Une affiche publicitaire pour des services à domicile se fait l’écho de l’imaginaire racial et un rappel de l’ordre social, miroir des différentes intersections de race, genre, classe et migration qui se jouent dans l’imaginaire collectif.
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| [photo de l'auteure] |
L’espace public est un des
lieux du rappel à l’ordre racial, social et de genre. Qu’il s’agisse de la
façon dont les un·es l’occupent, ou non, y sont surveillé·es ou exclu·es, mais
aussi des productions visuelles. En ce mois de rentrée scolaire, aux côtés des
affiches pour les saisons culturelles, le prêt-à-porter, se trouvent celles
pour les aides à domicile, dont celle-ci pour l’entreprise O2, qui a attiré mon
attention.
La première image présente
une femme noire, femme de ménage, la seconde, deux garçons blancs accompagnés
de leur baby-sitter blanche, et enfin deux hommes, un senior et l’autre, son
aide à domicile. Lorsque j’ai pris cette photo, je n’avais pas encore la
formulation de ce qui m’avait interpellé dans cette affiche, seulement une
intuition.
Cette campagne d’affichage, comme d’autres éléments visuels médiatiques (on peut citer la campagne de promotion de la série Surveillant capturée dans le métro parisien par Jaymie Silk), est l’écho de l’imaginaire racial et un rappel de l’ordre social, miroir des différentes intersections de race, genre, classe et migration qui se jouent dans l’imaginaire collectif. Il faut regarder l’affiche d’O2 au prisme du reportage de StreetPress paru le 8 septembre sur le racisme subi par les baby-sitters, qu’il provienne des parents ou des enfants.
Un premier réflexe
libéral serait de critiquer l’affiche sur la base de « mauvaise »
représentation des femmes noires comme femmes de ménage, mais cette opposition, en apparence contestataire, ne
fait que légitimer l’ordre social et la hiérarchie sur le métier dont on peut
être fier ou pas, dégradant ou non, tout en proposant une autre représentation
qui viendrait invisibiliser le fait que les femmes noires, arabes et asiatiques
composent le gros du contingent de ces emplois.
Elles sont les visages contemporains du
prolétariat ouvrier, un visage qu’une partie de la gauche refuse : femme
de ménage, caissière, employée à domicile, loin de l’image d’Épinal du
travailleur de mine. Si critique il doit y avoir, mais ce serait une
conversation plus large sur la publicité, ce serait cette image donnée de
l’employée de maison heureuse et satisfaite avec son salaire qui, sûrement, lui
permet un temps plein au salaire minimum, ne prend en compte ni son temps de
trajet, ni ticket-restaurant.
C’est l’image se trouvant au centre,
avec la baby-sitter, qui doit attirer notre attention, comme objet projetant
les aspirations de classe et de race des clients potentiels. Les receveurs du
service sont une famille blanche, mais la baby-sitter est aussi blanche, loin
de la réalité des nounous que l’on peut croiser à la sortie des écoles, dans
les parcs de Paris, pour les enfants en bas âge, ou même les plus grands.
Si
certains parents racistes qui embauchent tout de même des femmes non blanches
recherchent une main-d’œuvre qu’ils estiment plus facile à exploiter, d’autres
leur font payer une contradiction liée à leur propre position sociale,
notamment dans les familles où la garde d’enfants pèse lourdement sur le
budget. Les baby-sitters non blanches sont souvent celles dont les tarifs
restent accessibles. Leur présence devient alors le rappel de leur propre place
dans la hiérarchie sociale : malgré leurs aspirations, ils ne peuvent pas
se permettre une jeune fille au pair ni surenchérir sur un marché de la garde
d’enfants particulièrement tendu.
S’interroger sur ce qui est présenté
Cette
publicité est à destination de potentiels employeurs, et parmi eux des parents
de plus en plus investis dans des stratégies scolaires allant du déménagement
pour s’assurer une meilleure école de secteur au choix du privé, en passant par
des stratégies de bilinguisme.
L’affiche rappelle l’assignation de
racialisation du genre et de la classe : les personnes blanches sont les
employeurs, et les personnes qui vendent leurs services sont les femmes noires
au ménage, comme métier permanent, et la garde d’enfants par des jeunes et
dynamiques jeunes femmes blanches, sûrement étudiantes (donc en temporaire),
qui peuvent aider aux devoirs et « sans
accent, sans voile, sans africanité » (pour reprendre les insultes dirigées contre les
baby-sitters de l’article de StreetPress).
C’est ici que l’imaginaire et la
réaffirmation de l’ordre social se jouent, où, pour médier la tension produite
par l’exploitation capitaliste et le patriarcat, comme le rappellent les
travaux de la sociologue Rose-Myrlie Joseph, l’illusion d’égalité vis-à-vis du
partage du travail domestique au sein du couple de classe moyenne et supérieure
repose sur les femmes de ces couples qui, à défaut d’être ménagères, deviennent
manageuses des femmes de classe populaire employées.
Comme nous invite à faire bell hooks
dans Culture insurgée : résister à
l’hégémonie culturelle, décoloniser nos imaginaires, nous devons toujours interroger ce qui nous est présenté à
l’aune du sens commun qu’il veut renforcer. Il nous faut aussi aller plus loin que
les commisérations sur la représentation dite positive, dans ce cas-ci, c’est
percevoir le lien direct entre l’enquête StreetPress et ces campagnes
publicitaires.
La subversion ne consiste pas uniquement
à produire des représentations différentes de la réalité ; parfois,
montrer la réalité telle qu’elle est peut être transgressif. Une telle
représentation composée uniquement de personnes migrantes ou descendantes de
l’immigration postcoloniale serait un rappel des lignes raciales à l’œuvre sur
nos écrans, dans les services publics ou encore dans les restaurants parisiens,
où l’on peut suivre ces lignes entre le personnel en salle, celui en cuisine et
les livreurs Deliveroo, corps en attente sur le trottoir. Un rappel du contrat
racial décrit par Charles Mills pour les uns ; pour les autres, l’ordre
social naturel.
[Source : www.politis.fr]

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