Écrit par Serge Martin
Daniel
Barenboim, Chicago Symphony Orchestra – The Warner Classics Edition. Complete
Teldec, Erato & EMI Classics Recordings. Ludwig van Beethoven (1770-1827), Luciano
Berio (1925-2003), Hector Berlioz (1803-1869), Leonard Bernstein (1918-1990),
Pierre Boulez (1925-2016), Johannes Brahms (1833-1897), Elliott Carter
(1908-2012), John Corigliano (né en 1938), Claude Debussy (1862-1918), Antonín
Dvořák (1841-1904),
Manuel de Falla (1876-1946), Wilhelm Furtwängler (1886-1954), George Gershwin (1898-1937), Hannibal Lokumbe (né en
1948), Witold Lutosławski (1913-1994), Gustav Mahler (1860-1911), Felix
Mendelssohn (1809-1847), Carl Nielsen (1865-1931), Serge Prokofiev (1891-1953),
Maurice Ravel (1875-1937), Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Arnold
Schoenberg (1874-1951), Jean Sibelius (1865-1957), Johann Strauss II
(1825-1899), Richard Strauss (1864-1949), Igor Stravinsky (1882-1971), Toru
Takemitsu (1930-1996), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Giuseppe Verdi
(1813-1901), Richard Wagner (1813-1883). Plácido Domingo, Tina Kiberg, Waltraud
Meier, John Aler, Robert Holl, Janet Williams, Thomas Hampson, Jennifer
Larmore, Siegfried Jerusalem, Alessandra Marc, Ferruccio Furlanetto, Deborah
Polaski, Itzhak Perlman, Maxim Vengerov, Jacqueline du Pré, Yo-Yo Ma, Daniel
Barenboim (piano). Chicago
Symphony Chorus, Margaret Hillis. Enregistré entre 1970 et 2001. Livret en
anglais. 1 coffret de 37 CD Warner Classics 5021732980724.
Commençons par
préciser le défi que représenta ce passage à Chicago. Barenboïm vient de
l’orchestre de Paris et reprendra plus tard le Staatsoper de Berlin et sa
fameuse Staatskapelle, l’étape ultime dans sa recherche du grand son d’Europe
centrale d’avant-guerre. De son côté, le Symphonique lui offre l’éclat de la
plus fameuse machine de guerre musicale, forgée jusqu’à la perfection dans la
puissance par deux chefs légendaires de l’après-guerre, les Hongrois Fritz
Reiner et Georg Solti. C’est dire si leur rencontre n’allait pas de soi. À ces maniaques
de la précision instrumentale et de la rigueur rythmique, Barenboïm va vouloir
apprendre une autre respiration, une attention soutenue à des phrasés nuancés.
En fait, pour lui, c’est quand l’excellence technique est atteinte que le vrai
travail commence : il permet alors d’aller au fond des choses et de
rechercher au cœur des œuvres leur message profond. Il ouvre aussi la porte à
des aventures nouvelles, notamment celle de la création. Cette approche le chef
israélien va la conduire dans des directions bien différentes que nous allons
essayer de parcourir une à une.
Le grand
répertoire européen
Le grand
répertoire d’Europe centrale d’inspiration germanique demeure le cœur de la
démarche de Barenboïm. Dans sa recherche d’un son germanique souple et profond,
Chicago constitua une étape fondamentale en lui offrant l’incroyable profondeur
de son spectre sonore qui lui permet de creuser ce son glorieux, osant
des pianissimi d’une douceur impalpable et construisant des crescendos d’une
grande ampleur sans jamais devenir tonitruants mais gardant une incroyable
réserve de puissance pour les dernières mesures d’un tutti. Les tempi sont
souvent assez lents pour prendre le temps d’exprimer les secrets d’une
partition (les symphonies de Brahms) ou pour savourer son affolante richesse
sonore (Richard Strauss dans la « Symphonie alpestre » et l’« Heldenleben » )
et, ô surprise, pour restituer en majesté les valses de Johann Strauss.
Incontestable hommage à celui qui fut son chef de référence, la deuxième
symphonie de Furtwängler, très rare au disque dans son intégralité (elle dure
plus de 80 minutes !), est rendue avec un lyrisme éperdu.
Mahler fut un
permanent centre d’intérêt bizarrement peu présent au disque : une
déchirante 5e symphonie qu’il emmena dans une tournée
européenne triomphale qui passa par Bruxelles et un « Chant de la terre »
très attentif au texte avec ses vieux complices Waltraud Meier et Siegfried
Jerusalem. Dans le même esprit, le répertoire russe bénéficia d’une relecture
enrichie, les dernières symphonies de Tchaïkovski dans la densité de leur
énergie, Rimski-Korsakov pour les méandres gourmandes de ses féériques « Shéhérazade »
et « Tsar Saltan ».
À la conquête
du son wagnérien et de la musique du début du siècle
Et puis, il y a
Wagner où, après Paris, Barenboïm continue son apprentissage pour Bayreuth et,
ici, l’orchestre lui apporte des ressources colossales sans jamais forcer le
ton : il y a chez les Chicago boys une façon de trouver la grandeur sans
effet, d’habiter chaque nuance d’une beauté sonore envoutante. Barenboïm ira
certes plus loin avec sa Staatskapelle Berlin mais c’est à Chicago qu’il a
appris à construire le son wagnérien dans une opulence qui n’est jamais un cri.
