quarta-feira, 7 de junho de 2017

Les Luxembourgeois et leurs langues

Entre le luxembourgeois du cœur et le français de la raison





Écrit par Maurice Magar et Thierry Nelissen
Pour ses vingt ans, Le Jeudi avait diablement envie de lancer un bon coup de sonde pour savoir où en est, au Luxembourg, cette bonne vieille langue française qui avait été choisie, sinon comme marraine, au moins comme vecteur de communication lors de sa création. Dans un certain scepticisme, d’ailleurs. Progressiste, humaniste… et francophone, le nouveau-né de 1997 devait faire ses preuves. Il a atteint l’âge adulte sans jamais trop renier son idiome fondateur.
Confirmation par les chiffres recueillis du 28 avril au 4 mai et interprétés par l’Ifop: le français, plus que jamais est la langue de communication au Luxembourg quand on sort de la sphère familiale des résidents de nationalité luxembourgeoise, ou des milieux professionnels étatiques ou orientés vers le marché intérieur.
La proximité du pays avec la France et la Belgique francophone, qui envoient chaque jour environ 130.000 travailleurs frontaliers vers le Grand-Duché est un élément important. L’augmentation de la part étrangère de la population, presque à parité avec les nationaux, n’en est pas un moindre, puisque les immigrés d’origine latine préfèrent souvent opter pour le français, celle des trois langues officielles qui se rapproche le plus de leur langue, et en tout cas de leur culture.
Et si, dans les grandes institutions, l’anglais le dispute de plus en plus au français, il ne joue pas dans la même division que les deux grandes langues qui ressortent du sondage: français et luxembourgeois.
Si cette enquête a été réalisée dans l’idée de faire le point sur la place et la perception du français au Luxembourg, le grand perdant du dépouillement semble être l’allemand. Dans un pays où les journaux les plus diffusés sont écrits en allemand, où la population privilégie les médias de l’est plutôt que ceux du sud, l’allemand pourrait presque paraître hors-jeu.
Faut-il y voir une conséquence de l’attrait nouveau pour le luxembourgeois écrit, via les réseaux sociaux et les sms? Et surtout, de la formalisation des règles grammaticales du luxembourgeois, et de sa promotion plus grande? A moins que l’allemand soit tellement considéré comme un acquis que l’affirmation de l’identité ne peut se faire que par rapport au français, et que l’idée de mettre en exergue la langue de Goethe puisse nuire à l’importance du luxembourgeois. L’allemand, tellement associé au luxembourgeois, n’apparaît plus qu’en filigrane, pour ne pas brouiller l’apparente joute entre le luxembourgeois et le français.
Car les deux langues, en fait, semblent avoir bien balisé leur territoire. Le français ressort de ce sondage 2017 comme la langue utilitaire par excellence au Luxembourg, celle qui permet de toucher un maximum de gens, dans la vie de tous les jours et dans les contacts au travail. Le luxembourgeois est reconnu, non seulement par ceux qui possèdent la nationalité mais aussi par la communauté étrangère. Il semble universellement accepté que la langue nationale soit intimement liée à la nationalité, plus encore que les deux autres, et les résidents étrangers ne sont pas plus opposés que les nationaux sont enthousiastes à la promouvoir au même titre que le français en tant que langue administrative et législative.
Toujours plus attachés au luxembourgeois, les Luxembourgeois pratiquent plus que jamais le français dans leurs contacts. Au lieu de soulever un antagonisme, ou de relever un paradoxe linguistique, l’analyste aurait plutôt tendance à éclairer la complémentarité, celle du cœur (pour le luxembourgeois) et de la raison (pour le français).
Le sondage Ifop achève de sacraliser le luxembourgeois, même si la lecture des plus radicaux butera sur la (spectaculaire) chute de son emploi dans les contacts avec les étrangers. Une baisse de dix points par rapport à 1997, qui doit être prise avec les réserves qu’impose la méthodologie du sondage: l’échantillon n’est pas le même, et la part des étrangers dans la population est passée de 43 à 48%. Mais la tendance, au moins, est claire.
Le sondage a été réalisé auprès des seuls résidents, constitués d’une grosse moitié de Luxembourgeois et d’une petite moitié d’étrangers. Les deux groupes se distinguent nettement quand il s’agit de hiérarchiser les deux langues. S’il ne fallait connaître qu’une seule langue, les Luxembourgeois choisiraient le luxembourgeois à 56% alors que les étrangers privilégieraient le français à 52%. Par rapport au sondage réalisé en 2007, le français bondit de dix points (42% globalement) et le luxembourgeois, toujours en tête, subit un recul de même ampleur (49% au total).
Paul Cébille, chargé d’études à l’Ifop, voit pourtant le luxembourgeois comme un marqueur clair de l’identité des Luxembourgeois. «82% des habitants interrogés affirment qu’être luxembourgeois implique de parler le luxembourgeois. 80% des électeurs du « non » au référendum sur le droit de vote des étrangers estiment que la maîtrise du luxembourgeois est nécessaire pour se prétendre Luxembourgeois, soit 21 points de plus que les électeurs du « oui »», note le sondeur, qui relève que 70% des habitants souhaiteraient que la langue luxembourgeoise soit utilisée dans les domaines administratif et législatif au même titre que le français… et que plus d’un Luxembourgeois sur trois se déclare favorable au remplacement total du français par le luxembourgeois comme langue administrative et législative. Ce qui est symptomatique, c’est que les résidents étrangers fournissent pratiquement les mêmes réponses: difficile de déceler un antagonisme.
