Résumé : François Fédier signe une traduction inintelligible de l'un des grands livres
de Heidegger, en apportant une nouvelle contribution au massacre de la
traduction des oeuvres du philosophe par Gallimard.
Écrit par Michel CLUOT
Heidegger n’est pas
en France un philosophe comme les autres. Dans son beau livre paru en
2001 consacré à l’histoire de la réception française de Heidegger,
Dominique Janicaud montrait que l’histoire des relations de Heidegger
avec la France, depuis la parution d’Être et Temps (1927) jusqu’aux années 2000 (où l’enquête de Janicaud trouve sa butée chronologique), réunit toutes les caractéristiques d’une love story. L’influence intellectuelle du philosophe allemand durant plus d’un demi-siècle sur les
penseurs français constitue en soi une aventure intellectuelle
multiforme, comprenant de nombreux coups d’éclats, des retournements
spectaculaires, d’étranges rétentions, suscitant des formes très
diverses de fascination et de rejet mais aussi de déplacements
imprévisiblement créateurs. Etonnant processus s’étendant sur trois
générations au cours duquel s’est accomplie chez nous,
dans le champ philosophique, une heideggerianisation de la réflexion au
sujet de laquelle Alain Renaut notait, à juste titre, qu’on ne trouve
rien de comparable dans aucun pays .
Même s’il est sans doute exagéré de dire que Heidegger est aujourd’hui
un auteur plus discuté et étudié de ce côté du Rhin que dans son propre
pays, il est peu contestable que la reconnaissance lui est d’abord venue
de l’étranger, et plus précisément de ce pays – la France, l’"ennemi
héréditaire" – où Heidegger a su nouer, avec Jean Beaufret et René Char,
quelques-unes des amitiés qui auront assurément le plus compté dans sa
vie, dans ce pays où l’on raconte qu’il aimait tant venir – son visage
s’éclairait, paraît-il, quand il traversait la frontière dans le sens
Allemagne/France, et se rembrunissait au retour, selon Roger Munier
– pour aller à Paris, à Aix-en-Provence, à Cerisy, ou à Le Thor, lui
qui fut sans doute le philosophe le plus casanier depuis Kant, et qui ne
sortit jamais de l’Europe. Sa vie durant, Heidegger se montrera
particulièrement attentif à la réception de sa philosophie en France,
n’hésitant pas à donner parfois de sa personne en répondant à certaines
invitations pour apporter les éclaircissements demandés, accueillant
avec hospitalité les intellectuels venus le rencontrer dans sa Hütte
à Todnauberg, adressant à Jean Beaufret une longue lettre mémorable
pour répondre à une question que celui-ci lui posait sur l’humanisme.
Dans cette histoire, elle aussi faite de bruit et de fureur, la
traduction des œuvres de Heidegger occupe une place non négligeable, et
ce depuis le début. Sans doute ne pouvait-il en être autrement, étant
donné la langue philosophique si singulière de Heidegger, qui constitue
un défi traductologique presque permanent.
En cette affaire, les choses n’avaient pourtant pas si mal commencé.
En 1938, Henry Corbin publiait en traduction française chez Gallimard le
premier volume de textes du philosophe sous le titre de Qu’est-ce que la métaphysique ?,
en livrant un ouvrage de lecture certes difficile, mais parfaitement
intelligible. C’est Henry Corbin qui, le premier, dénicha dans l’ancien
français l’adjectif "historial" – visant à restituer la différence entre
ce qui relève de la science historique (historisch) et ce qui est intimement lié à l’historicité proprement dite – en se référant au Miroir historial du monde (traduction française publiée à Paris en 1495 du Speculum historiale
de Vincent de Beauvais). C’est lui aussi, hélas, qui traduisit Dasein
par "réalité-humaine", en cherchant par là à éviter, des "néologismes
inattendus ou irritants" , pressentant tout un destin d’excès en la matière.
Puis vint la vague des traductions des années 1950 où, là encore,
quelques belles réussites doivent être signalées Alphonse de Waelhens et
Walter Biemel signèrent deux traductions : De l’essence de la vérité, en 1948, et Kant et le problème de la métaphysique, en 1953, en optant résolument pour la lisibilité, avec un indéniable succès. Roger Munier traduisit superbement en 1953 La lettre sur l’humanisme. André Préau, en une langue splendide – "si sobre et si méditée", de l’aveu de Jean Beaufret lui-même – donna un accès aux Essais et conférences en 1958. Jean Beaufret ne fut bien entendu pas en reste : en 1957, il traduisit avec Kostas Axelos Qu’est-ce que la philosophie ?, puis, en 1958, avec Wolfgang Brokmeier, un texte assez bref sur Georg Trakl dans La nouvelle revue française. Contrastant singulièrement avec l’ensemble de ces traductions, la publication en 1958 par Gilbert Kahn de l'Introduction à la métaphysique
laissa entrevoir de quelle façon certaines œuvres de Heidegger – parmi
les plus importantes – feront bientôt l’objet d’une déformation et d’une
"non-traduction" qui ont terriblement nui à la réception de la pensée
du philosophe, et qui sont très largement responsables de sa réputation
d’ésotérisme. La liste des bizarreries que l’on trouve dans sa
traduction ne laisse pas en effet d’étonner : adestance, anté-spection,
dé-latence, discession, estance, méversité, patéfaction, per-spection,
prépotence, pro-de stin, pro-sister, proventuel, etc.