Hormis la scène finale de « Götterdämmerung » avec la grande Deborah
Polaski, l’ensemble des extraits sont instrumentaux mais ils nous en disent
long sur l’ambition wagnérienne de celui qui deviendra la vraie référence
wagnérienne de la fin du 20e siècle.
Cette même
recherche d’un son personnalisé se retrouve dans les musiques du début du 20e siècle.
Arrivé de Paris, Barenboïm aura à cœur de servir le répertoire français :
une « Fantastique » de Berlioz qui donne la chair de
poule, une « Mer » de Debussy d’une rare limpidité
et une poignée de Ravel d’une distinction secrète. Dans son « Sacre du
printemps », Stravinsky est rendu à son imparable rigueur
rythmique. Chez Manuel de Falla, avant un « Tricorne »
d’une redoutable verdeur, il n’hésite pas à confier la baguette à Placido
Domingo pour se mettre lui-même au clavier pour d’ensorcelantes « Nuits
dans les jardins d’Espagne ».
Un pianiste
inventif
Car il ne faut
pas oublier que Barenboïm demeure aussi un pianiste prodigieusement imaginatif
qui n’hésite à se mettre au clavier pour exprimer l’autre versant de son
activité. Cela nous vaut une sonate « Pathétique » enflammée de Beethoven, une 3e sonate réfléchie de Brahms avec Vengerov et,
surtout, un programme Schoenberg où, entre une « Verklärte Nacht »
passionnée et des Cinq pièces orchestrales op.11 qui cultivent l’étrangeté de
ses jeux de timbres, il donne un poids inattendu aux « Pièces op.11 et
19 »
Un chœur
splendide
Barenboïm sut
aussi tirer parti du fabuleux chœur attaché à l’orchestre et dirigé par
Margaret Hillis. Ils se produisirent plus souvent en concert qu’en disque mais
dans ces enregistrements, le chef sut conduire sa phalange vocale vers des
sommets expressifs dans la prière confiante aux bords du murmure du
« Deutsches Requiem », vers une belle ampleur symphonique dans la
« Missa solemnis » et, surtout, là où on l’attendait moins,
dans la religiosité poignante d’un Requiem de Verdi d’une admirable ferveur
(solistes inclus).
La création
Et
puis, il y eut la création, un souci permanent du chef d’aller ailleurs dans
son temps. Ce coffret nous laisse quelques témoignages frappants de la
politique de commandes d’œuvres nouvelles qui va emmener l’orchestre de la
force expressionniste de la 1re symphonie de Corigliano à
l’onirisme envoutant du Berio de « Continuo » ou la clarté
discursive de la « Partita » du dernier Eliott Carter.
Lutoslawski (concerto pour orchestre et 3e symphonie),
Takemitsu (« Visions ») profitèrent aussi de cette aubaine de
même que Hannibal Lakombe qui introduisit la magie de ses « Portraits
africains ». Sans oublier la présence assidue de son ami Pierre
Boulez qui grava à Chicago ses plus flamboyants Bartók et dont il sut révéler
les rappels de Berg au milieu d’une descendance ravélienne de son insondable
Notation VII.
L’accompagnateur
Musicien complet,
Barenboïm demeure un incomparable accompagnateur de concertos. Ses débuts à la
tête de Chicago datent déjà de novembre 1970 lors d’une tournée à East Lansing
dans le Michigan où il dirige sa femme Jacqueline du Pré dans un chaleureux
concerto de Dvorak qu’ils enregistrent trois jours plus tard pour EMI. On ne le
retrouve plus avec l’orchestre dans les studios avant son arrivée officielle.
Mais il déploya alors une intense activité d’enregistrement, invitant ses amis
(Perlman dans Mendelssohn par deux fois dont un live et le double de Brahms
avec Yo Yo Ma) ou son protégé, Maxim Vengerov dans Brahms, Sibelius et Nielsen)
pour de flamboyants partenariats. Sans oublier le cadeau merveilleux aux
prodigieux solistes instrumentaux de l’orchestre d’une large sélection des
concertos pour vents de Richard Strauss.
Au bout de cet
impressionnant panorama, quelques réflexions s’imposent : ne faisant
rien au hasard, Barenboïm impose toujours sa vision d’une partition. Toujours
réfléchie, souvent traversée d’un chaud lyrisme, sa lecture, parfois appuyée,
demeure très humaine. L’ensemble de ces enregistrements ne revendiquent pas la
vérité absolue d’une version de référence mais, chaque fois, ils font entendre
une voix originale qui s’impose dans le débat et est servie par une
incomparable beauté sonore. C’est un peu cela l’héritage d’un chef qui a passé
quinze saisons au bord du lac Michigan.
Son 9 -
livret 9 - répertoire 9 - interprétation de 8 à 10
[Source : www.crescendo-magazine.be]

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