Par Mustapha Elouizi
La question linguistique
prend une allure surprenante. Il fallait qu’un non-initié s’en mêle,
pour que tout le monde soit repoussé dans ses derniers retranchements.
Le silence n’est ainsi plus permis, face à ceux dont les fées se sont
penchées sur le berceau. Il fallait surtout donner la réplique, une
obligation cette fois-ci, à ceux qui mêlent langue et identité au monde
de la publicité… Mais, au-delà des aspects polémiques de ce débat
public, le marché linguistique marocain nécessite un réel penchant.
Un constat : le corps associatif amazigh demeure vigilant quant à la
mise en œuvre de l’aspect officiel de la langue amazighe. Une partie de
la société teste les réactions sociétales quant au recours à
l’enseignement par le truchement du dialecte marocain et une autre
partie met en garde contre toute atteinte à la langue arabe classique.
Les Sahraouis s’attellent depuis plusieurs années à collecter et
valoriser la langue, la culture et le patrimoine oral hassani. Bien
plus, certaines voix semblent attirer l’attention sur le rôle de la
langue française, comme étant omniprésente dans l’administration et
l’économie. Et désormais, personne ne nie la fonction majeure de la
langue anglaise en matière d’accès au mode des savoirs et des sciences,
dans un monde en pleines mutations. Une mosaïque qui n’est pas sans
rappeler, en même temps, notre hétérogénéité culturelle et linguistique.
L’on est bel et bien dans une véritable effervescence linguistique, qui
ne manque pas de substrat politique voire idéologique.
Certes, la création prochaine du Conseil des langues et de la culture
devrait mettre en œuvre une vision plurielle sur les plans culturel et
linguistique. En attendant, la société passe au débat public. Mais,
l’absence d’une vision gouvernementale en la matière, le manque d’un
débat structuré et cadré dans la sphère publique et le
non-accompagnement scientifique de la part de la médiasphère constituent
un indicateur de la tourmente dans laquelle se trouve l’importante
question linguistique. Sur le plan
politique, la priorité accordée par le gouvernement Benkirane à la loi
organique pour la mise en œuvre de l’aspect officiel de la langue
amazighe dénote plutôt d’une prise de position idéologique. Le discours
Royal lors de l’ouverture de la dernière session parlementaire avait
remis les pendules à l’heure. L’on a ainsi replacé la même question
parmi les trois priorités à considérer par le gouvernement. Déjà, des
voix s’élèvent pour dénoncer la non-application de la Constitution, dans
la mesure où plusieurs mesures ne devraient aucunement attendre la loi
organique, pour la mise en œuvre des cahiers des charges des médias
publics, l’incitation à l’usage du Tifinagh dans les écriteaux et
enseignes des administrations et services publics, ainsi que la
répartition des postes de responsabilité sur le plan régional (préfets,
juges, délégués, cadres), selon les exigences régionales.
En fait, le marché linguistique marocain s’est toujours trouvé
handicapé du fait de l’absence d’une politique équilibrée et
respectueuse de tous les affluents linguistiques et culturels. La
reconnaissance de l’amazigh en tant que langue officielle suscite avec
acuité la question de son institutionnalisation et son intégration dans
les divers domaines de la vie publique. A l’école, où l’on avait entamé
un pénible exercice, il y a déjà quelques années, l’on bute sur les
mêmes problèmes didactiques, mais les expériences réussies et parfois
dans des espaces pas obligatoirement amazighophones, suscitent un grand
intérêt. L’école devrait consolider la fonctionnalité populaire et
communicationnelle de l’une des langues des Marocains. D’où la nécessité
de l’enseigner en tant que tel et dans cette perspective. L’exercice
serait plutôt difficile, mais il s’agit d’un défi à relever, dans
l’objectif de réaliser les indicateurs d’une cohésion sociale et
sociétale.
