
France, Israël, États-Unis
2004, 1 h 35 mn
Sur Arte le 1er novembre 2011, à 2 h 05
Site du film « Watermarks » :
http://www.kino.com/watermarks
Site du film « Watermarks » :
http://www.kino.com/watermarks
Photos :
Équipe de football de l’Hakoah sur le terrain de Krieau
Les nageuses de l'Hakoah avec leur entraineur Zsigo Wertheimer
Hedi Bienenfeld, nageuse de l'Hakoah et première super star sportive dans l'Autriche des années 1920
Lettre de l’Hakoah du 1er août 2004
Les nageuses de l'Hakoah avec leur entraineur Zsigo Wertheimer
Hedi Bienenfeld, nageuse de l'Hakoah et première super star sportive dans l'Autriche des années 1920
Lettre de l’Hakoah du 1er août 2004
Équipe de natation de l’Hakoah arborant leur drapeau
La « Swim Team » dans les années 1930 et 2000
L'ancienne nageuse de l'Hakoah Elisheva Susz
© Zadig Productions
L’équipe du film au cinéma L’Escurial le 27 juin 2006
© Véronique Chemla
La « Swim Team » dans les années 1930 et 2000
L'ancienne nageuse de l'Hakoah Elisheva Susz
© Zadig Productions
L’équipe du film au cinéma L’Escurial le 27 juin 2006
© Véronique Chemla
Cet article a été publié les 27 octobre 2011, puis 23 février 2012 à l'occasion de l'exposition Des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) au Mémorial de la Shoah (Paris) ;
- 15 mars 2015. France 5 diffusa les 15 et 22 mars 2015 J.O. de Berlin 36, la grande illusion, documentaire de Frank Cassenti. "En août 1936, les Jeux olympiques, orchestrés par Joseph Goebbels, le ministre de la propagande du IIIe Reich, se sont déroulés à Berlin, vaste opération de séduction destinée à présenter l'Allemagne comme une nation respectant les principes d'égalité et de fraternité de l'olympisme. Ce documentaire met à jour les stratégies politiques du troisième Reich qui ont bénéficié de la complicité du Comité olympique international pour déjouer les appels au boycott de plusieurs pays. Une fois les jeux terminés, la politique nazie s'intensifia. Comment le monde civilisé a-t-il-pu à ce point fermer les yeux sur cette « grande illusion » ? Gretel Bergmann, l'athlète Juive allemande au cœur d'un marchandage entre les autorités allemandes et le gouvernement américain, et Noël Vandernotte, qui fut médaillé de bronze en quatre-barré d'aviron, témoignent" ;
- 15 mars 2015 et 20 mai 2016, 17 mars 2017, 2 novembre 2018.


Sem comentários:
Enviar um comentário