sexta-feira, 1 de agosto de 2014

Ana Arabia : l’enclave rêvée d’Amos Gitai

Ana Arabia sort le 6 août en France. A rebours de l’actualité récente, le cinéaste israélien y esquisse la possibilité d’une coexistence entre Juifs et Arabes.



L'affiche du film Ana Arabia
Par YAÏR ASSULIN [HA'ARETZ]
Dans une certaine mesure, voire dans une mesure certaine, le nouveau long-métrage d’Amos Gitai, Ana Arabia [“Je suis une Arabe”] est un film cananéen*. C’est une œuvre qui célèbre ha’Makom [littéralement “le Lieu”, un des noms qui désignent Dieu]. Mais le lieu comme entité physique, pas en tant qu’idée abstraite : ici, il n’est question ni d’Etat ni de nationalité. Le lieu, c’est la maison où nous sommes nés. Le lieu, c’est la terre comme mémoire, senteur et source de subsistance. 

Il s’agit d’un lieu qui, s’il est habité, est source de lien et de compréhension. Harmonie et stabilité, telles sont les notions que nous relions spontanément au mot “maison”. L’“indigène” est celui qui est relié à la terre, qui la comprend et qui sait comment la faire fructifier pour son plus grand bonheur. Encore une fois, dans le film de Gitai, il n’est pas question de sentiment national ni de grands idéaux, mais d’une émotion élémentaire. Ana Arabia a été tourné en une seule prise, en un seul plan-séquence, avec le refus proclamé de couper quelque chose du long mouvement de l’histoire qui se déroule sous les yeux du spectateur. 

Il s’agit ici de vie. Chez Gitai, le parti pris esthétique a souvent privilégié le conceptuel plutôt que l’émotif. Mais, dans ce film sans séquence, c’est un sentiment de plénitude qui prévaut. Et d’espoir. Gitai dit au spectateur : “Regardez, il y a un continuum, de père en fils, de génération en génération ; laissez-vous aller et ne le brisez surtout pas. C’est cela, le Lieu.” Amos Kenan [écrivain et sculpteur, 1927-2009] décrivit un jour le rapport de la conscience israélienne avec ce lieu, cet espace qu’elle définit spontanément comme ha’bayit, “la maison”.

“Dans ce pays [Israël-Palestine], le printemps est bref et prend fin avant la Pâque. Quand les Européens célèbrent le printemps, nous sommes déjà en été. Notre automne est long et morne, notre hiver est bref et rude, notre printemps est court et magnifique, notre été est long et torride. L’été est la saison durant laquelle nous [les Israéliensne savons pas comment vivre dans ce pays. Il nous torréfie. Normalement, chaque peuple a appris à s’adapter à son climat. Nous, non. Les peuples [arabesqui nous entourent ont appris à vivre avec, mais dans notre arrogance nous avons toujours estimé qu’il n’y avait rien à apprendre d’eux, nous qui traitons de façon si cavalière un pays que nous avons recouvert de béton et non de pierre. Nous n’avons jamais demandé [aux Arabescomment faire pour coexister avec ce soleil brûlant. Or ils ont sans doute la réponse. Nous ne nous sommes jamais préparés qu’à l’enfer [de la guerreet à sa manifestation ultime : l’été.”

Cette longue digression est nécessaire pour prendre la mesure de la trame d’Ana Arabia. Le film de Gitai, c’est l’histoire d’une femme, Hanna Klibanov, une rescapée polonaise de la Shoah qui a immigré en Israël et est ensuite tombée amoureuse d’un Arabe de Jaffa [aujourd’hui Tel-Aviv-Jaffa]. 

Elle a changé son nom en Siam Hassan et a fondé une famille dans une zone oubliée à la lisière de Jaffa et de Bat Yam [deux villes de la banlieue sud de Tel-Aviv, l’une arabe, l’autre juive]. L’immigrante, la survivante de la Shoah, la Juive Hanna est devenue en quelque sorte une “indigène”. Elle n’est plus une Juive d’Europe, mais “Anna l’Arabe”, “Ana Arabia”. Le spectateur ne verra et ne saura rien de la Shoah. Il n’en entendra parler que par des témoignages indirects. Tout ce qu’il verra, ce sont les chassés-croisés entre une jeune journaliste archétypique de la bourgeoisie ashkénaze de Tel-Aviv et la famille d’Ana Arabia, c’est-à-dire entre une belle jeune rousse victime de l’aliénation typique de Tel-Aviv et une communauté mixte de populations locales vivant de la terre et de l’espace. 

