Ibrahim Maalouf est difficile à cerner. À l’image de son nouvel album, Illusions, le trompettiste, récemment récompensé aux Victoires de la musique et bientôt sur scène à L’Olympia, se joue de nos certitudes, nous faisant doucement croire à la clarté de ses mots. « J’ai conscience du décalage entre ce que je représente et ce que je suis vraiment », avoue-t-il. Encore une illusion. « J’adore cette notion, je pourrai en parler des heures ». Interview d’un homme un quart plus heureux que les autres.
Le Rideau : Ibrahim Maalouf, tu as intitulé ton album : « Illusion », pourquoi ce titre ?
Ibrahim Maalouf : C’est compliqué de dire pourquoi l’on donne un titre à un album. Je ne dis pas que tout est calculé, mais j’essaie de faire en sorte qu’il y ait une logique dans ma manière de travailler, et que cette logique soit parallèle à la logique musicale. On est des êtres humains, on a des choses à dire, on vit des choses. Je dis ça, mais en même temps c’est tellement vrai ; la musique, c’est un peu la bande originale de mon quotidien. Les musiques que je compose, je suis tout le temps en train de les ruminer, c’est ce qui me permet de vivre. Certains lisent beaucoup, d’autres font du sport, c’est ce qui leur permet de se sentir bien. De mon côté, c’est composer qui me fait du bien. Pas jouer de la trompette, mais composer, vraiment. Que cela soit pour Grand Corps Malade, pour le cinéma…
Ibrahim Maalouf
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As-tu une logique différente lorsque tu composes un répertoire pour toi ou pour les autres ?
Avec Fabien (aka Grand Corps Malade), j’ai eu beaucoup de chance parce qu’il m’a vraiment donné carte blanche. Il y avait quand même un cahier des charges parce que c’est un slameur populaire, donc je ne pouvais pas aller dans n’importe quel sens. Si c’est un slameur populaire et qu’il ne vend pas un album parce que je partirai dans un sens qui ne va pas, on me dira « bah oui, t’es sympa, mais ce n’est pas ce qu’on attendait de toi ». Donc il fallait quand même que je respecte un cahier des charges qui était de faire quelque chose d’assez populaire, quelque chose qui pouvait passer à la radio. J’ai composé tout l’album (Funambule, NDLR), sauf deux morceaux où j’ai simplement participé aux compositions.
Si tes musiques sont le reflet de ta vie, es-tu bercé par des illusions ?
Complètement. C’est un peu ma manière de supporter la réalité des choses. Le fait d’avoir envie de traiter du thème de l’illusion, c’est pas uniquement par rapport à ma vie ou à ma manière de voir le monde, c’est aussi un regard que je porte sur une chose qui me touche : cette manière qu’on peut avoir parfois de faire semblant… En fait, c’est plein de petits sujets qui ont un rapport avec le faire-semblant, les faux paraître, l’image qu’on a, etc. Il y a des morceaux qui traitent de la notion du buzz. Le premier morceau, c’est vraiment le traitement du thème de la conspiration, des théories conspirationnistes. On peut par exemple voir tous les deux la même chose et exploiter cette information différemment. On peut en tirer des conclusions différentes. On peut voir un homme à terre : tu diras qu’il est blessé, je dirai qu’il se repose. Et il y a l’inverse de cet aspect : on peut voir des choses différentes et tomber sur des conclusions similaires alors même que, dans le fond, on pourrait ne pas être d’accord du tout. Comme les quiproquos, et toutes ces formes de discours un peu insaisissables, ça me fascine assez. Et l’illusion parle entre autres de cela.
Tu me parlais de « faire-semblant », tu te reconnais dans cette façon d’agir, de faire semblant ?
Absolument pas. Justement, sur cet album, je fais semblant volontairement…
Tu commences en fait par nous proposer une illusion visuelle avant de nous en proposer une auditive…
Je propose un monde qui est tout sauf le mien. Très décalé, mi-cirque, mi-magicien. Je voulais que la pochette ressemble à une affiche de spectacle de magie. J’avais envie de vendre ma musique avec un visuel qui n’avait rien à voir avec la réalité de la musique. Et c’est une manière de militer à ma façon pour défendre les choses que j’ai envie de défendre avec ma musique. Je fais en sorte que ma musique ne soit pas politique, ni politisée, mais par contre, j’ai des choses à dire. La notion d’illusion, le regard que l’on porte sur les choses, ce sont des sujets qui me touchent beaucoup, encore une fois. Le morceau « InPressi » c’est la manière – ça va peut-être t’intéresser parce que tu es journaliste – dont les médias portent regard sur un événement donné ou quelque chose qui vient d’arriver, de nous donner une petite bribe de l’information et d’en faire l’événement du siècle de manière extrapolée. InPressi, c’est un jeu de mots avec l’imprécision et le fait d’impressionner, la nécessité d’impressionner pour attirer le regard avec une certaine forme d’imprécision, une attente permanente, toutes ces choses-là. D’ailleurs, si je l’explique avec la musique, c’est que je ne sais pas l’expliquer avec des mots. J’essaie quand même de mettre des mots dessus, mais heureusement qu’il y a la musique, sinon je n’y arriverai pas.
