Professeure de littérature comparée, directrice de la MSH Lorraine, Université de Lorraine
« Moderniser la langue, c’est moderniser la vision du monde. » En arabe littéral ancien, ’Ayn ne possède pas moins de 30 sens. Le ‘ayn, c’est l’œil, et donc également l’espion, mais également la source, puisqu’elle est l’œil de la terre, mais aussi par extension le cash, l’argent et donc le notable, l’or… Cette polysémie pléthorique caractérise l’arabe littéral, matrice de tous les textes passés et contemporains. Cette norme écrite provient à l’origine d’un parler transdialectal de l’Arabie antique. Outre d’immenses richesses de mémoires écrites, formant son patrimoine classique, cette langue connaîtra un événement linguistique majeur qui la fixe au travers de l’avènement du Coran. Alors que l’arabe représente l’une des grandes langues internationales, l’écrit millénaire diffère fortement de l’arabe dialectal, le parler quotidien de la rue.
Néanmoins, c’est uniquement au travers de sa forme littérale, que peuvent s’exprimer par l’écrit tous les pays arabophones dont les locuteurs textuels doivent jongler avec ce trésor muséalisé pour traduire les concepts de la modernité, du droit, de la politique, des technologies, de la mode… Un exercice de haute voltige particulièrement significatif pour la presse qui mène au quotidien cet éternel combat philosophique des mots contre les mots, pour en faire jaillir une pensée limpide et transmissible. Nejmeddine Khaffalah mesure mieux que quiconque l’ampleur et les difficultés culturelles de cette colossale entreprise de modernisation. Maître de conférences en linguistique et civilisation arabe, il a entamé cet immense travail entre linguistique, droit, littérature, didactique et néologie, semble-t-il, depuis toujours. Dès l’enfance. « Mais il entre dans la carrière par une thèse de 502 pages sur “La théorie du sens d’après ‘Abd al-Qāhir al-Ğurğānī”, thèse où il sur penche sur l’unique penseur arabe classique à avoir abordé une réflexion essentielle à tous les domaines de l’expression écrite en questionnant le concept de ma’nā que l’encyclopédie de l’Islam définit comme étant à la fois : la grammaire, la philosophie et la poésie. » La clé de lecture structurelle étant elle-même à déchiffrer, Nejmeddine Khalfallah n’aura de cesse d’en établir les logiques pour raccorder les sens à une ère contemporaine qui en a profondément besoin. Il publie beaucoup, dont des ouvrages pédagogiques tels que Les 50 règles incontournables de l’arabe, participe à nombre de colloques, enseigne à Orléans, à la Sorbonne, à Polytechnique, en école de commerce, à l’Institut des langues orientales, à Sciences Po. Animé par la flamme d’une passion authentique pour les mots et les langues, en érudit de la pensée, il construit des ponts entre les époques et les mondes qui l’ont fait grandir et devenir l’homme qu’il est. Comme une invitation à le rejoindre dans cette compréhension qui rassemble sans jamais dénaturer. Une main tendue d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. L’homme, une hauteur physique, a ces élégances orientales de maintien et de chaleur, de manières accortes, un vernis de respect des autres et de lui-même, mettant en relief les intentions les plus franches. Chacune de ses phrases charrie des mots précis, des mots subtils, des mots en cascades, des mots de vérités mesurées, tressant la dentelle d’une pensée de chacun de ces fils, pour en offrir tous les motifs et donner tout à comprendre dans une limpidité étoffée.Naturellement, son statut d’intellectuel en fait un héritier des splendeurs de l’Islam classique, si mal connues et trop souvent absentes de la mémoire collective de cette rive de la mer, mais le chercheur se refuse tout discours apologique. Même pour combler ces lacunes d’un hexagone essentiellement instruit des périodes coloniales et suivantes. Car, d’un pied dans chaque monde il sait que tout discours dans ce sens pourrait servir d’alibi, aux idéologies qui utilisent ces moments d’apogée de l’histoire pour condamner le présent et s’enfermer dans un communautarisme. Soucieux de ces étudiants qu’il repère fragiles, Nejmeddine Khalfallah suit une voie d’entre-deux. Chercheur, évoluant exclusivement dans la pensée critique, il explique inlassablement que l’arabe s’est aussi développé, comme nombre de langues, des apports du grec, du latin, de l’hébreu et de l’araméen. Ne jamais cacher l’histoire, mais ne jamais l’amplifier. Sur cette ligne seulement, et avec tout ce qu’elle doit contenir d’exigence de soi-même face aux uns comme autres, Nejmeddine Khalfallah peut envisager de mener ses recherches, dont les mécaniques s’insèrent ici et là, pour élargir et éclairer la vision de tous.