Ce film est aux antipodes des positions politiques primaires. Je n’ai pas toujours soutenu les positions de Gitai ni adhéré à une vision en noir et blanc que son talent de monteur cachait difficilement. Pourtant, ce film-ci est sans doute sa réalisation la plus profonde et la plus maîtrisée. Il fait ressentir au plus près des pores ce que signifient les notions de lieu, d’autochtone et d’environnement naturel. C’est la seule façon que nous [Juifs et Arabes] avons de nous comprendre. Sans une réelle prise de conscience de la valeur de ce “lieu”, sans reconnaissance de son unicité et du fait que nous ne sommes ni en Europe ni en Amérique, aucune culture de vie ne se développera ici. Il est impossible d’exclure l’Autre sans nous aliéner mutuellement et sans nous enfoncer toujours plus profondément dans nos névroses. Le message du film de Gitai ne nie pas la pérennité juive, il la sublime.

Note :* De Canaan, nom biblique d’Israël et de la Palestine avant les migrations hébraïques et arabes. Dans les années 1920 et 1930, le cananéisme, mouvement juif développé en marge des partis politiques de gauche et de droite, revendiquait la communauté d’origine entre Juifs et Arabes de Palestine et prônait une rupture radicale avec les communautés juives restées en diaspora.
Repères
LE FILM
Dans Ana Arabia, film dont Courrier international est partenaire, nous suivons les pas de Yaël, une jeune journaliste de Tel-Aviv. Elle interviewe les membres d’une petite communauté de réprouvés juifs et arabes qui cohabitent dans une enclave oubliée, quelque part à la lisière de la ville portuaire. Dans ce mini-bidonville que menace la flambée immobilière des alentours, tous partagent le souvenir de Hanna Klibanov, une rescapée polonaise de la Shoah qui était venue s’installer là après avoir épousé un Arabe. Son veuf et ses enfants demeurent toujours sur place. Leurs histoires et leurs parcours esquissent la possibilité d’une coexistence de tous.

LE CINÉASTE

Régulièrement présent dans les sélections des plus grands festivals, dont celui de Cannes, Amos Gitai est aujourd’hui le réalisateur israélien le plus célèbre à travers le monde. Né en 1950 à Haïfa, il s’est lancé dans le cinéma au sortir de la guerre du Kippour, en 1973. Son œuvre mêle documentaires et fictions, entre regard porté sur l’actualité du Moyen-Orient et exploration intime. Engagée, elle lui vaudra un exil de dix ans à Paris, entre 1983 et 1993. Parmi ses longs-métrages les plus connus, citons Esther (1986) et Kadosh (1999). Sa marque de fabrique : une utilisation maîtrisée du plan-séquence et du travelling.

LE CONTEXTE

Ana Arabia est sorti en Israël en octobre 2013, avant que la situation ne s’embrase de nouveau au Moyen-Orient. Mais l’actualité récente ne fait que donner plus de poids au message du film. “Le Moyen-Orient, actuellement, offre un spectacle de violence, nous a expliqué Amos Gitai lorsque nous l’avons rencontré en juin à Paris. Les parties rivales utilisent les caméras comme des machines de guerre. Guerre médiatique et guerre réelle, tout est mélangé. Avec cette démarche qu’elles jugent toutes très maligne, les parties rivales ont réussi à intoxiquer toute l’iconographie du Moyen-Orient. Qu’est-ce que nous, les cinéastes, pouvons faire ? Pas grand-chose, sinon ne pas nous livrer nous aussi à la surenchère en ne filmant que la violence. Nous pouvons insister pour montrer de petites îles, de petites enclaves de coexistence. C’est le projet d’Ana Arabia.”

[Source : www.courrierinternational.com]

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