Selon toi, l’illusion vient des sens. Tu penses vraiment que ça vient uniquement des sens ?
Des sensations, en tout cas.
Tu ne penses pas que c’est plutôt le résultat d’un mauvais traitement entre l’esprit et la réalité qui fait qu’il peut y avoir illusion ?
Je pense que c’est une conjonction de plusieurs choses. De notre histoire, de notre éducation et de nos traumatismes. Combien de fois, avant même de te faire mal, juste le fait de voir le geste fait croire à ton cerveau que tu as déjà mal alors que je t’ai pas encore touché, par exemple. Je pense que les traumatismes construisent notre manière de voir les choses, notre enfance, notre histoire, notre culture… On n’envisage pas les choses de la même manière quand on sait un certain nombre de choses. On n’est pas bluffé par certaines choses, on est un peu plus pragmatique. La volonté du moment participe à l’illusion, aussi. On a beau savoir, on n’a pas envie de savoir. Quand on va voir un spectacle de magie, sur le moment, on est tous d’accord de faire semblant d’y croire, juste pour le plaisir. Et puis il y a l’illusion a posteriori. On sait, on a vu, on est au courant, mais on ne veut pas savoir.
Penses-tu que cela nous met à l’abri d’une réalité que l’on refuse de voir?
Clairement. Mais je suis fondamentalement cynique comme personne. Très joyeux dans la vie, mais profondément cynique. Même quand il y a des drames, je me relève tout le temps, je relativise beaucoup.
Quelqu’un de cynique qui se fait des illusions, n’est-ce pas un peu contradictoire ?
S’il n’y avait pas les illusions, je n’arriverais pas à vivre ! L’illusion d’aimer, l’illusion d’être aimé…
Tu penses que l’amour est une illusion ?
Ibrahim Maalouf voit loin
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Non, mais parfois on sait que c’est une illusion, on est aimé, mais on sait que ce n’est pas vrai… mais ça fait quand même du bien. Ce n’est pas l’idéal, mais quand tu n’as rien de mieux, c’est chouette. Si ça ne t’es jamais arrivé, si tu as toujours aimé et si on t’a toujours aimé pour de vrai, c’est génial ! Mais ce n’est pas mon cas. Tu sais qu’on pourrait en parler des heures, de l’illusion. C’est un sujet qui me passionne. Ce n’est pas un sujet que l’on va réussir à décortiquer en quarante-cinq minutes.
De quelle illusion tu ne pourrais te défaire ?
L’illusion de l’amour de ma mère.
Donc ce n’est qu’une illusion, l’amour que ta mère te porte ?
Non, je pense que c’est vrai, mais quand bien même cela devrait être une illusion, je ne croirai jamais qu’elle ne m’aime pas, ce n’est pas possible. Tu me parles d’une illusion dont je serai conscient et dont je n’ai pas envie de me défaire ? Le fait que je puisse avoir du talent. Je pense que j’en ai, mais c’est très relatif par rapport à ce que je peux vivre. Mais je n’ai pas envie que ça s’arrête, j’ai envie que ça reste une illusion sympathique. Par contre, je suis assez persuadé d’être beaucoup moins intéressant que ce qui ressort de moi médiatiquement.
L’illusion est-elle une solution viable ?
Dans la société dans laquelle on vit aujourd’hui, je pense que c’est une solution. Il y a beaucoup de gens qui fonctionnent sur ce concept, et ça a l’air de fonctionner.
Mais poussé à l’extrême, ça conduit au délire !
Dans la vie, oui, mais artistiquement, c’est chouette. Si je n’étais pas artiste, je pourrais devenir fou, effectivement.
Alors l’artiste a un égo tellement surdimensionné qu’il peut résister à l’illusion ?
