Écrit par Marc Lefèvre
Israël traverse
une période charnière de son histoire. Si la guerre, les tensions régionales et
les crises diplomatiques occupent l’avant-scène, les interrogations les plus
profondes concernent désormais les fractures internes qui traversent la société
israélienne. Entre dynamisme économique, polarisation politique, montée des
extrémismes religieux et défis démocratiques, le pays s’interroge sur son
avenir et sur les fondements de son unité nationale. Pour prendre la mesure de
ces questions, par-delà les opinions et les analyses il semble judicieux de
procéder à une observation en profondeur, sans jugement, de ce qui occupe les
esprits au sein des diverses composantes d’une société israélienne qui
s’interroge sur son avenir.
Un
avenir incertain
Un observateur
extérieur pourra être frappé par la diversité de cette société où se côtoient
les manifestations les plus extrêmes de la modernité et des traditions
religieuses qui confinent parfois à la radicalité.
Israël est à la
pointe de plusieurs innovations technologiques majeures dans des domaines aussi
variés que les télécommunications, la cybersécurité et l’exploitation des
ressources de l’intelligence artificielle. Les conflits militaires auxquels il
a été confronté ainsi que les incertitudes persistantes sur la sécurité de la
région n’ont pas eu d’impacts notables sur son économie. Une lourde charge
budgétaire est générée par la continuation de l’état de guerre depuis le 7
octobre, et cette charge est vouée à augmenter quand on intégrera toutes les
dépenses de réhabilitation et de reconstruction des zones dévastées, ainsi que
les coûts liés aux dommages humains et traumatiques sur les soldats et les
civils.
Mais l’économie
générale ne s’en trouve pas significativement affectée, malgré la
désorganisation du marché de l’emploi causée par les incessantes périodes de
rappel des réservistes militaires. Porté par un excédent permanent de sa
balance des paiements et par une monnaie qui s’est renforcée face à la faiblesse
du dollar, le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat (PPA) est même
devenu comparable à celui de la France. Et les investissements étrangers
continuent à affluer dans les secteurs de la haute technologie, où le marché de
l’emploi est stimulé par les demandes en continu de nouveaux recrutements. Mais
ces données encourageantes ne suffisent pas à créer un sentiment de sécurité
dans une société déstabilisée par un état de guerre qui s’éternise et dont on
ne voit pas l’issue.
Sur tous les
théâtres de guerre qui ont été ouverts, les résultats, même significatifs d’un
point de vue strictement militaire, restent fragiles. À Gaza, l’évolution du
rapport de force entre le Conseil de la Paix voulu par Donald Trump et le Hamas
toujours présent est incertaine. La nouvelle frontière dessinée avec la Syrie
reste potentiellement instable, et les premiers signes apparaissent d’un
renouveau des affrontements internes entre les différentes composantes de la
société syrienne. Les opérations menées conjointement avec les États-Unis en
Iran n’ont pas atteint leurs objectifs : le régime des mollahs et des
Gardiens de la Révolution s’en trouve renforcé et en position d’imposer sa loi
aux États arabes du Golfe. Au Liban, le pouvoir politique en place se retrouve
face au défi majeur d’asseoir son contrôle sur un Hezbollah aidé par l’Iran, et
Israël risque de se retrouver une fois de plus dans le piège d’une occupation
militaire des zones frontalières.
Après presque
trois ans de guerre, la société israélienne ne peut pas éviter de comparer les
sacrifices humains consentis par une majorité de sa population avec la
fragilité des résultats obtenus. Portées par les urgences du quotidien, les
questions de fond sur les possibilités réelles d’un retour à la stabilité sont
occultées, et tardent à se faire jour.