Les deux groupes, néanmoins, divergent encore une fois quand il s’agit de définir la langue d’intégration. Seuls les Luxembourgeois jugent que le luxembourgeois fait davantage figure de langue d’intégration que le français (49% contre 41%). Pour les étrangers, il n’y a pas photo: ils donnent le français à 70%, n’accordant que 20% au luxembourgeois. En moyenne pour l’ensemble de la population, le français est la langue d’intégration à 55% (-4 points par rapport à 2007), le luxembourgeois à 35% (+2 points par rapport à 2007). Mais la subtilité élastique d’un sondage réside aussi dans l’interprétation des sondés: la définition de «langue d’intégration» mériterait à elle seule tout un travail… Sans compter que la notion d’intégration peut, pour certains sondés, être un processus temporaire, et pour d’autres une réalité qui dure toute la vie.
La définition de Francophonie ou de «pays francophone» eût probablement aussi souffert qu’on s’y attardât. S’il y a un ministre de la Grande Région, il n’y a pas vraiment de membre du gouvernement chargé de cette matière linguistique… et culturelle. Ah si, dans le profil du ministère de la Culture, on retrouve une allusion à la francophonie… mais il ne s’agit que de ranger le pan culturel des Jeux de la francophonie… qui eux sont du ressort des Sports. Bien sûr, Jean Asselborn, le ministre des Affaires étrangères, représente dignement le pays aux sommets de la Francophonie…
La délégation qui représente le Luxembourg auprès de l’Organisation internationale de la Francophonie a, quant à elle, préféré se garder de toute réaction à ce sondage portant principalement… sur le français. Gêne ou peur de mettre en péril des équilibres qui sont de plus en plus contestés à coups de pétitions pour ou contre telle langue?
Le français se vit, se parle, mais ne se brandit pas. Pratiquer le français, c’est une chose. Encourager la culture française, c’en est une autre. Au point que 64% des sondés estiment qu’il ne faut plus «mettre à l’avenir l’accent sur la langue française et la culture francophone. Et si 64% des personnes interrogées reconnaissent que le Luxembourg est un pays francophone, seules 48% pensent qu’il doit le rester. Les personnes de nationalité luxembourgeoise, qui le pratiquent tant et plus, ne sont qu’à 36% en faveur de cette étiquette…
«En ce moment, le français vit une période plus difficile», résume Frank Wilhelm, professeur émérite à l’Université du Luxembourg, spécialisé dans la littérature francophone. Cette perte de vitesse s’explique à la fois par des facteurs économiques et culturels. La suprématie économique du voisin allemand exerce une attraction forte sur les jeunes générations. Et, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale étant moins vivace, l’adhésion à la culture et à la langue françaises n’est plus automatique. Le français est perçu comme une langue étrangère parlée par les immigrés et les frontaliers, ou par les élites économiques et bourgeoises. Si le sondage confirme la distance qui s’installe entre les Luxembourgeois et le français, il ne dit pas pourquoi, regrette encore Wilhelm: «Moi, j’aimerais savoir pourquoi les Luxembourgeois se détournent du français.»
Le désamour prend ses racines à l’école fondamentale où la place du français est moins importante qu’au lycée. S’y ajoute que les jeunes Luxembourgeois se tournent davantage vers les médias allemands. Le phénomène des échanges écrits en luxembourgeois via les réseaux sociaux a aussi contribué à la perte de vitesse du français qui reste associé aux leçons de grammaire et véhicule ainsi l’image d’une langue difficile et parfois un peu solennelle, inculquée à coups d’exercices grammaticaux. Wilhelm préconise, sans pour autant négliger la grammaire, une approche plus libre au sein de laquelle l’oral occuperait une place de choix.
Il estime que la France et le Luxembourg doivent «faire concorder leurs intérêts» pour que le blason du français soit redoré au Grand-Duché. Ce qui passe par une reprise de l’économie française qui permettrait à Paris de rivaliser à nouveau avec Berlin. Frank Wilhelm regrette que l’argument économique ait supplanté l’argument culturel, mais il n’est pas pessimiste pour autant, car les immigrés viennent contrebalancer la francophilie déclinante des Luxembourgeois. Et le français garde malgré tout une place importante. Que ce soit dans la culture, au travail et à l’école, il a encore de beaux jours devant lui.
Le spécialiste de la francophonie ne décèle pas non plus de clivage entre francophones et luxembourgophones: «Il peut y avoir des malaises ponctuels, mais je ne parlerais pas de situations conflictuelles.» Il s’agit, selon Wilhelm, de maintenir un équilibre qui a de tout temps caractérisé le Luxembourg, c’est-à-dire l’équilibre entre les cultures allemande et française.
L’ambassade de France devrait s’impliquer davantage dans la promotion de «l’immense capital culturel français» afin de rétablir l’équilibre. «En France, il y a une richesse extraordinaire, mais elle n’est pas valorisée à hauteur de la concurrence internationale.»
Du côté luxembourgeois, l’initiation au français dans les crèches est un pas vers le rétablissement de l’équilibre entre ces deux cultures. «Une décision courageuse», salue Frank Wilhelm, même si une pétition s’y opposant a recueilli 4.511 voix et donc déclenché un débat à la Chambre des députés. S’il est difficile de tirer des conclusions de ce débat public qui a eu lieu le mardi 30 mai, il apparaît encore une fois clairement que l’usage des langues au Luxembourg demeure un sujet sensible. Le ministre de l’Education, Claude Meisch, en a fait l’expérience à plusieurs reprises.

