San Sebastián International Film Festival 2026
Écrit par Arthur Bouet
Curieux objet que ce Burgundy, fruit d’un patient travail d’immersion des réalisateurs étasuniens Michael Dweck et Gregory Kershaw dans le terroir bourguignon. Dressant le portrait d’une communauté gravitant autour de la passion du vin, le long-métrage se situe dans un état intermédiaire assez passionnant entre fascination et satire.
Parmi les différents personnages qu’il
brosse (viticulteur, sommelier, critique, maître d’hôtel, etc), le jeune Enzo
Ferraroli, dix-neuf ans, fait figure de porte d’entrée pour les spectateur·ices
dans cet univers codifié. Aspirant entrepreneur viticole débarqué de sa
campagne jurassienne, le garçon semble tout droit sorti d’un scopitone des
années 1960. Coiffure banane, phrasé et vocabulaire hautement anachroniques,
manières de gentleman surannées : introduit au son de L’Idole des jeunes de
Johnny Hallyday, auquel il ressemble étrangement, le bonhomme produit un effet
comique involontaire, dont les cinéastes font leur miel, notamment en suivant
ses intrigues amoureuses infructueuses. Engagé dans le domaine d’un vieux
propriétaire désireux de transmettre son savoir, il se heurte à une étiquette
dont, malgré ses complets en laine et sa bagnole rétro, il ignore tout. Le duo
de réalisateurs creuse cette distance en alternant les scènes où Enzo se plonge
avec entrain dans le travail et celles où son employeur lui prodigue des leçons
sur Sénèque, la peinture classique, la chasse et l’économie, tout en mettant
continuellement en doute ses compétences.
Sous l’humour et la légèreté apparente du
film, Burgundy
dépeint en réalité un monde en vase clos qui se perpétue à travers l’héritage
et la reproduction sociale. D’origines modestes, Enzo en finira d’ailleurs
recraché, dans une scène terrible où un agent immobilier brise à jamais ses
espoirs de s’enraciner dans le territoire. Avec une grande économie de moyens,
essentiellement en plans fixes soigneusement composés, Dweck et Kershaw filment
ces bourgeois dans tout le ridicule de leur apparat – nul besoin de forcer le
trait pour provoquer le rire, ces nantis sont déjà leurs propres caricatures.
L’un des personnages récurrents, un critique vinicole récemment séparé tentant
de se remettre en selle, cristallise le rabougrissement risible de ce milieu
sur lui-même : à chaque rendez-vous galant qu’on devine peu concluant, la passion
du vin revient dans sa bouche comme une compulsion. En état d’hypnose chez sa
thérapeute, l’homme décrit les sensations de son corps flottant à l’intérieur
d’une bouteille de vin, enivré par d’indescriptibles parfums – ça ne s’invente
pas.
Pourtant, derrière la critique sociale
acerbe, que confirme un épilogue en forme de réveil brutal, le portrait de ces
clowns poussiéreux a quelque chose de profondément touchant. Le regard empreint
de mansuétude des cinéastes éclaire aussi ces traditions d’une lumière
mélancolique. Après son ultime service avant la retraite, Patrick, maître
d’hôtel zélé, arpente une dernière fois sa salle de restaurant et replace
méticuleusement les verres à leur exact emplacement. Assis dans le noir, le
regard dans le vague, l’homme porte alors sur ses épaules le poids d’un monde
hermétique confronté à la possibilité de sa fin.
Burgundy / de Michael Dweck, Gregory Kershaw / avec Enzo Ferraroli, Céleste Kalis, Eric Goettelmann, Patrick Maniere, Guillaume Baroin, Bertrand Devillard / U. S. A. / 1h28 / San Sebastián International Film Festival 2026 – Culinary Zinema
[Source : www.cultureauxtrousses.com]

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