Que son dernier livre puisse faire de lui un paria, Benjamin Moser s’en fiche. Dans Antizionisme, il veut, sans s’autocensurer, faire connaître les #Juifs qui ont rejeté l’État d’ #Israël et briser le tabou qui entoure la critique de fond. « Le #sionisme n’a jamais eu pour but de mettre les Juifs en sécurité. Il s’agissait de leur donner du pouvoir. »
Propos recueillis par Dries Blontrock
Dans son nouveau livre Antizionisme, M. Moser, un Américain installé depuis des années aux Pays-Bas, dresse le portrait de douze Juifs qui, comme lui, attaquent ouvertement l’idéologie sur laquelle repose l’État d’Israël. Dans un chapitre introductif, il règle ses comptes avec les idées du grand idéologue sioniste Theodor #Herzl. Il montre ensuite que, dès la publication de L’État des Juifs de M. Herzl, des critiques se sont élevées dans le monde juif et n’ont jamais cessé depuis. Ces voix critiques viennent du monde entier : du Brésil et du Texas à l’Irak, de la Pologne à l’Afrique du Sud, mais aussi d’Israël même.
Vous concluez votre plaidoyer par ces mots : « Ce livre est resté inachevé, parce que la réponse manque. » La réponse à quelle question ?
« Le sionisme est une plaie ouverte, car les souffrances des Palestiniens n’appartiennent pas au passé. Elles s’aggravent chaque jour. Pour le moment, nous n’y voyons pas de solution, mais il n’y en a pas non plus pour les Juifs. Comme l’a dit un jour Hannah Arendt, la question juive a été résolue, mais uniquement en forçant des centaines de milliers de personnes à fuir. Nous ne savons pas quelle issue tout cela peut avoir. »
Vous retracez des
siècles d’opposition juive au sionisme. Mais à voir aujourd’hui Gaza et la
Cisjordanie, on peut en conclure que cette idéologie n’a jamais été aussi
forte. L’antisionisme a-t-il vraiment une chance de réussir ?
« Oui, il est déjà en train de réussir. Partout dans le monde, où que l’on regarde, on comprend qu’Israël agit mal. Tout le monde le comprend. Avec ce livre, je veux que les gens comprennent qu’Israël était une erreur dès le départ. Le sionisme nous a menés là, c’était inévitable. Tous les pays commettent des fautes, mais on ne dirait jamais : “La Belgique est mauvaise en soi.” Israël, en revanche, n’est pas simplement un pays qui commet des erreurs. Israël est une erreur. »
Antizionisme n’est pas un réquisitoire contre la politique
israélienne, mais une attaque contre le fondement idéologique de l’État.
« Je définirais le sionisme comme la création et le maintien d’un État juif en Palestine. C’était une idée épouvantable de fonder une colonie juive dans un pays dont 95 à 97 pour cent des habitants n’étaient pas juifs. Cela ne pouvait que mal finir : ce n’était possible qu’en chassant les gens. Je ne suis pas le seul à dire que c’est un problème majeur : beaucoup des premiers sionistes le pensaient aussi. Dans mon livre, je cite le penseur sioniste Ze’ev Jabotinsky, qui disait qu’aucun peuple ne déguerpit comme ça de son propre pays. C’est humain : personne ne veut céder son pays. La seule façon d’y parvenir malgré tout est de recourir à une violence telle que les gens capitulent complètement ou prennent la fuite. Les sionistes ont essayé les deux options, sans succès. »
« L’exclusion, l’injustice et le racisme existent malheureusement dans tous les pays. Mais il me paraît très important de dire qu’en Israël, il ne s’agit pas de regrettables dérives, mais d’une maladie congénitale et héréditaire. »
De tels propos
vous opposent frontalement à une grande partie de la communauté juive et à bien
d’autres.
« Je ne fuis plus la controverse. Je descends de réfugiés allemands. On m’a toujours appris que le “plus jamais ça”, cette réponse à l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, vaut pour tout le monde. Quand je vois les souffrances des victimes de la Shoah servir à tuer d’autres personnes, je me fiche de ce que ceux qui agissent ainsi pensent de moi. Je veux dire, je ne me préoccupe pas non plus de ce que le Ku Klux Klan pense de moi. »
« J’ai dû faire tout un cheminement. J’ai été élevé dans l’idée que le sionisme et Israël étaient de belles choses, dignes d’éloges. Je n’en croyais pas mes oreilles lorsqu’une amie a rejeté en bloc le sionisme comme une absurdité. Des Juifs venus de l’étranger seraient “rentrés chez eux”, mais ils ont, ce faisant, évincé un peuple. Nous ignorions combien de personnes s’y étaient opposées à l’époque : on ne m’avait jamais raconté cette partie de l’histoire. On m’a toujours vendu ce récit comme la vérité : la Shoah, c’était mal ; Israël, c’est bien. Après la fin de la #Shoah en 1945, nous avons connu en #1948 (avec l’État d’Israël, ndlr) une réparation miraculeuse pour ces souffrances : voilà ce qu’on me racontait. Je n’entendais pas l’autre récit. »
Vous affirmez que
le #sionisme et le #judaïsme ne sont pas synonymes.
