Marc Knobel salue la parole de Delphine Horvilleur qui affronte les douleurs israéliennes et palestiniennes.
Écrit
par Marc Knobel
Le nouveau livre de
Delphine Horvilleur aide à penser, à ressentir et à tenir debout quand tout n’est plus que
ruines. Mes lectures sont toujours saccadées. J’ouvre un livre. Je le ferme. Je
regarde la couverture. Je ferme le livre. Je l’ouvre de nouveau. Pourtant, il
est des livres qui, dès la première page, retiennent toute mon attention. Il faut
une fluidité. Il faut une pensée. Il faut une écriture. Il faut que les mots
viennent à nous. Qu’ils nous arrêtent. Qu’ils nous dérangent. Qu’ils nous
obligent à réfléchir. Il faut surtout qu’ils nous touchent.
C’est
ce qui m’est arrivé en ouvrant le nouvel ouvrage de Delphine Horvilleur, Sermons sous les
décombres.
Les
sermons réunis dans ce livre ont été prononcés dans la synagogue où Delphine
Horvilleur officie, au soir de Yom Kippour, lors d’offices de Shabbat, de
Hanouka, de Pourim, de Pessa’h ou de Rosh Hashana.
Le
premier texte, « La prophétie de Léonard », a été prononcé le 24 septembre
2023, au soir de Yom Kippour, quelques jours avant les massacres du 7 octobre.
Le deuxième, « La légende de Rabbi Naḥman »,
date du 13 octobre 2023, alors que le traumatisme, la douleur et l’angoisse
avaient déjà saisi Israël, les Juifs de la diaspora et bien au-delà.
« Ces
sermons tentent de mettre des mots là où les mots manquent, là où la violence,
la peur et le chagrin rendent parfois la parole presque impossible. »
Ces
sermons accompagnent ensuite le temps de la guerre, des deuils, de l’attente
des otages, des fractures politiques et morales, jusqu’au retour des derniers
otages en 2025. Ils tentent de mettre des mots là où les mots manquent, là où
la violence, la peur et le chagrin rendent parfois la parole presque
impossible.
Delphine
Horvilleur écrit (p. 53) : « En traversant tous les mots que j’ai prononcés
depuis le 7 octobre, je réalise aujourd’hui combien ils sont troués. Non par
manque de lucidité, mais par la force des traumatismes qui les hantent, et tout
ce qui empêche de dire ou d’entendre. J’y retrouve tant de fantômes du passé,
ceux de mon peuple, et ceux de l’Histoire, les peurs de mes ancêtres et toutes
ces douleurs réveillées chez moi ou chez mes proches ».
Cet
aveu est rare chez quelqu’un qui parle en chaire. Elle ne prétend pas dominer
ce qu’elle traverse, et c’est ce qui rend sa parole crédible.
Les douleurs
que l’on ne peut nier
Delphine
Horvilleur nous parle des drames qui frappent les Israéliens. Elle ne les
évoque pas de loin, à travers des chiffres, des dépêches, des polémiques ou des
slogans. Elle a vu cette douleur. Elle l’a rencontrée lors de ses nombreux
séjours en Israël. Elle a parlé avec des familles de personnes prises en otage.
Avec les proches de victimes assassinées par les terroristes du Hamas. Avec les
familles endeuillées, celles qui attendent encore, celles qui savent qu’elles
ne reverront plus les leurs.
Elle
refuse aussi le renversement des responsabilités, et le dit sans détour (p.
105) : « Le 7 octobre dernier a eu lieu un massacre, mené par une organisation
dont le projet est résolument génocidaire, et rien n’a su, ce jour-là, empêcher
la tragédie de se dérouler. Dans l’esprit de nombreuses personnes, depuis cette
date, les chaînes de causalité semblent se retourner, des réductions
caricaturales s’opèrent. Qui aurait cru par exemple que si vite les victimes
semblent mises en accusation ? Que s’exprimerait l’idée que des familles
brûlées vives, des jeunes réunis à un festival de musique ou des gamins
kidnappés et torturés l’auraient un peu cherché ? »
Elle a
rencontré les proches de jeunes gens qui assistaient au festival Nova et qui
furent tués le 7 octobre. Derrière les chiffres, derrière les discours,
derrière les querelles et les commentaires, il y a des visages, des prénoms,
des vies interrompues et des familles à jamais bouleversées.
C’est
cette douleur israélienne, cette douleur juive, cette douleur humaine, qu’elle
porte dans ses sermons. Mais elle ne s’y enferme pas. Elle ne s’en sert pas
pour nier ou effacer celle des autres.
Elle
prie, aussi, et c’est peut-être là que le livre est le plus nu (p. 82) : « Je
prie du fond de notre désespoir, pour que dans cette nuit qui débute, nous
sachions encore raconter des belles histoires : pas celles qui feront de nous
des assoiffés de vengeance ou des êtres mutilés par la colère, mais celles qui
nous rendront plus humains et plus grands ».