Ce vaste travail, Nejmeddine Khalfallah l’a débuté dès l’enfance, à Monastir, en Tunisie. Issu d’une famille de notables religieux étudiant le droit musulman depuis le XIXe siècle, son grand-père avait reçu une formation classique à la grande mosquée de La Zaytūna. Étudiant brillant, il fut l’auteur de quinze ouvrages. Nejmeddine Khalfallah baigne dès son plus jeune âge dans le droit musulman, le soufisme, les sciences linguistiques, la terminologie des dictionnaires. À la mort de ce grand-père, le fils hérite de cette précieuse bibliothèque. Sans autre source adaptée à l’enfance, pour faire l’éducation de son fils, le père de Nejmeddine Khalfallah lui demande de chercher des mots dans les dictionnaires anciens. Plongé dans ces vénérables ouvrages, il découvre le sens des mots, les strates et cette fabuleuse polysémie qui plantent en lui les graines d’une passion qui ne fera que grandir. Pendant ses études à la Faculté des Lettres et Sciences humaines à Sousse, puis à Tunis, puis en France à l’INALCO, à l’EHESS, il se confronte aux méthodes françaises et aux contraintes de la recherche avec spécialité et donc à tous les piliers de la sémantique moderne. L’étudiant vit alors entre deux mondes, deux références opposées que rien n’unit de prime abord. Issu d’une tradition savante, Nejmeddine Khalfallah, tente de mélanger un peu tout, en cherchant un domaine lui permettant d’englober les méthodologies correspondant à ses recherches.
Agacé par les anciens dictionnaires arabes truffés de mots abscons, de références obscures sans rapport avec la réalité de la Tunisie des années 90, il décide, par ce sentiment de décalage entre termes archaïques et réalité, de travailler sur la terminologie juridique, associant le droit à la lexicologie. Ce choix d’un littéraire désireux de travailler sur les aspects normatifs du droit, révèle déjà l’intention d’utilité de ses travaux. Alors que les lexicographes partaient dans de lointaines escapades en Syrie, à Bagdad ou Yémen pour rechercher le sens des mots anciens, à ajouter aux encyclopédies phénoménales du Xe siècle, Nejmeddine Khalfallah emprunte la voie de la néologie légitimée par une approche juridique. Car, explique-t-il, le droit pénal musulman est qualifié de sévère et le sens d’un mot, quand on applique une peine, revêt tout à coup un caractère beaucoup plus dangereux. À l’époque, une personne pouvait être punie pour avoir tenu des propos diffamatoires. En droit, la notion implique une nuisance faite à la notoriété. Cependant, les juristes étaient perplexes. Le terme de l’arabe classique gdaf qui est utilisé pour « diffamatoire » signifiait jeter, lancer une pierre. Dès lors, comment qualifier le propos ? Quelle pierre ? Qu’est-ce qu’une pierre ? Tous les propos sont-ils diffamatoires ? L’étymologie française en est d’ailleurs assez proche : diffamer, lancer des pics. Après maintes recherches, Nejmeddine Khalfallah découvre que seuls les propos accusant de crimes sexuels seraient diffamatoires. Preuve qu’une polysémie anodine pouvait avoir de graves conséquences. Nejmeddine Khalfallah mène actuellement des recherches sur les transformations de la sémantique des mots du droit religieux vers un droit positif, dans le but de montrer cet effort de laïcisation sémantique appelé à produire les termes et les notions clés d’un droit positif laïque et contemporain. L’exemple
de la diffamation pointe l’évolution d’un mot qui se décharge du poids
religieux pour devenir un terme du droit standard. Mais des exemples inverses
existent, comme « qanun » provenant du latin « canon », qui a été utilisé pour limiter
les autres mots désignant le droit, en lui faisant porter cette charge religieuse.
Pourtant
ce mot désigne « la loi humaine » et avait été précisément utilisé à l’origine pour contrecarrer le mot
charia, explique Nejmeddine Khalfallah, démontrant par ces exemples que ces
recherches constituent de véritables batailles sémantiques. Dans ce long voyage
de la signification religieuse et tribale vers un sens laïcisé et positif, le
français et l’anglais ne peuvent plus être séparés de cette réflexion. « Car le droit positif est
complètement exogène, sans l’être forcément violemment, la transcription de ce
droit importé ayant été faite conjointement avec des juristes arabes qui ont
fait des efforts considérables pour moderniser le droit musulman et la
terminologie », détaille le chercheur. Sur ce
chemin, la modernisation des terminologies peut prendre de nombreuses voies
pour valider ces changements en accord avec les corps religieux, culturels et
sociaux. La Tunisie, pionnière en cette matière, a obtenu sous la mandature du
président Bourguiba, lui même juriste formé en France, l’interdiction de la polygamie
en s’appuyant sur certains versets du Coran qui la désapprouvent. L’important,
aux yeux de Nejmeddine Khalfallah étant de convaincre le peuple, les juristes
et les élites que ces changements ne proviennent pas de l’extérieur, qu’ils ne
sont pas imposés comme à d’autres périodes de l’histoire, et que ces évolutions
appuyées par un corpus traditionnel ne revêtent aucun caractère forcé. Ce qui
reste un vaillant tour de force.