(Il interrompt.) « Des antonymes ! Ce sont des antonymes, les penseurs religieux l’ont toujours dit. »
Comment expliquer
que, pour beaucoup, ces notions se confondent totalement ?
« Parce que c’est la politique étrangère des sionistes et d’Israël depuis cent ans. Ils arborent nos symboles sur leur drapeau. Ils disent “Juifs” quand ils veulent dire “Israéliens”. Un parlementaire israélien a dit : “Je suis fier des ruines de #Gaza, et du fait que chaque bébé racontera dans 80 ans à ses petits-enfants ce que les Juifs ont fait.” Il est tellement regrettable qu’une puissance étrangère, Israël, sur laquelle nous n’avons aucune prise, nous colle à tous, nous les Juifs, la même étiquette. C’est pourquoi nous devons nous dresser sans relâche et dire chaque jour : “Ce n’est pas nous.” Pour autant, nous ne pouvons pas nier que beaucoup de Juifs approuvent bel et bien cela. C’est la grande ligne de fracture du monde juif. »
« Pour les Juifs, le travail d’introspection nécessaire ici est encore plus difficile que pour les catholiques, les musulmans ou les Allemands. Les Juifs n’avaient jamais eu, auparavant, à s’interroger sur leur rapport à leur propre histoire. Aujourd’hui, si. Ils ne peuvent pas concevoir que leur groupe commette des crimes à une telle échelle. Moi non plus, je n’aurais jamais imaginé que des Juifs puissent commettre un génocide. »
Pourquoi avoir construit votre
plaidoyer autour de ces douze mini-biographies ?
« Dès le #7octobre 2023 (le jour de l’attentat du Hamas et du début de la guerre menée par Israël à Gaza, ndlr), je savais ce qui allait se passer. J’ai compris qu’il fallait raconter cette histoire maintenant. Aujourd’hui, le livre est là et les bombes tombent toujours. Je n’ai pas d’armée de l’air, mais je peux défendre mes valeurs. Ce n’est pas avec une chanson ou un article qu’on arrêtera les bombardements, mais je veux contribuer à créer un climat dans lequel le changement est possible. J’espère que les idées que je présente ici feront bouger l’opinion publique et rendront ainsi possibles des changements politiques. »
« Je voulais aussi que les Juifs séfarades et ashkénazes se reconnaissent dans mon livre. Je voulais écrire sur des gens du monde entier, d’Afrique et d’Amérique latine, je voulais y faire figurer des homosexuels. Tous ceux qui ouvrent ce livre doivent pouvoir s’identifier à cette histoire, parce qu’elle nous concerne tous. L’un de mes personnages, Helena Salem, une journaliste juive brésilienne, aborde le sujet sous un angle féministe et depuis le Sud global. J’ai trouvé cela fantastique. L’histoire d’Ahmad Sadiq Saad était essentielle pour parler des Juifs arabes antisionistes. Ce n’est pas une question locale. Je ne fais pas figurer tous ces gens par une sorte de “wokeness”, par souci d’inclusivité pour l’inclusivité, mais parce que cette histoire concerne le monde entier. »
Beaucoup des
personnes évoquées dans votre livre ont fini en parias. Le même sort vous
attend-il ?
« Absolument. Mais voulez-vous faire partie de ceux qui soutiennent le #génocide ? Je compare parfois cela à ce que j’ai vécu en faisant mon coming out. On pense qu’on ne sera plus accepté, et c’est effectivement parfois ce qui arrive. Mais, d’un autre côté, on se retrouve dans un milieu bien plus sympathique. Les gens dont je parle dans ce livre sont fantastiques. Non, je ne recherche pas l’approbation des sionistes. Nous avons les gens les plus sympas de notre côté. »
Vous n’hésitez
pas à établir des parallèles entre le sionisme et l’Allemagne nazie. Est-ce une
provocation ?
« L’intention n’est absolument pas de provoquer. Personne ne prend plaisir à constater ces parallèles. Tout au long de ce livre, on voit des gens essayer de les éviter. À un moment, la grande juriste israélienne Felicia Langer se trouve dans une prison et voit que les prisonniers ont des numéros sur la tête. Elle demande au gardien : “Cela ne vous rappelle rien de notre propre passé ?” Il dit : “Vous n’imaginez pas combien il y a d’Ahmad et de Mohammed ici, ni combien il est difficile de les distinguer.” Elle répond : “Vous n’imaginez pas combien il y avait de Bernstein et de Rubinstein à l’époque (dans les camps de concentration, ndlr), ni combien il était difficile de les distinguer.” La dure vérité, c’est que le comportement des sionistes appelle la comparaison avec le #nazisme. »
Comment avez-vous
découvert la tradition juive antisioniste ?