«
Delphine Horvilleur ne questionne donc pas seulement la douleur des Israéliens.
Elle questionne aussi celle des Palestiniens. Elle refuse que les souffrances
soient utilisées les unes contre les autres. »
À Gaza
aussi, des familles sont endeuillées. Des enfants meurent. Des maisons
disparaissent. Des vies sont brisées, bouleversées ou détruites. Cette
douleur-là ne peut être niée, minimisée ou effacée d’un revers de la main.
Delphine
Horvilleur ne questionne donc pas seulement la douleur des Israéliens. Elle
questionne aussi celle des Palestiniens. Elle refuse que les souffrances soient
utilisées les unes contre les autres. Elle rappelle, avec gravité, qu’il n’y a
pas d’humanité véritable lorsque la douleur d’un peuple rend aveugle à celle
d’un autre.
C’est
sans doute l’une des forces les plus profondes de ces sermons : dire la
blessure juive sans devenir aveugle à celle des Palestiniens ; refuser
l’indifférence sans céder aux simplifications ; tenir ensemble la mémoire, la
compassion et l’exigence d’humanité.
Sa
lecture du Talmud est toujours tournée vers le présent et n’est jamais
étrangère à la question politique (p. 99) : « Doit-on considérer comme les
rabbins du Talmud, que la lumière véritable ne vient jamais autant d’une
victoire militaire que d’une lumière qui jaillit d’ailleurs ? Jamais de la
simple force des armes sur un champ de bataille, mais toujours d’une source
inattendue qui saura rompre avec l’obscurité ou l’obscurantisme ? » C’est sa
méthode : une question tirée d’un texte ancien, qui laisse le lecteur seul avec
elle. Pas de réponse facile.
Je ne
dis pas que cela est simple. Rien ne l’est. Il est même devenu particulièrement
difficile de tenir cette parole, tant les injonctions sont fortes, tant les
passions sont exacerbées, tant les uns et les autres veulent parfois nous
assigner à un camp, à une douleur unique, à une fidélité exclusive.
Rester
debout
Il
m’arrive de vivre sous une pression constante. Une pression qui n’a qu’un seul
mot : oppression. Il ne se passe pas un jour sans que l’on parle de nous. Sans
que l’on dise ce que les Juifs seraient devenus. Sans que l’on interroge notre
place. Sans que l’on nous explique ce que nous devrions penser, ce que nous
devrions dire, ce que nous devrions ressentir. Sans que l’antisémitisme soit
parfois relativisé, déplacé, nié ou travesti.
Dans
ce climat, les mots de Delphine Horvilleur sont précieux. Ils ne donnent pas de
réponses faciles. Ils ne cherchent pas à flatter. Ils ne prétendent pas faire
disparaître les décombres. Mais ils nous invitent à les regarder. À entendre ce
qui se dit sous les gravats de l’histoire, de la peur et du chagrin. À ne pas
détourner les yeux.
Elle
relie les textes de la tradition juive. Elle interroge la Bible. Elle convoque
les récits anciens, les figures rabbiniques, les légendes et les paroles transmises.
Mais elle ne se réfugie jamais dans le passé. Elle fait du passé une lumière,
parfois fragile, parfois vacillante, pour éclairer notre présent.
« Les
mots de Delphine Horvilleur sont précieux. Ils ne donnent pas de réponses
faciles. Ils ne cherchent pas à flatter. »
Lorsqu’elle
nous prévient que les mots peuvent devenir des maux, elle touche à l’essentiel.
Car les mots ne sont jamais innocents. Ils peuvent nommer. Ils peuvent
consoler. Ils peuvent éclaircir. Mais ils peuvent aussi désigner, accuser,
préparer l’exclusion, nourrir la haine et justifier la violence. Nous le
savons, nous qui vivons dans un temps où l’injure, l’amalgame et la
déshumanisation se diffusent avec une facilité effrayante.
J’ai
toujours eu du mal avec les rabbins. Je n’entre pas facilement dans une
synagogue. J’y vais rarement. Mais je n’ai aucun mal avec Delphine Horvilleur.
J’apprends d’elle. Je lis en elle le passé, le présent et peut-être l’avenir de
l’humanité.
Sermons sous les décombres possède cette force que peu
de livres ont. La force de nous atteindre. De nous inquiéter. De nous relever.
Et de nous obliger à penser.
Dans
une époque où je me sens sans cesse ramené à ce que je suis, à ce que nous
sommes, à ce que les autres disent des Juifs, le livre de Delphine Horvilleur
me redonne la possibilité de penser, de ressentir et de tenir debout.
Il ne
fait pas disparaître les décombres.
Il me permet de ne pas m’y perdre.
Sermons sous les décombres de Delphine Horvilleur,
Olivier Nora éditions, octobre 2026,
230 pages, 21 €
[Source
: www.revuedesdeuxmondes.fr]
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