terça-feira, 11 de abril de 2017

« Aucun candidat ne suscite l’enthousiasme »

À deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle française, Paperjam vous propose le regard de journalistes politiques français sur les derniers événements et leur analyse d’une campagne inédite. Poursuite de la série avec Jean-Michel Aphatie, journaliste politique sur France Info.

Jean-Michel Aphatie craint que la France ne paie le prix fort de son instabilité politique.

Interview par Jean-Michel Gaudron

Monsieur Aphatie, dans moins de deux semaines aura lieu le premier tour des élections présidentielles françaises. La campagne officielle vient de commencer. Va-t-on enfin parler vraiment de politique et des vrais enjeux pour le pays?
«Des choses ont tout de même déjà été dites sur le fond, que ce soit dans les débats télévisés de TF1, à cinq (le 20 mars, ndlr) ou des chaînes d’information à 11 (le 4 avril, ndlr), mais aussi dans les meetings, les journaux ou les médias audiovisuels. Des messages sont bien passés. Maintenant, il est évident que les affaires qui concernent François Fillon et Marine Le Pen ont grandement tiré la campagne vers le bas. Mais il serait caricatural de considérer que rien n’a été dit jusqu’à présent.
Les affaires, justement… c’est tout de même cela qui tient le haut de l’affiche…
«Oui, et ça rend d’une certaine façon cette campagne pathétique, car François Fillon l’a prise en otage. Quand, à la suite de 3 heures 30 d’un débat télévisé avec les 11 candidats, la première chose dont on parle c’est l’interpellation de Philippe Poutou contre lui et Le Pen, c’est extrêmement révélateur. Il est évident que cette situation des affaires parasite fortement la campagne.
Ce débat à 11 qui s’est tenu la semaine dernière a-t-il vraiment été utile, chacun n’ayant pas eu beaucoup de temps pour vraiment développer ses idées?
«Il a peut-être été moins utile, sur le fond, que le débat à cinq qui a eu lieu deux semaines plus tôt. Mais il n’en a pas moins été instructif et a permis de découvrir certaines personnalités. Il fallait bien de toute façon que les 11 soient traités de la même façon. En cela, il a été utile. En revanche, je ne suis pas persuadé qu’il va jouer un grand rôle dans la formation de l’opinion des électeurs.
Que faut-il attendre des deux prochaines semaines?
«Pour les quatre premiers des sondages (Fillon, Le Pen, Macron et Mélenchon, par ordre alphabétique, ndlr), ces deux semaines seront décisives, car il s’agira de récupérer les voix des indécis qui sont encore éparpillées. Mais pour le reste, le gros problème est que rien d’excitant ne se profile.
François Fillon a pris la campagne électorale en otage.

François Fillon a une image personnelle très dégradée et se présente avec un programme qui demande une très forte autorité ne correspondant pas du tout à sa personnalité. C’est là un sacré hiatus. Emmanuel Macron ne suscite pas beaucoup de confiance: lors des deux débats, il a montré des limites en politique étrangère et a été confus. À vouloir être d’accord avec beaucoup de gens, il finit par être d’accord avec tout le monde et son discours tombe dans la banalité. Et puis il n’a strictement aucune grande pratique gouvernementale, alors que diriger un grand État comme la France en demande.
Marine Le Pen a un programme, des origines, voire une personnalité qui n’inspirent pas spontanément la confiance. Quant à Jean-Luc Mélenchon, personne, ni même lui, ne l’aurait imaginé à pareille fête à deux semaines du vote; mais personne, pas même lui, ne l’imagine entrer à l’Élysée.
Le tout donne un tableau assez inquiétant. On a le sentiment que la démocratie est livrée au hasard et ce n’est pas habituel. En temps normal, il y a des courants de pensées et de logique qui pèsent. Là, on a l’impression que tous les compteurs se sont affolés et qu’il sortira des urnes quelque chose de totalement imprévisible.
Et Benoît Hamon?
«Je pense que c’est pratiquement terminé pour lui. Il a même fait une interview lundi matin assez étrange, où il semblait tirer déjà un bilan de sa campagne en expliquant qu’il a fait ce qu’il a pu. Il semble se mettre lui-même hors du jeu.
La campagne a-t-elle été gâchée par ces accumulations d’affaires, notamment celles concernant François Fillon?
«D’une certaine façon, elle a été prise en otage, oui. Cela a évidemment profondément perturbé son déroulement. Il a accusé tout le monde et introduit une forme de violence, ce qui n’est pas très acceptable pour quelqu’un qui veut diriger l’État. On n’insulte pas la magistrature, on n’insulte pas les journalistes, on n’insulte pas les politiques d’espionnage… C’est un comportement pour le moins étonnant.
J’ai peur que le vainqueur des élections de cette année ne soit que l’expression d’un profond désenchantement.