Un observateur
peu au fait des réalités et des sensibilités qui habitent ce pays portera
spontanément son attention sur les péripéties extérieures les plus
spectaculaires. Il fera le lien entre la brutalité politique de la coalition
gouvernementale au pouvoir et les violences de colons en Cisjordanie. Il notera
une augmentation de la criminalité et de la corruption, en particulier au sein
des populations arabes. Il assistera aux provocations et à l’indécence de
minorités religieuses juives ultra-orthodoxes qui marchandent leur soutien à
une coalition gouvernementale en fin de vie, et obtiennent des avantages
spécifiques, au détriment du reste de la population. Il constatera que la
pression sur les réservistes oblige à rallonger la durée du service militaire.
Des conscrits libérables vont être contraints de rester sous les drapeaux
pendant des mois supplémentaires tandis qu’une minorité religieuse extrémiste
qui refuse la conscription bloque le pays en suscitant des manifestations de
plus en plus violentes.
Mais à ce stade,
la multiplication des observations sur les phénomènes les plus spectaculaires
ne renseigne pas sur ce qui traverse en profondeur la société israélienne dans
ses diverses composantes.
Un
pays crispé et incompris
Les aspirations
sous-jacentes restent encore peu formulées, mais les éléments qui commencent à
émerger du débat politique à l’échéance des prochaines élections législatives
permettent néanmoins de dégager quelques grandes lignes.
Avant même sa
naissance, Israël a été confronté au défi de faire face à l’hostilité qui
l’entoure. Et cette confrontation à l’hostilité et à la nécessité d’y répondre
n’a pas quitté Israël ni sa population depuis le début de sa courte existence.
Selon les périodes, cette gestion de l’hostilité a pu être habile et
intelligente, mais aussi souvent maladroite et excessive. Il en
ressort une société de plus en plus crispée, habitée par le sentiment
général d’être incomprise et mal acceptée.
En tout état de
cause, le Moyen-Orient est depuis des dizaines d’années le théâtre d’une suite
ininterrompue de guerres civiles et d’affrontements ethniques et religieux plus
cruels les uns que les autres. Et quelles que soient les sensibilités
politiques ou religieuses, le sentiment collectif prédominant est que les
indignations mondiales sont sélectives et qu’Israël en recueille plus que sa
part.
La société
israélienne a dû faire le constat que l’horreur ressentie dans le monde par la
barbarie des massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 a été vite
oubliée et effacée. Après près de trois ans de conflit, les avis en Israël
restent partagés sur la nature et l’ampleur des ripostes mises en œuvre face
aux agressions subies. Et le débat continue, en particulier chez les responsables
de la défense et de la sécurité, sur l’absence de perspectives politiques de
sortie des conflits en cours. Mais au-delà des divergences d’opinion et
d’analyse, le sentiment qui prévaut est que Israël est un pays isolé, dont le
droit à se défendre n’est globalement pas reconnu.
C’est dans ce
contexte général d’isolement et d’incompréhension que s’articule le débat
politique dans le pays. La droite et l’extrême-droite annexionniste, qui
rejettent le principe même de la recherche d’une solution aux revendications
nationales palestiniennes, ont beau jeu d’exploiter l’hostilité internationale
pour continuer à enfoncer la société israélienne dans le scepticisme et le
repli sur
soi.
Aspirations et
perspectives
La campagne
électorale qui commence est le théâtre de marchandages et de surenchères au
sein de la coalition gouvernementale. Les manœuvres du gouvernement Netanyahou
pour affaiblir les contre-pouvoirs juridiques sont incessantes. La volonté de
dénaturer la démocratie, de créer les conditions d’établissement d’un régime
autoritaire et sans contrôle, est clairement affichée par le gouvernement
encore en place. Des minorités de colons extrémistes violents et
d’ultra-orthodoxes bruyants monopolisent l’attention des médias et donnent
l’image d’une société divisée et conflictuelle.
Mais une analyse
des premières propositions des partis d’opposition au gouvernement Netanyahou
donne une indication des thèmes qui pourraient faire bouger les lignes et
sortir de l’actuel
brouhaha.
