domingo, 30 de agosto de 2026

La montée de l’extrême droite en Allemagne, symptôme d’un profond malaise démocratique

 

Ulrich Siegmund, tête de liste de l'AfD, lors de son arrivée pour un débat sur la chaîne régionale MDR à Magdebourg, le 26 août 2026.

Écrit par Stephan Martens 

En Allemagne, les électeurs sont appelés à renouveler leurs représentants aux Parlements régionaux de Saxe-Anhalt, de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et de Berlin en septembre. Prévu le 6 septembre, le scrutin de Saxe-Anhalt pourrait voir le parti de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) accéder au pouvoir. Pour la première fois depuis 1945, une formation d’extrême droite pourrait donc accéder à la direction d’un Land, alors que l’AfD est déjà le premier parti d’opposition au Parlement fédéral.

Ce parti, qui a su capitaliser sur des événements récents, tels que l’attentat islamiste lors de la Marche des fiertés de Berlin, le laborieux remaniement gouvernemental de juillet et la grave crise de l’industrie automobile, est en tête des intentions de vote en Saxe-Anhalt (40 %) et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale (35 %).

L’Allemagne a longtemps voulu se présenter comme un modèle pour le monde, notamment en matière de stabilité politique, de gestion des déchets, de protection du climat ou d’accueil des migrants. La République fédérale d’Allemagne (RFA) s’est construite sur la négation du national-socialisme, où toute forme de patriotisme est devenue suspecte. Les partis traditionnels du rassemblement (Volksparteien), comme les chrétiens-démocrates de la CDU/CSU et les sociaux-démocrates du SPD, ont cherché à mener une politique de consensus, au centre (Mitte) de l’échiquier politique, afin d’éviter de brusquer l’opinion publique.

Cette stratégie a conduit à une domination des gouvernements de «grande coalition» depuis 2005, à l’exception de la législature 2009-2013. Cette approche, qui a apporté une certaine stabilité, atteint aujourd’hui ses limites.

L’AfD a connu une ascension fulgurante avec la crise migratoire de 2015

En 2015, l’Allemagne a ouvert ses portes à près d’un million de réfugiés fuyant la guerre en Syrie, en Irak et en Afghanistan. Bien que ce geste d’accueil ait été salué par de nombreux Allemands, et que le pays soit devenu plus cosmopolite, il a également engendré un ressentiment, surtout en ex-République démocratique allemande (RDA) où la classe politique n’a pas su engager un véritable débat sur la «crise migratoire».

Dans ce contexte l’AfD, fondée en 2013, a connu une ascension fulgurante, plaçant l’immigration et l’insécurité au cœur de son discours et renforçant sa position dans les nouveaux Länder. La branche ultraconservatrice du parti (Der Flügel) a consolidé son influence, attirant des électeurs déçus par la réunification et les politiques d’immigration.

Les partis traditionnels semblent désarmés face à cette montée de l’AfD. Certains refusent de le considérer comme un parti légitime, tandis que d’autres s’interrogent sur l’efficacité de l’ostracisme, qui pourrait renforcer le sentiment victimiste du parti. La politique du cordon sanitaire – illustré en Allemagne par la notion de «mur pare-feu» (Brandmauer) – qui consiste à éviter toute alliance avec l’AfD, est débattue, notamment parmi les conservateurs. Cependant, la majorité des forces politiques refuse de collaborer avec l’AfD, en partie à cause de la mémoire de la dictature nazie.

Le succès de l’AfD dans l’ex-RDA peut être attribué à divers facteurs, notamment des préoccupations socio-économiques et des causes psychologiques. Le taux de chômage y est plus élevé qu’à l’Ouest, et le revenu moyen par habitant est également inférieur. De plus, la population de l’Est ressent un manque de reconnaissance, se percevant comme des citoyens de «seconde zone».

Ce sentiment de déclassement, combiné à une culture politique différente – la RDA fut conçue comme un Etat rempart au fascisme, et ses habitants n’ont jamais fait un réel travail sur le passé nazi –, favorise l’ascension de l’AfD, qui se présente comme le porte-parole des mécontents.

L’AfD prône une vision d’une Allemagne forte, prête à tourner la page de son passé, tout en distillant des valeurs illibérales auprès d’une population qui pour l’heure n’a pas encore la même tradition d’autocritique que l’Ouest.

Les chrétiens-démocrates ont laissé se créer un vide dangereux à leur droite

Les dirigeants allemands doivent prendre conscience de l’importance du respect des règles démocratiques. Cependant, Angela Merkel et ses successeurs, Olaf Scholz et Friedrich Merz, incarnent une aspiration à une démocratie fondée sur le consensus, évitant systématiquement tout conflit – comme ce fut le cas pour la sortie du nucléaire civil ou la fin de la conscription. Cette tendance délétère a conduit à une dépolitisation de la vie politique, où des sujets essentiels sont souvent esquivés pour préserver l’harmonie.

Les partis traditionnels, dans un souci de tactique électorale à court terme, ont accepté de compromettre leur identité politique fondamentale. Historiquement, la CDU/CSU a cherché à combattre les partis de droite radicale tout en répondant à certaines de leurs revendications. Cela avait permis d’assécher l’attractivité de ces partis et de stabiliser la démocratie. Or, par crainte d’être perçus comme trop proches d’une droite dure, les chrétiens-démocrates ont laissé se créer un vide dangereux à leur droite.

L’avenir dira si l’AfD peut infliger des dommages à la CDU/CSU plus importants que ceux causés au SPD par la scission ayant donné naissance à la Gauche (Die Linke). La démocratie allemande traverse une crise. Le débat politique doit être rétabli et les partis traditionnels doivent trouver des moyens de reconnecter avec une population qui se sent délaissée. La capacité de l’Allemagne à maintenir sa démocratie et à promouvoir une véritable confrontation d’idées sur les enjeux politiques importants est mise à l’épreuve.

Stephan Martens, professeur d’études allemandes à CY Cergy Paris-Université et codirecteur de «la Revue européenne». 

 

[Photo : Ronny Hartmann/AFP - source : www.liberation.fr]

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