Et à bien y regarder, il est tout à fait possible qu’il soit élu! Dans un pays où l’alternance est régulière, la droite pense, à juste titre, que son tour est venu. François Fillon pourrait tout à fait retrouver quelques voix égarées. Mais s’il était élu, je doute fort que le champagne soit débouché dans beaucoup d’endroits. L’image qu’il véhicule n’incite pas vraiment à célébrer l’événement.
Comment, dans ce contexte, rendre aux électeurs l’intérêt pour la chose politique?
«Il est clair que la déception est très importante. Aucun candidat ne suscite un enthousiasme fabuleux. J’ai peur que le vainqueur des élections de cette année ne soit que l’expression d’un profond désenchantement. Il y a clairement un déficit de personnalités: Le Pen inquiète, Macron ne rassure pas, Fillon a déçu et Mélenchon séduit, mais n’inspire que peu de confiance au regard de son programme.
La France donne-t-elle une bonne image à l’étranger?
«Les pays européens qui nous ressemblent ne peuvent que faire le constat qu’ils parviennent, chez eux, à maintenir leurs dirigeants au pouvoir pour deux ou trois mandats, voire quatre avec Angela Merkel. En France, c’est la valse des têtes permanentes. Le ministre allemand de l’Économie a vu défiler une dizaine de ministres français de l’Économie depuis qu’il est en place. Comment peut-on être pris au sérieux?
Songez que depuis 1981, aucun président n’a pu garder la confiance des citoyens qui l’a élu. Si Mitterrand a été réélu en 1988, c’est parce que Jacques Chirac avait remporté deux ans plus tôt les élections législatives. Et la réélection de Jacques Chirac en 2002 est le fruit d’une configuration particulière avec Jean-Marie Le Pen.
Les autres États européens ne peuvent donc que constater l’instabilité permanente de la France, qui illustre tout à la fois la déception des citoyens que l’incapacité des politiques à gagner cette confiance. Il y a comme un certain infantilisme à la fois de la part des citoyens et des dirigeants. C’est un peu désespérant.
En matière économique, la quasi-totalité des candidats prône des investissements massifs, mais sans vraiment en expliquer les financements. On a l’impression que c’est un peu à celui qui alignera le plus de zéros devant la virgule…
«On est là devant un trait culturel typiquement français. Les candidats obtiennent des voix en expliquant que pour résoudre les problèmes, il faut relancer la machine économique, ce qui signifie gagner en compétitivité, et que cela ne peut se faire qu’en relançant les activités d’investissements. Mais où trouver l’argent? Ici, les caisses sont vides, la pression fiscale est très élevée et la dette est importante. Il n’y a donc aucun levier potentiel.
Et du coup, l’idée que l’Europe n’est rien d’autre qu’un carcan qui empêche de fabriquer de la monnaie se développe dans les esprits. La tonalité anti-européenne des discours est frappante.
Quelles sont, selon vous, les compétences des candidats en matière économique?
«Elles sont quasi nulles. En France, on fait surtout primer la politique. Les caisses sont vides et le pays n’a aucune marge de manœuvre? On va demander aux Allemands de nous autoriser à laisser croître la dette. Ça finit toujours comme ça! Au fond, chacun sait que la réalité économique est une contrainte. Mais tous font semblant de s’affranchir de cette réalité. D’où ce cycle de l’alternance.
Faut-il se fier aux sondages qui anticipent un second tour Macron / Le Pen?
«Je ne crois pas que c’est ce que disent les sondages. Ils disent plutôt que Macron et Le Pen baissent et que Mélenchon monte. La composition du second tour est très incertaine et le seul point qui semblait acquis depuis deux ans, et ancré dans les esprits, à savoir la présence de Marine Le Pen au second tour commence à être questionnée. Elle termine sa campagne dans la douleur et la grande inconnue du retour au franc qu’elle préconise lui fait certainement perdre une partie de ses voix parmi les électeurs retraités, par exemple. Sans compter que sa dernière contestation de la responsabilité de la France dans la rafle du Vél'd’Hiv ne lui est pas non plus favorable.