En premier lieu,
une aspiration au retour à l’apaisement et à une unité nationale à
reconstruire. L’ex chef d’état-major, Gadi Eizenkot, est le seul leader de
l’opposition qui monte dans les sondages et qui se positionne comme une
alternative crédible à Benjamin Netanyahou. Son parcours militaire et politique
dit son dévouement au pays. Mais c’est sa modestie personnelle qui semble
séduire une population fatiguée de l’arrogance et des rodomontades de ses
actuels dirigeants.
L’aspiration au
retour à l’apaisement et à l’unité nationale se retrouve aussi dans la
proposition de raffermir et stabiliser la démocratie en l’appuyant sur une
véritable Constitution, qui suppléerait à la Déclaration d’Indépendance
originelle, mise à mal il y a quelques années par la promulgation des lois sur
l’identité
nationale.
Les
enjeux liés à une démocratie à défendre et à une unité nationale à
retrouver posent aussi la question de la place de la religion dans le débat
national. Les écarts de taux de natalité entre les familles religieuses
ultra-orthodoxes et les autres secteurs religieux ou laïques de la population
ont bouleversé l’équilibre démographique en Israël. Si les familles religieuses
traditionnelles ont un taux de natalité supérieur aux familles laïques (3 à 4
enfants par famille religieuse, comparés à 2,5 enfants pour les familles
laïques), le taux de natalité chez les ultra-orthodoxes est de 6 à 7 enfants
par famille. Ainsi la population ultra-orthodoxe croît de 4% par an et
représente désormais 14% de la population totale du pays en 2025 alors qu’elle
ne comptait que pour 4% en 1980.
Ce bouleversement
démographique renforce le poids électoral et social de cette communauté
ultra-orthodoxe, et éclaire aussi les conflits actuels sur son opposition à la
conscription militaire et sur l’affaiblissement en ressources humaines de
l’armée. Le refus de cette communauté ultra-orthodoxe de prendre sa part du
fardeau des responsabilités nationales tout en monnayant son soutien politique
au gouvernement Netanyahou par des avantages fiscaux et budgétaires suscite une
réprobation générale du reste de la population, qu’elle soit laïque ou
religieuse traditionnelle.
Si un changement
politique s’annonce en Israël, la nouvelle coalition au pouvoir devra
veiller à une meilleure répartition des obligations et des devoirs qui
incombent aux différents secteurs de la population. Elle devra également
répondre à une attente générale pour plus de tolérance et de respect mutuels
des différentes composantes de cette société.
La place de la religion, en particulier de la religion dominante, dans le fonctionnement du pays et dans le quotidien de ses habitants a toujours fait débat en Israël, et des conceptions différentes se sont toujours opposées. Les déséquilibres d’évolution démographique des différents secteurs de la population viennent aujourd’hui exacerber ces divergences. Alors qu’une unité du pays est perçue comme nécessaire face aux menaces extérieures, les affrontements internes sur les questions religieuses se conjuguent aux confrontations politiques, et contribuent à fragiliser la société israélienne de l’intérieur. Tôt ou tard, ces fractures internes devront être traitées.
À l’instar de
nombreux pays développés, les comparaisons internationales nous disent que le
niveau général d’éducation en Israël est en baisse. Parmi les 15 pays de l’OCDE
évalués, Israël se retrouve dernier en mathématiques et avant-dernier en
compréhension écrite. Si la baisse constatée, en particulier en mathématiques,
est la plus forte parmi les pays de l’OCDE, elle se caractérise surtout par de
très fortes inégalités internes propres au système éducatif israélien.
Israël recueille
ainsi le fruit du compromis historique conclu par David Ben Gourion au moment
de la création de l’Etat, qui a permis la coexistence d’un système
d’éducation d’État avec des systèmes d’éducation parallèles ressortant des
diverses tendances religieuses nationales, orthodoxes et ultra-orthodoxes.
