Des romans de Patrick Modiano, on pourrait dire qu’ils sont tous plus ou moins écrits à travers une vitre, voire une vitre embuée. Et de L’éléphant, peut-être plus encore.
« Baiser derrière le rideau », Edvard Munch (1892)(détail)
Écrit par Pierre Benett
Non seulement son personnage épie ses voisins depuis sa fenêtre, mais il regarde les gens et les choses à travers la « lumière blanche et aveuglante » de l’amnésie. Tout le mène donc, sans empressement mais avec la lenteur du pas de l’éléphant, à traverser la vitre.
À moins de vouloir faire un exercice encyclopédique, il serait vain de chercher à lister les éléments qui reviennent dans les romans de Patrick Modiano. À la rigueur, on peut relever ce qu’on aime y retrouver. En lire un, nouveau ou non, c’est retrouver une atmosphère (vaporeuse), des mouvements (le retour, l’errance, la fugue, la dissimulation), des lieux (les rues de l’ouest parisien, les boulevards de ceinture et leurs immeubles en brique rouge, les cafés), des objets (les numéros de téléphone, les listes), et même des noms (le garage Béavioure !)… et, bien sûr, des êtres perdus dans le temps et en quête d’eux-mêmes à travers un détail à y retrouver, tant et si bien qu’ils pourraient n’en former qu’un. Ce cycle, désormais composé d’une cinquantaine de romans depuis La place de l’Étoile (1968), n’a ni véritable début ni, de ce qu’on en sait, de fin. À l’image des Boulevards de ceinture, sa forme est absolument circulaire, comme la mémoire.
Il y a un donc un
plaisir certain (régressif, diraient peut-être nos amis psychanalystes, mais
pourquoi pas ?) du retour du même dans certaines lectures – et on comprend
d’autant mieux que les amateurs de Modiano puissent aussi l’être de Simenon.
Mais, au-delà de la lecture réconfortante, ce sentiment n’a rien d’anodin
concernant un écrivain qui met en scène moins le retour de l’identique que les
légers décalages, défaillances et divergences de la mémoire. Au contraire, il
faut peut-être faire confiance à ce sentiment-là. Car tout se passe comme si,
depuis plus d’un demi-siècle, le romancier donnait à ressentir à ses lecteurs
ce qu’éprouvent ses personnages, qui voient revenir des détails de leur passé,
se font surprendre par les coïncidences et les échos entre les époques, voient
la même chose se passer mais différemment. Dès lors, si on en a lu au moins
deux, lire Modiano c’est surtout retrouver une manière de raconter : une
narration et une langue en apparence claires, mais qui s’opacifient au fur et à
mesure que progresse la lecture (du roman en question, et du cycle dans son
ensemble). En quelques pages, on ne sait plus où l’on est, ou plutôt quand
on est. Et il faut s’y reprendre à plusieurs fois pour dissiper un peu le
brouillard qui nous entoure – nous et eux, tous ces gens qui tentent tant bien
que mal de le transpercer.
L’éléphant ? Drôle de titre pour l’auteur de Villa Triste ou Du plus loin de l’oubli. Le réseau Modiano, toujours bien informé, nous apprend que le roman devait s’appeler Derrière les vitres et que, tel un personnage de Modiano, il a pris une seconde identité. Laquelle est la vraie ? Les deux titres ne font pas mystère de leur signification. Ludo Van Walle, vieil homme, vit de menus travaux éditoriaux et de traductions pour les bien nommées éditions du Sablier (déjà présentes dans Accident nocturne). Il passe beaucoup de temps à sa fenêtre, à regarder, dans l’immeuble d’en face, celles d’une femme plus ou moins de son âge, Mme Thouvenin, et d’une plus jeune, Yvonne Beulaigne. De l’éléphant, il a la silhouette et le poids (1,95 m et plus de 120 kg), à tel point qu’il ne se reconnaît plus. Mais il n’en a pas la mémoire : il ne se souvient de rien. Aveuglé, il doit faire, malgré ses maux de tête, un effort constant. Mais sa dépossession est aussi une chance. S’il ne reconnaît rien ni personne, il est doté du sixième sens des personnages de Modiano : il sait reconnaître des signes du passé, même et surtout imaginaires. Où et comment a-t-il connu cette Mme Thouvenin, qui, contrairement à lui, ressemble à celle qu’elle était il y a quarante ans ? Et ce Bernard Pinguet, qui ressemble à s’y méprendre aux innombrables types louches qui entouraient son père ? D’où vient cet air de déjà-vu ?
