Lâché par sa maison d’édition au Canada, l’auteur canadien d’origine haïtienne reconnaît avoir eu recours à l’intelligence artificielle, mais seulement pour des “recherches historiques”. Bouc émissaire d’une situation qui lui échappe, le cas Orélien est devenu le symbole d’une rupture qui fera date dans l’histoire de l’écriture.
Écrit par Jean-Marie Durand
Tout est moche dans ce qui arrive à l’écrivain Thélyson Orélien dont la
maison d’édition Boréal vient de confirmer, après des semaines de soupçons
répétés, que l’auteur du roman C’était ça ou mourir avait bien eu recours à l’intelligence
artificielle. Dans un entretien téléphonique accordé à Libération, il reconnaît lui-même avoir eu recours à l’IA
pour des “recherches historiques”, tout en réfutant l’avoir utilisée pour rédiger son texte.
En étant tout à fait prêt à le croire, et à considérer brutale son
excommunication du paysage des lettres, sa mésaventure signe, de fait, une
rupture qui fera date dans la longue histoire de l’écriture, pourtant riche en
manipulations et falsifications.
Elle ouvre une nouvelle ère du soupçon, en élargissant ce que d’aucuns
appellent aujourd’hui une nouvelle “blessure narcissique” pour les individus,
qui après avoir dû comprendre que la Terre n’était pas au centre de l’univers
(Copernic) que l’humain était un animal comme les autres (Darwin) et que le moi
n’était pas maître de sa propre destinée (Freud), doivent se résigner au fait
que les romancier·ières (et les artistes en général) peuvent les berner en
utilisant en catimini des outils techniques au service de leur art. Un “pacte
de confiance” implicite entre les auteur·rices et les lecteur·rices saute pour
de bon. Le président de l’Académie Goncourt Philippe Claudel parle “d’un
virage d’un point de vue ontologique, anthropologique”.
Penser “l’imagination artificielle”
La “mort de l’auteur”, dont l’expression remonte à un essai éponyme de Roland Barthes publié en 1967, serait-elle advenue
avec la prise de conscience de cette extension du domaine de la littérature
au-delà de ses propres ressources ? Qui peut sincèrement le savoir ?
Comment imaginer le futur du livre autrement qu’en se livrant à un exercice de
prophétie absurde ? Chacun·e semble avoir sa théorie sur la question, ce
qui d’une certaine manière est plutôt rassurant sur le constat de l’importance
symbolique encore réservée à la littérature. Mais ce que
l’affaire Thélyson Orélien révèle en tout cas, c’est combien les appels à
la pureté – littéraire, technique, politique, existentielle – pourrissent les
débats, par ailleurs légitimes sur l’usage de l’IA. Ce qu’Orélien paye
forcément, sans que cela ne soit avoué ouvertement, tient à la manière dont il
met en scène la condition de l’exil. On ne peut pas exclure que les attaques
dont il a été et reste l’objet soient, en grande partie, de nature racistes et
conservatrices.
Mais les attaques fielleuses procèdent aussi d’un certain rapport à la
langue, à un certain rapport fétichisé à la créativité de l’auteur·rice vu
comme un·e créateur·rice isolé·e du monde, en lévitation au-dessus de ce qui
affecte les vies elles-mêmes. Or, l’IA, même si tout le monde la déteste (en
l’utilisant), fait partie de ces vies dont les écrivain·es consignent les
règles et les usages. Si nous sommes tous·tes plus ou moins attaché·es à l’idée
d’une subjectivité et d’un imaginaire absolus de l’auteur, ne serait-il pas
temps (parce qu’on n’a plus le choix) de penser “l’imagination
artificielle”, comme le font les artistes visuels et
chercheurs Grégory Chatonsky et Yves Citton dans un ouvrage paru aux Presses du réel ? Le prompt, l’itération,
l’intentionnalité sont en train de devenir des outils au cœur de la
responsabilité artistique. On ne peut plus feindre de l’ignorer, quand bien
même on veut encore croire au génie unique de l’auteur·rice.
Alors, plutôt que de condamner l’outil en estimant que l’être humain et la
technique peuvent se séparer, “comme le corps d’un vêtement” (selon
l’expression de Chatonsky), il est temps de prendre la mesure de ce nouvel âge
de la création. “Ni l’humain ni l’IA ne créent depuis un point zéro :
toute création naît d’un réseau de contraintes, de techniques, de mémoires et
de relations”, avance l’artiste-chercheur. “L’enjeu n’est donc pas de
savoir qui crée seul, mais ce qui émerge entre l’humain et la machine”. À
ses dépens, en traversant une épreuve douloureuse, Thélyson Orélien
restera le nom de cette bascule culturelle.
[Photo
: Joel Saget / AFP - source : www.lesinrocks.com]

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