Conjugué à la croissance démographique continue de la population
ultra-orthodoxe, le mauvais niveau général de l’éducation dans le système
scolaire rattaché à ce secteur est un signe avant-coureur des difficultés
auxquelles sera confronté le marché du travail pour recruter à l’avenir des
travailleurs qualifiés. C’est pourquoi un renforcement de l’enseignement des
matières de base, en particulier les matières scientifiques et les langues
étrangères, et l’uniformisation des différents systèmes parallèles d’éducation,
deviennent une revendication majeure des partis d’opposition.
Le défi démocratique
À l’approche des
élections législatives annoncées pour l’automne, les sondages créditent
régulièrement l’opposition actuelle d’un avantage en sièges sur la coalition
Netanyahou actuellement au pouvoir. Mais à ce stade, cet avantage n’est pas
suffisant pour lui garantir une majorité absolue stable.
Cette probable
fragilité politique à venir illustre une autre question non résolue, celle de
l’intégration des minorités, arabes et autres non juives, au sein de la société
israélienne. Si de nombreux arabes israéliens de toutes confessions ont pu
trouver leur place dans les professions de la santé, du droit et dans
l’enseignement, si les Druzes et de nombreux Bédouins servent dans l’armée et
accèdent à des postes de responsabilités, l’intégration des minorités non
juives au sein de l’Etat d’Israël reste un sujet ouvert.
Si on exclut la
Cisjordanie occupée, l’horreur ressentie par les massacres du 7 octobre n’a pas
donné lieu à des affrontements significatifs de nature ethnique et nationaliste
au sein de l’État d’Israël dans ses frontières reconnues. Pendant ces trois
années de tension, se sont même développées beaucoup d’initiatives de
rapprochement et de solidarité entre communautés juives et arabes. La relative
tranquillité dont jouissent des villes multicommunautaires comme Haifa ou Akko
(Saint-Jean D’Acre) en est un exemple. Mais en même temps, la criminalité et la
corruption ont atteint un niveau inégalé au sein des localités arabes
israéliennes. À cet état d’insécurité permanent, facilité par la passivité d’une
police aux mains d’un ministre d’extrême-droite, s’ajoute la mauvaise volonté
administrative israélienne qui empêche un développement urbain régulé des
localités arabes.
Face à cette
situation, les différents partis politiques arabes israéliens jouent leur rôle
d’opposants, en demandant, chacun à leur façon, que les minorités non juives en
Israël soient traitées sur un pied d’égalité avec le reste de la population.
Une tentative
timide d’intégration politique avait eu lieu quand le parti Ra’am (Liste Arabe
Unie) de Mansour Abbas s’était rallié au gouvernement dirigé par Naftali Bennet
et Yair Lapid, avant le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahou. De crainte
d’effrayer les électeurs de droite qu’il faut encore rallier, une majorité des
partis d’opposition se refusent encore à intégrer des partis politiques arabes
dans une future coalition à bâtir. Mais les chiffres et la démographie parlent.
Une démocratie israélienne stable aura besoin de toutes les composantes de la
société, y compris les minorités non juives, pour que le pays ne soit plus
l’otage de ses franges ultranationalistes et religieuses messianiques.
L’État d’Israël
est né, a grandi et continue d’exister en étant confronté à des adversités de
formes et d’intensité diverses. De plus en plus isolé et se sentant incompris,
la seule confiance qu’il trouve est dans son énergie et sa vitalité propre.
Face aux choix qui s’offrent, il faudra que l’énergie et la vitalité qui
caractérisent cette société dans toutes ses composantes, fassent le choix de la
construction plutôt que celui d’une fuite en avant autodestructrice. Si les
Israéliens savent que les avis et les critiques seront abondants, ils savent
également que les mains tendues bienveillantes seront rares. Pour la majorité
d’entre eux, ils se rappelleront une fois de plus qu’avant d’être israéliens,
ils sont d’abord et avant tout juifs.
[Source : www.telos-eu.com]

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