La gauche est vraiment très malade.
Il y a quand même un risque de ne retrouver ni le Parti socialiste, ni Les Républicains au second tour… Cela constituerait-il une leçon à retenir?
«Attention, les raisons d’une telle situation ne seraient pas du tout les mêmes. Le PS paierait le prix d’un quinquennat manqué et aussi de 30 années de mensonges sur l’économie, en menant des campagnes très marquées à gauche et en l’étant beaucoup moins une fois au pouvoir. La gauche est vraiment très malade.
Pour Les Républicains, la problématique est tout autre. Le parti a fait des primaires formidables d’où est sorti François Fillon, vainqueur indiscutable. Et c’est ensuite la personnalité de ce vainqueur qui empêche le parti de mener une campagne à la hauteur de ce que la primaire avait laissé entrevoir.
De toutes les campagnes que vous avez suivies dans votre carrière, celle-ci est-elle particulière?
«Dans la plupart des pays européens, même si on ne connaît pas à l’avance les résultats des élections, il y a certaines logiques politiques qui se dessinent, certains éléments qui permettent de comprendre la fonctionnement de la démocratie. En France, c’est devenu totalement impossible d’anticiper quoi que ce soit. Les primaires ont révélé des surprises. C’est amusant, d’un côté, mais pas très rassurant de l’autre.
Quand on n’a pas de confiance, on pratique le système des alternances, mais quand on a les alternances, on empêche les repères et cette confiance de s’installer. Cette instabilité, la France pourrait la payer au prix fort. On vit une crise institutionnelle très grave.
On vous sent un peu désabusé…
«Je ne sais pas ce que ce terme veut dire. Nous ne sommes rien d’autre que spectateurs de l’histoire qui s’écrit. Mais le plus désarmant est de se dire qu’aucune des solutions proposées ne recueillera un assentiment large. La victoire finale sera probablement très étroite et les popularités faibles, alors qu’il y aura un énorme travail à faire ensuite.
C’est d’autant plus inquiétant que cela touche un pays sans lequel l’aventure européenne ne se poursuivra pas si jamais il venait à quitter le navire. Mais une France rendue à elle-même, endettée comme elle l’est, avec un État obèse et des collectivités sans marge de manœuvre, laisse présager des lendemains difficiles pour les citoyens.
On est en tous les cas en présence d’un paysage déréglé, avec une opinion publique sans doute un peu égarée par la méfiance, le ressentiment, la déception. La France est pourtant un pays équilibré, avec une culture et des pratiques politiques bien ancrées, mais c’est aussi un pays martyrisé. Comment tout cela va-t-il se mélanger? Qu’est-ce qui l’emportera au final? Ce n’est pas facile à dire. Mais il est certain qu’on a perdu le sentiment de sérénité.
Ce qui est flagrant et dramatique, c’est l’échec de l’action gouvernementale depuis 1981. Et on n’y réfléchit jamais assez. On repart toujours de zéro, sans mesurer à quel point les échecs successifs de tous les gouvernements et de tous les dirigeants, notamment dans la lutte contre le chômage, finissent par peser sur les mentalités et les jugements. La politique en France ne fabrique plus que de la méfiance. C’est épouvantable.
D’une certaine façon, François Fillon parachève le cycle: à l’échec politique et collectif, il ajoute une faillite personnelle, un manquement moral, un non-respect de choses simples. Se faire offrir des costumes par un affairiste, c’est totalement surréaliste pour quelqu’un qui prétend à être chef de l’État et qui est en situation de le devenir!
Comme le disait Malraux, on ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans.»


[Photo: Radio France / Christophe Abramowitz - source : www.paperjam.lu]

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