Renommer le monde
Mais pour que vive une
langue, pour qu’elle constitue ce brassage interne et externe permanent formant
l’ouverture des sociétés qui l’habitent, parce qu’on vit dans une langue,
Nejmeddine Khalfallah mène des travaux sur cet autre versant, en didactique,
pour moderniser l’apprentissage de l’arabe. Afin de le faire correspondre aux
normes européennes, le chercheur passe sur les anciens enseignements des formes
grammaticales obsolètes pour que l’arabe devienne une véritable compétence
linguistique permettant d’apprendre, de communiquer avec le monde dans tous les
domaines. À l’aune de cette préoccupation d’enseignant, Nejmeddine Khalfallah
se fait ici militant d’une langue qui se doit de devenir un vecteur de réussite
sociale. Dans sa vision, le rôle de l’université, le sien, consiste à faire
avancer les théories didactiques pour que l’arabe puisse être utilisé comme
toutes les autres langues, pour qu’il soit compétence et pas seulement
connaissance. Un défi qu’il relève en s’appuyant notamment sur la presse dont
il exploite la vivacité dans un autre pan de ses recherches. À l’heure des
chaînes d’information en continu, des journaux papiers de portée
transfrontalière, Nejmeddine Khalfallah ne cache pas son admiration pour les
journalistes qui rendent compte de toutes les nouveautés contemporaines, de la
politique, de la diplomatie, des actions militaires, de la santé et de la mode
en arabe standard. Le chercheur suit minutieusement ces rédactions qui
composent des textes magnifiques, ciselés de néologismes inventifs ouvrant
autant de fenêtres sur le monde.
Au sein de ses recherches, la néologie
représente le champ d’avenir qui relie tous les autres. « Nous participons à un colloque
international sur toutes les langues, dans tous leurs états démontrant que le
langage de l’homme, cette capacité de nommer le monde, de donner du sens,
d’accompagner la vie mérite d’être étudié davantage. Et particulièrement dans
le monde arabe qui évolue aujourd’hui et se sort de plusieurs siècles de
décadence, au Moyen-Âge et lors de périodes sombres entre le 15e et le 19e
siècle. La néologie permet de moderniser la vision que les Arabes possèdent du
monde et inversement, dans une dialectique permanente de ces échanges entre
géographies, langages, cultures et pensées. Entre la langue et l’histoire.
C’est une démarche de renouveau », avance le chercheur qui circonscrit son
travail, dans ce domaine illimité, à la néologie en droit, le domaine de la
norme, de l’idéal, de la règle. Une première marche à tailler dans le marbre le
plus pur et le plus solide pour soutenir l’effort de tous les autres degrés. Au
pan stratégique de ses recherches, l’observation de cette néologie foisonnante
place Nejmeddine Khaffalah au carrefour des mutations sociales en cours,
permettant d’inscrire son action avec justesse, en connaissance de l’actualité
de toutes ces avancées de terrain dans cette confrontation des sémantiques,
revers balisé des affrontements entre courants sociaux.
Au sein de la MSH,
Nejmeddine Khalfallah mène également des travaux sur une dizaine de récits de
voyages datant du 19e siècle, croisant les regards de penseurs français,
d’hommes de lettres, de photographes, de linguistes, d’anthropologues,
d’historiens et de politiciens décrivant par l’étude et les impressions
personnelles, les terres de la régence de Tunis. Patiemment, Nejmeddine Khalfallah
assemble les regards, crée les méthodes, reformule les concepts en droit dans
une transition délicate qui accorde le sens des mots, le piano de la langue, à
la tonalité symphonique de l’histoire. Et s’il est capable d’embrasser par
amour ces missions difficiles à mener entre des mondes, au service d’une
vision, c’est qu’il ressemble à ce grand-père Mohamed Madani qui lui inspire
avec d’autres, des valeurs d’apaisement, de sagesse et de sincérité guidant
chacun de ses pas. Cet amour de la langue arabe d’une extraordinaire richesse,
de sens polyphoniques millénaires où la grammaire elle-même se fait poésie,
bien au-delà des nécessaires adaptations à la marche du temps, il le transmet à
ses enfants comme à ses étudiants, en semeur d’avenir. Quant aux difficultés du
chemin qu’il emprunte, Nejmeddine Khalfallah les écarte d’un large revers de
main et d’une citation de sagesse à propos : « sois confiant et tous les problèmes de l’univers
deviennent dérisoires ». Des mots à la hauteur d’un magistère au
service d’un idéal plus vaste que toutes les définitions du dictionnaire.

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