A la rentrée 2013,
l’université Rennes-II fermera son master de lettres classiques. En 2016, ce sera la licence. Cette année, seuls sept étudiants sont inscrits en première année, deux en master 1 et un en
master 2. En 2011, l’établissement avait déjà supprimé la préparation à l’agrégation, il n’y avait qu’un seul étudiant…
Rennes-II n’est pas la
seule université à tailler dans ses enseignements. Si les étudiants se précipitent vers certaines filières comme le droit, la santé, l’économie, la gestion ou encore la communication, ils en désertent d’autres.
Dans un contexte économique
difficile, où le chômage des jeunes explose, les étudiants optent pour des formations professionnalisantes plutôt
que pour la discipline de leurs rêves. “ Nous sommes dans une culture
utilitariste, immédiate, de court terme, dans une vision d’employabilité
légitime, mais qui a forcément des conséquences “ , se désole Gilles Denis,
premier vice-président de la commission permanente du Conseil national des
universités, la CP-CNU, qui anime le groupe de réflexion sur les disciplines à
petits effectifs.
Principales victimes : les
lettres classiques, les humanités en général, mais aussi les mathématiques ou la physique… Ces deux dernières matières sont toutefois peu menacées de disparition, les professeurs justifiant leur poste grâce au financement de la recherche. Pour l’heure, la situation la plus alarmante concerne les langues. Des filières entières sont en train de disparaître, en langues anciennes, mais pas seulement… Les langues slaves, germaniques, scandinaves, romanes, orientales sont dans bien des établissements sur la sellette… “ Il y a urgence “ , souligne Gilles Denis.
“ Notre président nous demande de rationaliser
notre offre. Certains de nos départements sont en danger, comme l’italien ou le
portugais, qui existe chez nous depuis 1820 ″, s’inquiète Françoise Dubosquet, professeur d’études ibériques à Rennes-II et en charge de l’UFR.
Allemand, portugais et italien n’y séduiraient actuellement que dix à vingt
étudiants. “ Les universités ne peuvent
pas s’offrir le luxe de garder toutes les formations “, constate Jean-Emile
Gombert, président de Rennes-II. Il n’est pas le seul.
Nanterre a déjà dû se
résoudre à fermer le russe. A l’université de Metz, c’est l’enseignement du grec qui est menacé. Sur le campus Messin, il n’y a que neuf étudiants inscrits en lettres classiques entre la première année de licence – où ils ne sont que deux – et le master 2. Le poste de Monique Bile, directrice du département Lettres classiques à l’université Paul-Verlaine de Metz, ne survivra pas à son départ à la retraite à la fin de l’année.
Dans un courrier daté du 18
mai, la CP-CNU a décidé d’alerter Geneviève Fioraso, la nouvelle ministre de l’enseignement supérieur et de la
recherche. Début 2012, cette instance avait lancé un état des lieux sur la situation des langues. Les résultats devraient être connus dans le courant du mois de juin. “ Nous ouvrirons ensuite cette enquête
aux autres filières “, précise Gilles Denis.
La Conférence des
présidents d’université (CPU) s’est elle aussi emparée du sujet. “ Si on détermine des disciplines qu’il faut soutenir, alors nous demanderons au gouvernement de les aider “, indique Vincent Berger, président de Paris-VII-Diderot et vice-président de la commission des moyens et des personnels à la CPU.
“ Formation orchidée
“
En laissant les directions
définir leur stratégie et leur offre d’enseignements en fonction de leurs moyens, la loi sur l’autonomie conduit les présidents à faire des arbitrages. A Rennes-II, “ il faut compter entre 600 000 et 800 000 euros par an, juste pour faire fonctionner une licence, le double pour un master. Or mes moyens ne sont pas extensibles, explique Jean-Emile Gombert. Sous le seuil des vingt étudiants, je commence à être attentif parce qu’on arrive à des coûts par étudiant exorbitants. “
L’université de Strasbourg
a choisi une autre politique. Trois licences dites classiques y comptent moins de vingt étudiants, mais aucun cursus n’a fermé. “ La direction nous a demandé d’évaluer le coût par
étudiant et nous réfléchissons au mode de calcul à utiliser. Nous avons adopté
le concept de “ formation orchidée “ qui protège ces petits effectifs parce
qu’ils concourent à l’image et au prestige de l’université, souligne Thierry Revol, qui dirige la faculté de lettres. Néanmoins, la question est posée de leur pérennité… et des débouchés. “ Environ 25 % à 30 % des étudiants de ces filières se tournent vers l’enseignement, mais on ignore ce que deviennent les autres.
Le maintien de ces
enseignements peut passer par la transdisciplinarité. Ainsi, à Rennes-II, un projet de licence humanités baptisée “ Culture antique et modernité européenne “ est à l’étude
pour la rentrée 2013. Les lettres classiques, les langues anciennes y trouveraient leur place aux côtés de l’histoire et des lettres modernes.
Confronté aussi à des
chutes d’effectifs en lettres classiques, c’est le choix qu’a fait Paris-Ouest-Nanterre. Ainsi, à la demande de la chambre de commerce et d’industrie des Hauts-de-Seine, cette université a ouvert une nouvelle formation baptisée “ Humanités, droit, éco,
gestion “, qui a accueilli sa première promotion de 35 étudiants en 2011 et
affiche complet, avec le double d’étudiants, pour la rentrée 2012. Un master
professionnel “ Humanités et management “ ouvrira aussi à la rentrée prochaine.
Nanterre a également créé des cursus “ Humanités classiques, arts et patrimoine
“, incluant latin, grec, histoire de l’art, archéologie, ou “ Humanités, arts
du spectacle “. “ Depuis 2008, nous avons dû abandonner quelques filières classiques
mais dès que nous proposons des cursus enrichis et transdisciplinaires, ils ont
du succès “, affirment Jean-François Balaudé, son président, et Christophe
Bréchet, son vice-président.
“ C’est important,
pour maintenir notre richesse disciplinaire, de faire jouer des combinaisons intelligentes et innovantes “, poursuivent-ils. Dans le même esprit, ils aimeraient “ associer le droit à d’autres disciplines, comme la philosophie ou l’histoire ".
L’autre solution serait de
mutualiser les enseignements. Ainsi, “ la fusion des universités de Nancy et de Metz dans l’université de Lorraine risque de se traduire par un regroupement de filières à petits effectifs (lettres classiques, philosophie, espagnol et peut-être musicologie) “, s’inquiète Monique Bile. Mais cela suppose que les étudiants se déplacent pour étudier ou changent d’orientation pour ne pas déménager.
Dans le Grand Ouest,
(Rennes, Nantes, Angers…), les universités travaillent collectivement sur une offre de formation. “ Nous ne pouvons plus raisonner comme si chaque établissement était seul. Notre réflexion
doit être collective, sinon ces disciplines disparaîtront sur tout le territoire “ , estime Jean-Emile Gombert.
Par Nathalie Brafman et
Isabelle Rey-Lefebvre
[Source :
www.lemonde.fr]
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