Claude Poissant est le premier Québécois à mettre en scène un texte de la Catalane Lluisa Cunillé
Le metteur en scène Claude Poissant monte Après moi, le
déluge, un huis clos pour deux comédiens.
Avis aux traducteurs: la dramaturgie catalane contemporaine est en pleine
ébullition, et très peu de traductions françaises existent pour l'instant. Le
metteur en scène Claude Poissant, qui aurait bien voulu fouiller un peu dans
cette riche production théâtrale au moment où il a commencé à s'intéresser au
travail de Lluisa Cunillé, s'est heurté à un mur...
Si l'on exclut les
maîtres que sont devenus Sergi Belbel et Carles Battle, des auteurs comme Josep
Maria Benet i Jornet, Merce Sarrias, Yolanda Pallin et Angels Aymar sont très
peu connus du monde francophone. Et pourtant. Leur dramaturgie réaliste,
progressivement teintée de mystère et traversée par d'énigmatiques brouillages
de l'espace et du temps, est l'une des plus commentées et des plus applaudies
par les observateurs du théâtre européen.
Au Québec, le Centre des
auteurs dramatiques (CEAD) a commencé à défricher le terrain depuis quelques
années, y consacrant une édition récente de l'événement Dramaturgies en dialogue
(en 2009). Mais ce n'est qu'un timide
début.
L'inexplicable
Claude Poissant a pris
connaissance de cette pièce, Après moi, le déluge, quelques semaines après la
mise en lecture de Dramaturgies en dialogue, qu'avait dirigée Denis Marleau.
S'inscrivant parfaitement dans le courant catalan actuel avec ses personnages en
demi-teintes, à l'identité indéfinie, et ses dialogues rapides, semés de doutes
et de double sens, la pièce de Lluisa Cunillé a séduit le metteur en scène pour
cette raison précise, à cause de la part d'inexplicable qu'elle recèle.
«Il y avait quelque chose de très indiscernable dans mon désir de monter
ce texte-là. On dirait que plus je vieillis, plus la part d'incompréhension dans
mes choix est importante, et plus le mystère me charme. Je sentais qu'il y avait
quelque chose à fouiller là-dedans.» Il fait remarquer au passage que le même
sentiment d'étrangeté s'était emparé de lui à la lecture de Tristesse Animal
noir, magnifique pièce-récit de l'Allemande Anja Hilling qu'il vient de
présenter à l'Espace Go.
Le mystère dans ce huis clos pour deux
comédiens est celui d'un personnage physiquement absent, qui occupe pourtant
tout l'espace. Dans une chambre d'hôtel de Kinshasa, deux Européens attendent un
homme. Lui (Germain Houde), homme d'affaires en fin de carrière, s'apprête à
déposer les armes. Elle (Marie-France Lambert), traductrice-interprète, mène une
vie oisive sur le bord de la piscine, faisant toujours face au soleil.
La
chaise à leurs côtés demeurera vide, mais les mots de celui qu'ils attendaient
se dévoilent soudain, dans la bouche de l'interprète, où prend forme un
personnage qui meublera soudain tout l'espace entre eux. Il est africain, père
de famille, vieux et estropié. Pourtant, il demeurera lointain, absent, à
l'image de cette Afrique dont les Occidentaux ne savent que faire et à laquelle,
trop souvent, ils ne peuvent que demeurer insensibles.
«Et pourtant, dit
Poissant, cette insensibilité est impossible. Ce n'est pas vraiment de
l'insensibilité. L'homme d'affaires lutte fort pour retrouver ce qu'il appelle
son âme perdue. Il cherche la compassion à l'intérieur de lui, très fort, même
s'il ne trouve pas grand-chose. L'interprète, qui s'efface pour laisser la voix
du vieil homme s'exprimer, semble inerte, indifférente. Mais elle n'est pas
inhumaine. C'est un personnage très ambigu, que l'on découvre rieur et léger au
début de la pièce; il a une certaine chaleur mystérieuse.»
Une
écriture pintérienne
Nous voilà au coeur du paradoxe africain.
Le lointain continent, toujours en quête d'indépendance et d'autonomie, a-t-il
besoin de l'attention de l'Occident pour exister pleinement? «C'est comme si
Lluisa Cunillé nous disait que, malgré l'apparente indifférence des Occidentaux,
les malheurs africains doivent s'exprimer par notre voix. C'est terrifiant de se
rendre compte qu'on est si loin et si insensibles à l'Afrique. Je pense que
cette Afrique qui traverse ainsi des Occidentaux et prend leur voix, c'est une
manière d'imposer l'Afrique par l'intérieur. Mais ce n'est pas manichéen. En
fait, c'est une fascinante rencontre avec un monde dont on ne possède pas toutes
les clés de compréhension.»
Les dialogues de Lluisa Cunillé sont souvent
comparés à ceux d'Harold Pinter. Des répliques équivoques, dans lesquelles plane
une sourde menace et sous lesquelles gronde une profonde critique sociale.
«C'est vrai, dit Poissant, ce dialogue est énigmatique et aussi totalement
arythmique. Le texte pose des questions politiques, mais sans volonté de donner
des réponses claires. Il y a des temps, pour que les réponses viennent, une
structure rythmique particulière. Je trouve aussi que c'est proche de
l'étrangeté ressentie lorsqu'on visite un pays étranger — quand les codes connus
ne s'appliquent plus et qu'il se produit une rupture, une dissonance entre la
personne et le lieu dans lequel elle se trouve.»
Comment, alors,
s'approcher de cette écriture sans en diluer le mystère? «Il a fallu prendre
quelques décisions psychologiques. C'est inévitable. Le personnage de l'homme
d'affaires, malade et un brin colérique, nous fournit un ancrage plus solide. Le
dialogue s'articule à partir de lui. Mais cela dit, même quand il a des
emportements, la réaction du vieil homme, telle qu'interprétée par la femme,
demeure neutre. Elle ramène tout à un volume stable, à une sorte d'inertie
troublante.»
Rien d'équivalent au trouble que peut causer à un
Occidental de bonne volonté, dans la vraie vie, la rencontre avec l'Afrique. On
s'en doute. Mais qui sait...
[Photo : Pedro Ruiz - source: www.ledevoir.com
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