« Je viens de la gauche, mais il est justement très intéressant de voir que des conservateurs, par exemple, se sont eux aussi opposés au sionisme. L’opposition venait de tous les horizons. Certains s’y opposaient pour des raisons religieuses, liées au judaïsme orthodoxe, d’autres parce qu’ils étaient communistes, donc internationalistes. On obtient ainsi un panorama de la pensée juive, avec ce statut de paria que je trouve si caractéristique : on ne se contente pas de comprendre la position de celui qui est en marge, on se met à sa place et on assume soi-même cette position. Par principe, on veut se ranger du côté des exclus. »
Bien que des voix
antisionistes aient mis en garde contre les conséquences du sionisme dès
l’époque de M. Herzl, elles n’ont pas été écoutées.
« Ce livre parle aussi de la violence avec laquelle on les a réduits au silence. Les gens veulent des certitudes, c’est très compréhensible, et les sionistes leur en offraient. En Europe, la plupart des Juifs étaient pauvres et avaient souvent été victimes d’abus de pouvoir. Herzl est alors arrivé en leur disant qu’ils n’avaient pas à se laisser faire. Il le disait parce qu’il voyait les Juifs comme des gens qui, comme tout le monde, avaient soif de pouvoir. Et c’est ce que l’on voit en Israël, exemple extrême d’une société qui ne comprend que le langage de la violence – pour reprendre une phrase que les Israéliens emploient souvent à propos des Arabes. »
Après avoir lu
votre livre, on se demande comment la communauté juive a pu basculer à ce point
vers le sionisme. Il n’a pas toujours été le principal courant.
« Les sionistes ont dû leur succès au fait que le gouvernement anglais croyait aux théories du complot antisémites. “Les Juifs sont derrière tout, et si vous nous avez dans votre camp, vous gagnerez la guerre.” Aujourd’hui encore, le sionisme s’appuie sur l’idée que les Juifs sont derrière tout. La peur qu’ils inspirent a toujours été une force. La population juive d’Israël est comparable, en nombre, à celle de la Flandre. Imaginez que la Flandre bombarde la moitié de l’Europe : comment pourrait-elle alors continuer d’exister ? Elle ne le pourrait que si beaucoup n’osaient pas s’en prendre à elle et si les gens avaient peur de la critiquer. En Californie, personne n’a peur de dire quelque chose sur la Flandre. Quand il s’agit d’Israël, beaucoup se taisent. Nous devons pouvoir dire les choses telles qu’elles sont. »
La majorité des
Juifs est-elle aujourd’hui sioniste ?
« Cela dépend. Beaucoup de gens se disent opposés à Benyamin Netanyahou, mais Israël existe depuis si longtemps que nous avons fini par penser qu’il avait sa place là-bas. Aux États-Unis, le nombre de personnes qui jugent qu’Israël n’est pas un bon allié, qu’il commet des crimes de guerre et un génocide et qu’il pratique l’apartheid a rapidement augmenté. Mais qualifier ces gens d’antisionistes, cela paraît très extrémiste. C’est aussi ce que je pensais : je faisais partie des sionistes progressistes qui approuvaient l’existence d’un État juif, sans en mesurer toutes les conséquences. En réalité, cela revient à donner le pouvoir à une minorité qui terrorise la majorité. Mais on n’a jamais présenté les choses en ces termes aux gens. »
Pourquoi Israël
et le sionisme vont-ils alors de soi, pour les Juifs comme pour les non-Juifs ?
« Eh bien, parce qu’ils existent déjà. Mais je voudrais inviter chacun à réfléchir aux origines de cet État. D’où vient-il ? Qui l’a installé là ? Qu’a-t-il fait ? Et que fait-il aujourd’hui ? Comment pouvons-nous mettre fin à ces assassinats, à ces meurtres et à cette guerre ? Cela n’est possible qu’en dissociant les notions de “Juif” et d’“Israël”. En disant : il y a des Juifs qui trouvaient cela mal et le trouvent toujours. Pourquoi ne nous donne-t-on jamais la parole ? »
Du point de vue
sioniste, l’alternative serait que les Arabes jettent les Juifs à la mer.
« C’est ce qu’ils disent toujours. Voilà pourquoi ce que raconte Ronnie Kasrils, le militant juif sud-africain contre l’apartheid, est si drôle – enfin, drôle : il évoque les photos qu’il a vues de sionistes poussant littéralement les Palestiniens à la mer, à Jaffa. On le constate si souvent : quand Israël et le sionisme disent quelque chose, on peut partir du principe que la vérité est l’exact contraire. »
Selon vous, le
sionisme se caractérise avant tout par le fait qu’il est prêt à jouer sur les
peurs et les tragédies juives. Israël n’est-il donc pas le refuge qui peut en
protéger les Juifs ?
« Depuis 1945, #Israël est de loin l’endroit le plus dangereux au monde
pour les #Juifs. Aucun autre pays ne lui est comparable. Où
voudriez-vous vivre : à Anvers ou à Los Angeles, ou bien à Tel-Aviv ? Le
sionisme n’a jamais eu pour but de mettre les Juifs en sécurité. Il s’agissait
de leur donner du pouvoir. Ce sont deux choses très différentes. »
Antizionisme, paru en néerlandais aux éditions De
Arbeiderspers, paraîtra également en anglais sous le titre Anti-Zionism : A Jewish History chez Doubleday (Penguin Random House).
https://www.standaard. be/bundle/ds/en-francais/14908?item=8
[source : www.iviv.hu]

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