Intégration
Chaque personne interrogée a sans doute sa définition de ce qu’est une «langue d’intégration». Simple moyen de communication, dans les commerces ou au bureau, ou passeport pour la nationalité? Mais la question introduit d’emblée une séparation très nette entre résidents étrangers et luxembourgeois. C’est un match entre la langue française, choisie par les étrangers, et majoritaire globalement (55%), et le luxembourgeois, préféré par les nationaux (à 49%). 75% des résidents de nationalité portugaise et 59% des Français estiment que le français est la langue d’intégration. En dix ans, le luxembourgeois a tout de même progressé de deux points, et le français s’est tassé.



Nee
Selon 80% des personnes ayant voté «non» au droit de vote des étrangers lors du Référendum de 2015, la maîtrise du luxembourgeois est nécessaire pour se dire luxembourgeois, alors que la moyenne globale n’est que de 64%. Les électeurs du Parti démocratique (DP) sont de cet avis à 80%, nettement plus que ceux du LSAP (62%) et même du parti chrétien social (CSV), supposé «conservateur» (72%). Le résultat n’a rien d’illogique dans la mesure où des conditions de connaissances linguistiques conditionnent dans la plupart des cas l’accès à la nationalité. Les plus rétifs à cette idée sont les résidents français et italiens.



Trilinguisme
Le fameux trilinguisme luxembourgeois-français-allemand, que d’aucuns voient constitutif de la culture luxembourgeoise, a du plomb dans l’aile. Être luxembourgeois, c’est d’abord parler la langue luxembourgeoise pour 89% des nationaux, qui n’optent pour le trilinguisme qu’à 58%. Les étrangers, en phase avec eux dans la hiérarchie du choix des langues, se distancient en chiffres absolus et affichent une préférence luxembourgeois-français à 71%, juste derrière la langue nationale.



Francophonie Gifle à la Francophonie ou acception trop stricte du concept? Un tiers seulement des Luxembourgeois estiment que leur pays doit rester un pays «francophone», alors qu’ils sont plus de la moitié à reconnaître qu’il l’est aujourd’hui (56%). Le clivage entre Luxembourgeois et résidents étrangers est ici bien présent, comme le clivage campagne/ville, les habitants de Luxembourg se prononçant à 57% sur le maintien de l’étiquette, nettement plus que la moyenne de 48%.




Luxembourgeois
Quarante-cinq pour cent des habitants ayant un niveau d’éducation primaire se déclarent favorables à l’instauration du luxembourgeois comme langue administrative en lieu et place du français. La moyenne d’ensemble n’est que de 34%. Que ce soit pour porter le luxembourgeois à égalité avec le français, ou à la place de celui-ci, on ne constate aucun clivage entre les résidents étrangers et les Luxembourgeois.



Et si l’hebdomadaire du jeudi est bien vivace aujourd’hui, c’est que la langue de Molière ne se porte pas si mal sur toutes les rives de l’Alzette, non?

[Source : www.jeudi.lu]

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