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Apports à la philosophie.
De l'avenance
Éditeur : Gallimard
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Mais le pire, comme on le sait, était encore à venir. À la fin du
mois d’octobre 1986, presque soixante ans après sa publication en
allemand, et après une tentative très honorable de traduction partielle
signée par Alphonse de Waelhens et de Walter Biemel en 1964, parut enfin
la traduction intégrale d’Être et Temps aux éditions
Gallimard, par les bons soins (sic) de François Vezin. Traduction
aberrante, immédiatement contestée par la communauté universitaire dès
sa parution, qui a suscité un véritable tollé, dont on a peine à
imaginer l’ampleur rétrospectivement.
Toutes sortes de termes abscons y fleurissent généreusement :
factivité, immondation, mondéité, temporellité, discernation,
conjointure, entourance, ouvertude, dévalement, util, distantialité,
disposibilité, temporation, etc. Traduction "inutilisable", déclara
Robert Maggiori ,
"illisible", "chose sans nom" qui occupe encore le marché aujourd’hui
et qui aurait durablement barré l’accès à la pensée de Heidegger si
Emmanuel Martineau n’avait publié l’année précédente une autre
traduction intégrale de Sein und Zeit, à ses frais et dans une édition hors commerce, laquelle, de fait, est la seule à avoir véritablement servi.
Presque trente ans plus tard, on ne s’explique toujours pas comment
les éditions Gallimard ont pu laisser paraître une telle traduction, ni
comment les responsables scientifiques de la publication des œuvres
complètes de Heidegger à la fin des années 1980 ont pu ne pas perdre
tout crédit aux yeux de leur éditeur. La vérité est que, dès la fin des
années 1970, Heidegger est devenu en France la "chose" d’un groupe
d’heideggériens décidé à conserver jalousement son monopole. Roger
Munier, qui s’en était aperçu
très tôt, avait cherché à en informer Heidegger auquel il avait adressé
une lettre en 1973 dans laquelle il s’efforçait d’attirer l’attention
du Maître sur le fait que le cercle clos où Beaufret et les siens
l’enfermaient risquait de le priver d’autres contacts. Il récidivera en
1976, à l’occasion de la publication de Question IV, en écrivant une lettre de protestation à Heidegger, signée par plusieurs "lecteurs et traducteurs français"
(parmi lesquels Henri Birault, Lucien Braun, Alain Renaut, Jacques
Taminiaux, Michel Haar et Emmanuel Martineau), pour le mettre en garde
contre la captation d’héritage à laquelle son œuvre était alors en train
de donner lieu par un certain nombre d’individus (entendez : Jean
Beaufret, François Fédier et François Vezin), et surtout pour dénoncer
l’esprit des traductions que ces derniers supervisaient, non seulement
pleines d’inexactitudes et de négligences, mais pleines d’affectation,
de complaisance langagière et de préciosité.
On aurait aimé que le Maître entende ce que les signataires de cette
lettre ont cherché à lui dire, mais, compte tenu de son grand âge et de
l'étroite amitié qui le liait à Jean Beaufret, il était prévisible qu’il
fasse la sourde oreille. Le décès subit de Heidegger, le 26 mai 1976,
deux mois seulement après avoir reçu cette lettre, acheva de clore cette
affaire.
La récente traduction par François Fédier du livre de Heidegger intitulé en allemand Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis), rédigé entre 1936 et 1938 – qui passe aux yeux de certains spécialistes pour le second grand livre de Heidegger après Être et Temps
– est malheureusement une suite de cette longue histoire, et constitue
un scandale au moins aussi grand que la traduction par Francois Vezin de
Sein und Zeit. Les mêmes qualificatifs pourraient être
utilisés : traduction "illisible", "inutilisable", "caricature",
"non-traduction", "bizarreries prétentieuses", "galimatias", etc. Si
Philippe Lacoue-Labarthe n’avait signé un compte rendu de la traduction
de Vezin intitulé "L’ampleur du désastre",
nous aurions adopté ce titre pour parler de la traduction que vient de
signer François Fédier. Le drame est qu’il s’agit, une fois de plus,
d’un livre majeur, dont on était en droit, comme l’écrit excellemment
Christian Sommer dans sa note de lecture dont nous partageons toutes les
réserves,
d’attendre une version accessible, "susceptible d’éclairer les lecteurs
non germanistes sur les premières tentatives heideggériennes,
déterminantes pour la suite de son trajet, de penser l’Ereignis".
