quarta-feira, 29 de julho de 2015

"En Alsace, le passé nazi reste tabou"



L’historien Johann Chapoutot, auteur de La loi du sang. Penser et agir en nazi (éd. Gallimard), analyse l'impact de la découverte, à l'intérieur du musée de l'Institut médico-légal de Strasbourg, de bocaux contenant des restes humains de 86 victimes juives du Struthof.

Le camp de concentration du Struthof, en Alsace (Sipa)
 Par Juliette Demey 

Quel est l’impact de cette découverte?
Son intérêt est avant tout mémoriel, et symbolique pour les victimes. De nouvelles recherches viendront approfondir notre connaissance de cette histoire déjà bien documentée grâce aux archives nazies. Lorsqu’on a découvert ces cadavres, entiers ou découpés, dans les cuves de l’Institut d’anatomie de Strasbourg en 1944, ils ont été inhumés. Mais pour des raisons d’archivage, "on" a gardé des bocaux. On savait que tous les échantillons n’avaient pas été retrouvés. La présidence actuelle de l’Université de Strasbourg est de bonne foi, elle ne peut pas savoir ce qu’il y a dans le moindre recoin de ses locaux. Une légende urbaine macabre, presque gothique, s’est développée autour de ces restes humains. Mais je crois la présidence actuelle de l’Université de Strasbourg de bonne foi : elle ne peut savoir ce qu’il y a dans tous ses recoins.
Qui était le Pr August Hirt?Un ancien combattant de la Grande guerre, défiguré, une gueule cassée, appartenant à la droite allemande la plus conservatrice et nationaliste, et un bon anatomiste. Il est nommé professeur à la Reichsuniversität de Strasbourg créée à l’automne 1941. Après 1919, les Français avaient fait de Strasbourg une vitrine de la science française. A partir de de 1940, les Allemands en font une université modèle, comme celles de Prague et Breslau. A l’approche de la réalisation de la "solution finale" en 1943, le Pr August Hirt, en scientifique soucieux de documenter la "race juive" dont il n’y aura bientôt plus de trace, s’adresse à Himmler. Il lui demande de mettre à sa disposition des "types" juifs remarquables. Une centaine de "types" sont sélectionnés à Auschwitz au printemps 1943. Pour disposer de corps en bon état, le Pr Hirt insiste pour qu’ils soient bien traités et soignés, et les fait transférer vers l’Alsace et le camp de concentration du Struthof par train spécial. Ils doivent y être tués de manière "propre", gazés et non pas d’une balle dans la tête. En avril 1943, une petite chambre à gaz de 150 m3 destinée à cet usage unique est inaugurée dans une ferme voisine du Struthof. 

D’où vient ce malaise persistant, 70 ans après?
La mémoire refoulée ressort sous forme de récits morbides. D’autant qu’on a ici tous les ingrédients : des professeurs de médecine "dévoyés", Auschwitz, les nazis, l’Occupation, un décor macabre… On se croirait chez Nosferatu. Le seul moyen de soigner cette mémoire refoulée, c’est de faire de l’histoire. Dans des pays libérés d’une dictature, des commissions "vérité et réconciliation" jouent ce rôle. En France, ce travail n’a pas été fait. Avec une problématique alsacienne particulière : pour Paris, l’urgence était de réintégrer l’Alsace-Moselle à la Nation. On réconcilie, on amnistie, on oublie et on ne creuse pas les sujets liés à l'Occupation. En Alsace, des "Malgré-nous" au Struthof, le passé nazi reste un sujet complexe, tabou. A ce facteur local s’ajoute, dans le cas des travaux du Pr Hirt, un facteur de structure lié au corporatisme des médecins...
L’heure est-elle venue de regarder ce passé en face?
Avec le passage des générations, cette maturité est atteinte depuis le milieu des années 1990. On a eu le procès Papon, les révélations sur Mitterrand... Aujourd’hui il serait intéressant de se pencher sur l’implication d’une certaine communauté médicale dans une expérience politique qui lui paraissait bonne scientifiquement. Des médecins allemands, belges, français, autrichiens ou britanniques ont pu adhérer à certaines idées du régime nazi. Des principes auxquels ils croyaient en tant que médecins : l’eugénisme, le darwinisme social… Hitler disait : "Le nazisme, c’est de la biologie appliquée". Or on assiste aujourd’hui à un retour de cette "biologisation", quand on voit certaines personnes prôner l’eugénisme pour les malades mentaux ou la sélection génétique pour les handicapés.
Pour les descendants des 86 victimes, de telles découvertes ravivent-elles sans cesse la douleur?
La Shoah demeure une plaie béante. Un crime si inimaginable –qui peut concevoir 6 millions de morts en trois ans ?- que cela nourrit le négationnisme. Cette intensité et cette extension du crime rendent aussi le deuil et la mémoire impossible. La Shoah ne s’origine pas seulement en Allemagne. Du point de vue des idées, elle s’enracine dans un terreau occidental (l’eugénisme, le complotisme, le racisme, l’antisémitisme…) et en pratique, elle a eu besoin pour se réaliser du concours empressé de toute l’Europe : des politiques et des préfets français ; des nationalistes ukrainiens ; des autorités lettones ; des oustachis croates ; des gendarmes hongrois ; de tous ces gens qui ont dénoncé leurs voisins, etc… On ne peut pas circonscrire ce phénomène à l’Allemagne, ni aux nazis, ni aux seuls SS. La Shoah, c’est nous. Et mémoriellement, c’est quasiment impossible à envisager.

[Source : www.lejdd.fr]

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