Il y a le malaise du passé, mais il y a aussi celui du présent, que Van Walle évite, agressé par son « vacarme », « de plus en plus assourdissant », dans un monde devenu « si incompréhensible », où l’on prévoit « des guerres prochaines ». Depuis quelques livres, le témoin Patrick Modiano observe explicitement Paris et son époque se modifier sous ses yeux. Le téléphone est devenu portable, les rues sont encombrées de touristes… On reste chez Modiano : l’indicatif n’est pas encore 06 mais 01, les quartiers sont déserts et l’on y porte encore une montre (ce qui conduit à ce geste inouï : demander l’heure). Contrairement à ce que son image d’Épinal laisserait croire, cette œuvre n’est pas étanche aux transformations contemporaines ; simplement, elle les regarde avec un léger décalage. Là encore, comme derrière une vitre.
À l’affût de
signes, de coïncidences, de traces, l’éléphant qui erre dans le XVIe
arrondissement se lance dans une quête qui, en sourdine, se fait pressante,
vitale, car elle a lieu à un âge où, le sablier le rappelle, le temps est
compté, où apparaît « le signal que ces images du passé allaient
brusquement s’éteindre ». Tout devrait donc aller vite et l’enquête
donner des réponses, mais la brièveté de ce livre, l’un des plus courts de
l’auteur, aux chapitres parfois constitués d’une seule page, n’implique pas que
les trous et ellipses qui composent la majeure partie du récit soient remplis. Comme le remarquait
Norbert Czarny à propos
du précédent livre, La danseuse, la structure du récit se fait plus
vive, l’écriture plus ramassée, ramenée à l’essentiel : le flou entre les temps
et entre les images. En somme, on a ici accès à un condensé de Modiano. Où,
pourtant, l’écriture continue de chercher des voies pour nous faire vivre la
traversée du temps que vit Ludo Van Walle.
Malgré la tension
du récit, la quête ralentit, bifurque. Dans L’éléphant, la mémoire
semble se délester plus que se remplir, au fur et à mesure qu’avance son lourd
et lent personnage. Et Patrick Modiano n’est pas sans une douce ironie :
l’amnésique est censé écrire ses Mémoires et rendre un manuscrit, que son
éditeur aime appeler un « ours »… On ne dira rien de la résolution de
l’intrigue, fulgurante, si ce n’est qu’elle rebat les cartes de manière
magistrale, en quelques paragraphes sidérants où un personnage confie son
angoisse à un autre, où les simples mots « rafle » et « panier à
salade » disent que « quelque chose s’est passé ici longtemps
auparavant, un événement dont lui parvenaient encore des ondes, mais
brouillées ». Tout le récit se retrouve inséré dans un temps qui le
dépasse et le condense à la fois. Sans retrouver une mémoire totale et
lumineuse, l’éléphant traverse enfin la paroi de verre qui le séparait de
lui-même.
Le merveilleux
tour de passe-passe que Patrick Modiano organise à nouveau, la féerie de cette
ronde qu’il orchestre avec une simplicité confondante et pourtant si subtile,
l’émotion que nous procurent les détails qu’il parsème dans son texte, la
finesse avec laquelle il brouille les temps : tout cela nous fait regarder nous
aussi avec des jumelles. C’est-à-dire en regardant de loin, mais en voyant de
près.
Patrick Modiano | L’éléphant. Gallimard, 112 p., 16 €
[Image : CC0/WikiCommons - source : www.en-attendant-nadeau.fr]

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