- Les traducteurs-adaptateurs composent les sous-titres des films étrangers.
- Ignorés de la majorité du public, ils sont pourtant garants de leur diffusion et de leur qualité.
- « La Croix » est allée à leur rencontre.
Sans eux, les voix d’acteurs américains et anglais seraient quasi inconnues
dans l’Hexagone. Sans eux, une immense partie du cinéma étranger demeurerait
inaccessible au public français, les distributeurs des films italiens,
argentins, coréens, chinois n’ayant pas les moyens de les faire doubler.
Sans eux, le chef-d’œuvre Une séparation du cinéaste iranien Ashgar Farhadi, César et
Oscar du meilleur film étranger, n’aurait probablement pas été diffusé en
France. Eux? Les sous-titrages et leurs auteurs, les
traducteurs-adaptateurs.
Quand apparaît le cinéma parlant en 1927, surgit un
nouveau défi: comment permettre la circulation internationale des films? En
France, la société Titra
Film, fondée en 1933, se partage l’essentiel du marché français (films
étrangers sous-titrés pour le public français, mais aussi films français
diffusés à l’étranger) avec LVT, créée en 1986.
Repérage, simulation, traduction
Ces laboratoires assurent les parties techniques: repérage et simulation. Le
repérage consiste à définir les moments exacts où commence et où finit le
sous-titre, ainsi que sa longueur afin de laisser au spectateur le temps de le
lire. «En France, les sous-titres ne font qu’une ou deux lignes, restent peu
de temps à l’image et suivent le dialogue, explique Stéphane Chirol,
directeur des opérations commerciales de Titra Film. En Scandinavie, ils
courent sur trois ou quatre lignes et demeurent sur l’écran pendant plusieurs
plans.»
Une fois les sous-titres placés dans l’image, la simulation permet de
réaliser d’ultimes corrections de repérage, de modifier textes et disposition
typographique, de chasser d’éventuelles fautes d’orthographe.
Entre ces deux étapes importantes vient celle, essentielle, de la traduction.
Une cinquantaine de personnes en France exercent le difficile métier de
traducteur-adaptateur pour le cinéma, avec environ 200 films par an à
sous-titrer. Cela fait beaucoup, surtout quand les traducteurs travaillent dans
d’autres langues que l’anglais, largement majoritaire dans les films importés,
ou ont d’autres activités comme l’interprétariat.
3,90 euros le sous-titre
Ils sont rejoints chaque année par des dizaines d’étudiants, formés dans les
universités à la traduction audiovisuelle, qui devront pour la plupart se
réorienter faute de débouchés.
Si dans la vidéo et à la télévision les rémunérations se sont effondrées avec
le pénalisant système du forfait, le 7e art continue largement de
payer au tarif syndical de 3,90 € le sous-titre (un film en compte en moyenne de
1000 à 1200) en droits d’auteur, ce qui n’ouvre pas de droits au chômage ni aux
congés payés.
Attention au mouvement des lèvres !
Certains adaptent sous-titrages et doublages, deux
activités bien distinctes: «Seulement 15 à 20% du texte est commun,
explique Sylvestre Meininger, vice-président de l’ Association des
traducteurs-adaptateurs de l’audiovisuel (Ataa) et traducteur-adaptateur de
films américains. En doublage, la contrainte est le synchronisme labial:
faire coïncider le dialogue avec le mouvement des lèvres des acteurs. En
sous-titrage, il faut être très synthétique.»
Auteur depuis 1991 des sous-titrages de 77 films
russes (dont Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov ou, récemment, le beau
Elena d’Andreï Zviaguintsev), Joël Chapron renchérit:
«Compte tenu de la vitesse d’élocution des personnages, un sous-titreur doit
faire des choix, sélectionner ce qui est le plus pertinent pour rendre l’idée
maîtresse.»
Comme tous les traducteurs, l’auteur de sous-titres doit d’abord parfaitement
maîtriser le français et les niveaux de langue, de vulgaire à soutenu. Restituer
de l’oral à l’écrit représente l’une des difficultés majeures. «Écrites, par
exemple, les grossièretés deviennent plus choquantes, note Sylvestre
Meininger. Elles sortent le spectateur du film. Il faut toujours baisser d’un
ton dans les sous-titres.»
Le sous-titreur se surpasse
Connaître parfaitement les références culturelles, nationales ou régionales
du film est indispensable pour offrir des équivalents. «Si le personnage d’un
film russe commande un verre de “kvas”, une boisson classique, de base, je vais
traduire par “bière” pour ne pas donner l’impression au spectateur français
qu’il boit un breuvage bizarre, explique Joël Chapron. De même, quand
dans Intouchables le personnage joué par Omar Sy lance “ Dis donc,
Patrick Juvet, faut pas que tu restes là!”, le nom de ce chanteur ne dit rien
à un spectateur allemand, russe ou chinois. Les auteurs de sous-titres sont
condamnés à trouver un personnage connu de tous, y compris, pour être crédible,
du héros du film, habitant de la banlieue parisienne, ou de s’en sortir par une
réplique drôle de leur cru.»
Si les films en version originale sous-titrée ont connu un net essor dans les
deux dernières décennies à Paris, ils demeurent à la marge dans le reste de la
France. «Contrairement aux pays scandinaves où tous les films étrangers sont
sous-titrés, remarque Stéphane Chirol, le marché français, dès qu’on
s’éloigne des grandes villes, privilégie les doublages.»
CORINNE
RENOU-NATIVEL
[Source : www.la-croix.com]
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