Il faut dire que le débat sur l’enseignement
en dialecte marocain à l’école repose la même question des fonctions de
chaque langue et idiome dans la société marocaine. Il s’agit ainsi de
retrouver toutes les composantes linguistiques d’un pays ayant toujours
vécu pleinement sa richesse culturelle sur le plan sociologique et
anthropologique. Un impératif pragmatique, communicationnel,
scientifique et académique qui devrait ainsi rendre compte d’une réalité
manifeste, et partant, mettre en valeur un potentiel linguistique
national riche et varié.
Dans un pays reconnaissant, dans
sa Loi fondamentale, la diversité et prévalant dans sa politique
culturelle la pluralité, le management linguistique est une nécessité
impérieuse. L’objectif est de garantir l’expression et l’épanouissement
d’une personnalité plurielle, force motrice, facteur de développement et
fer de lance d’une unité sociétale différentielle. Mais en l’absence
d’une politique cohérente régissant ce domaine, la diversité s’érige en
problème ingérable. Le déni de la langue amazighe, pendant très
longtemps, n’a-t-il pas été un poids politique et idéologique, que le
Roi Hassan II avait ressenti, vers la fin de sa vie ?
«Le marché linguistique», tel qu’il est défini par Pierre Bourdieu dans
la «reproduction», s’applique ainsi au cas marocain, dans la mesure où
il reflète une situation plus ou moins officielle, plus ou moins
rituelle. Il est le lieu d’une coexistence conflictuelle ou du moins
concurrentielle ; chaque variété y assume, en effet, des fonctions et y
véhicule des valeurs.
Si la langue arabe classique
profite d’une certaine fonctionnalité grâce à la Constitution et à la
sacralisation, celle des autres variétés est acquise par la force de la
lingua franca, notamment l’amazigh et l’arabe dialectal. Dans ce cas,
l’espace public développe, dans la diachronie linguistique et loin de
tout contrôle, une langue de communication qui n’est ni vraiment
classique ni d’ailleurs purement dialectale. Une langue médium qui
échappe aux normes grammaticales contraignantes et qui reste admissible
dans l’éloquence arabe. C’est là, une évolution à ne pas endiguer, étant
donné son caractère diachronique spontané. Cela offre à cette dernière
la possibilité d’échapper à la stagnation et de jouir d’une vitalité
incomparable. Mais de là à vouloir rayer cette langue de l’enseignement
ne serait qu’une démarche aux calculs ni linguistiques ni culturels.
Comment dès lors penser priver les futures générations des bienfaits
d’une langue arabe classique, à travers laquelle, il est possible de se
pencher sur toute une civilisation et de faire la connaissance d’Ibn
Rochd, Errazi, Ibn Sina, Al Faraby, Abou Tayeb Al Moutanabbi, Al Kindy,
Badr Chaker Assayab, Mahmoud Darwich, Houssein Mourwa, Abed Al Jabri,
Abdellah Laroui … ? Comment a-t-on pu omettre la collecte du patrimoine
amazigh, (contes, légendes, poésies, savoirs…) en le vouant à la
disparition? Trois initiatives phare à prendre comme exemples : «La
collecte du patrimoine oral du Tafilalet», «Ainsi parlait Dra» et «Le
patrimoine oral hassani» … le Maroc devrait prendre soin de ses
richesses rapportées dans toutes les langues et les idiomes.
L’identité plurielle ne serait bien soudée dans un substrat marocain
qu’à travers la reconnaissance et l’équilibre de toutes les identités et
de toutes les expressions linguistiques.
Pour un pays
qui continue d’avoir des relations politiques et culturelles avec «le
monde arabe» et de considérer l’islam comme religion officielle, la
langue arabe classique a toujours cette fonction de véhiculer le savoir,
d’expliciter les préceptes de l’islam, d’inculquer et d’apprendre une
belle poésie expressive.
La langue ne peut avoir de
force ni d’extension sans avoir des bases solides qui consistent en une
économie forte, une communauté relativement cohérente et des éléments
unificateurs. Ibn Khaldoun n’avait-il pas dit que la dominance d’une
langue fait partie de la dominance de ceux qui la parlent?
[Source : www.libe.ma]

Sem comentários:
Enviar um comentário