(Rires) Non, non, ce n’est pas ça ! Par contre, cela m’aide à inventer des trucs, ça me donne une certaine forme de confiance. Ça m’aide à créer parce que tu voyages dans un monde un peu parallèle, tu vois les choses d’une façon différente, tu transformes la réalité par ce qu’elle t’arrange. Et ma musique naît de ces transformations-là, de ces mutations qui s’opèrent dans ma propre vie. Ces musiques-là, je ne les ai pas crées en pensant à une personne ou une autre, une foule ou un peuple, mais quand ils les écoutent, peut-être qu’ils ressentent quelque chose, que la musique irradie leurs vies. C’est un peu comme dans un film où un réalisateur va inventer un monde complètement hallucinant ; ça va être son monde à lui parce qu’il va complètement se plonger dedans : ce n’est pas bon pour lui parce que lorsque le film va sortir, ça ne lui appartiendra plus, il sera complètement déprimé parce qu’il se dira « ça y est, j’ai largué mon monde, tout le monde le connaît, ce n’est plus le mien ». Mais c’est son métier ! En revanche, les gens vont plonger dans son monde et vivre quelque chose d’extraordinaire pendant deux heures. Dans le cas de ma musique, j’espère que cette immersion va irradier quelque chose de positif chez les gens.
Si tu veux, on tente de parler un peu de musique, on arrête de parler d’illusions… Tu fais de la trompette à quart de ton ?
Oui ! C’est une trompette avec un piston en plus qu’a inventée mon père. Quand tu appuies dessus, ça baisse d’un quart de ton. Ce qui est extraordinaire avec cette invention, c’est que c’est le seul instrument arabe qui peut jouer toutes les gammes dans toutes les tonalités. Ça n’existe pas, à part le violon, peut-être qui peut faire ça, mais en restant très handicapé. Les violonistes ont des positions qui les handicapent.
Tu as aussi joué avec la maîtrise de Radio France. Comment cela s’est-il passé ?
Du jour au lendemain ?
Peut-être pas, mais on passe par une crise qui nous change radicalement, j’en suis certain.
Quel est ton état d’esprit actuel ?
Musical on va dire, parce que le reste est très complexe… Je suis en pleine euphorie. Je viens de finir de composer la musique pour le film Yves Saint-Laurent, je suis en train de finir de composer une musique pour un film iranien. Je reviens habiter à Paris… je suis hyper content.
Quel est le son que tu préfères ?
La respiration de ma fille. C’est hallucinant. Au début quand on s’endort, on respire normalement parce qu’on s’entend. Sauf qu’au bout d’un moment, c’est le corps et le cœur qui prennent possession de ta respiration, ce n’est plus toi qui fais l’acte, mais ton corps qui le fait à ta place. Parfois je l’écoute pendant plusieurs minutes, parce que je trouve ça super beau. C’est comme un battement de cœur, mais en plus beau. Ça me rend assez dingue, ça.
À l’opposé, quel est celui que tu détestes ?
Je pense que tous les sons même les plus horribles, à petites doses, peuvent être bien. Tu peux mettre un son horrible de marteau-piqueur, si tu le mets un millième de seconde ça peux être bien. Sinon, j’avais horreur du cri de ma fille quand elle était toute petite, c’était vraiment très dur parce que je ne supporte pas la souffrance des autres. Ça me rend fou. Même si ce sont des gens que je ne connais pas. Je ne pourrai pas être médecin, par exemple. Je ne sais pas comment ils font. Je fais de la musique pour voir les gens heureux, en concert je vois les gens sauter, rire, c’est trop bien!
Justement, j’ai vu ton live au Babylone, dernièrement…
Istanbul, je pourrai y vivre ! C’est pile à mi-chemin entre mon village et l’extrême Orient. Et puis culinairement, c’est fou.
Ton mot préféré, Ibrahim ?
Je n’ai pas de mot préféré, mais il y en a que j’aime plus que d’autres… La résilience par exemple. La manière dont cela sonne, ce que ça veut dire… Je n’aime pas le mot « tolérance », contrairement à ce que l’on croit, parce qu’il est très dangereux. On l’emploie beaucoup, ça a été utilisé par SOS Racisme pendant longtemps, c’est un mot que l’on sort à chaque fois que l’on veut parler de bonne entente, et en fait, depuis le début je me dis « mais la tolérance, c’est l’horreur ! c’est le contraire de ce qu’il faudrait ! ». C’est « je te tolère » tu es là, tu me fais chier, mais je te tolère. C’est affreux, mais les gens ne comprennent pas ! On ne leur explique pas…
Et ta drogue préférée ?
… La musique, évidemment.
Infos pratiques :
Ibrahim Maalouf en concert à l’Olympia le 24 mars (complet).
Album « Illusions » disponible depuis le 5 novembre.
[Source : www.lerideau.fr]
Ibrahim Maalouf en concert à l’Olympia le 24 mars (complet).
Album « Illusions » disponible depuis le 5 novembre.
[Source : www.lerideau.fr]

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