Fédier n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. Le même traducteur
avait déjà cru nécessaire de traduire le très controversé Discours du
Rectorat, Die Selbstbehauptung des deutschen Universität - que Gérard Granel traduisait simplement par L’auto-affirmation de l’Université allemande - de manière à la fois aberrante et grotesque par L’université allemande, envers et contre tout, elle-même.
Mais ce n’était là qu’une facétie, somme toute, par comparaison avec la
présente traduction dont l’inintelligibilité bat tous les records et
décourage les meilleures volontés à chaque page, presque à chaque ligne.
Le titre de l’ouvrage annonce assez clairement la couleur : si la
traduction de Beiträge par "apports" plutôt que par
"contributions" est relativement anecdotique, on ne peut pas en dire
autant de la traduction du mot-directeur d’Ereignis,
généralement rendu par "événement appropriant" ou "événement
d’appropriation", et rendu ici par "avenance" – terme absent du français
depuis la fin du XVe siècle, qui non seulement constitue en tant que
tel un archaïsme rebutant (alors même que le terme d’Ereignis est courant en allemand), mais qui a en outre pour défaut d’effacer le champ du proprium indiqué par l’eigen de l’Ereignis.
Malheureusement, tout le reste de l’ouvrage est à l’avenant (sans
mauvais jeu de mots), prenant systématiquement le contrepied du bon sens
et de l’usage établi en matière d’interprétation de la philosophie de
Heidegger en France depuis des décennies, multipliant les barbarismes,
les archaïsmes et les néologismes les plus disgracieux et les plus
abscons. Il n’est pas une seule page que l’on puisse lire sans sursauter
et sans s’indigner. La liste des monstruosités pouvant figurer dans ce
qu’il faut bien appeler un musée des horreurs serait longue. Citons, au
hasard : allégir, allégie, nullition, nuller, retiraison, ouverteté,
deifiement, fondamentation, abîmement, abandonnement, util, dignefier,
jointoiement, secouement, étance, etc., etc.
À cette manie jargonnante s’ajoute l’opération très fréquente et tout
aussi dommageable de recourir à des paraphrases (amphigouriques) pour
rendre des termes originaux pourtant simples : "ce qui vient se faire
entendre" pour rendre Anklang, "ce qui se met en jeu" pour rendre die Zukünftigen, "déferlement de la pleine puissance" pour rendre Wesung, "défense qui oppose son refus" pour rendre Verweigerung,
etc. Nous laissons le soin au lecteur de découvrir le résultat de ces
options de traductions extravagantes combinées les unes aux autres, et
de savourer les phrases parfaitement inintelligibles où il est question,
par exemple, du "fondement ayant connu sa fondation [qui] est du même
coup hors-fond pour l’écartèlement du clivage de l’estre, et infond pour
l’abandonnement de l’étant par l’être".
Le pire dans ce galimatias est qu’il n’est à l’abri ni des
contresens, ni des falsifications, dont certaines sont franchement
inacceptables, telle la "traduction" de völklische Ideen par "idées nationales-socialistes" – alors même que le mouvement völklisch
est notoirement antérieur au national-socialisme et ne s’y réduit pas
–, ce dont le "traducteur" assume crânement la responsabilité dans une
note de bas de page affligeante où s’atteste surtout son manque
d’information historique.
C’est cette même cécité qui est à l’origine du choix hasardeux de
certains termes dont il semble que le traducteur n’ait tout simplement
pas vu qu’ils renvoyaient avec insistance à certaines sources bien
précises. Comme le note Christian Sommer, la traduction du syntagme Adel des Seyns
par "patriciat de l’estre" est irrecevable pour au moins deux raisons :
d'une part parce que c'est faire fi du fait que le terme d’Adel renvoie, dans le contexte des Beiträge, à la "nouvelle aristocratie" (neuer Adel) rêvée par Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra,
ainsi qu’à des références politiques plus contemporaines, et d'autre
part parce que c'est opter pour un terme d’origine romaine qui va
nettement à l’encontre de la conception explicitement anti-romaine et
résolument germanocentrique qui est alors celle de Heidegger. La même
remarque pourrait être faite pour les termes d’origine hölderlinenne (Anfang, Innigkeit, Seyn, Steg, Wink, etc.) dont il ne semble pas que le traducteur ait su identifier la provenance.
Au total, donc, François Fédier nous livre aujourd’hui une traduction
illisible et inutilisable, qui demandera à être intégralement refaite
dès que les œuvres de Heidegger seront tombées dans le domaine public.
D’ici là, compte tenu du fait que d’autres importants traités et textes
encore inédits en français ont été rédigés par Heidegger dans la suite
immédiate des Beiträge au cours des années 1940, il faut
souhaiter que le travail de traduction sera enfin confié à d’autres
mains, et que les approximations lyriques, réductrices et
inintelligibles adoptées par Fédier pour la traduction des Beiträge ne serviront pas de modèle.
[Source : www.nonfiction.fr]


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