De Depardieu
et l’abbé Pierre à Bruel, la disgrâce s’abat aujourd’hui sur beaucoup d’icônes,
people, et politiques. Le politologue Michel Hastings revisite l’histoire du
mot pour éclairer les motifs d’une chute morale et d’un déshonneur.
Écrit par Jean-Marie
Durand
Avoir été et n’être plus rien, avoir connu la gloire et s’être confronté
au bannissement et à la répudiation ! Combien sont-ils dans notre
actualité récente à subir cette épreuve de la chute et du déshonneur ? De
l’abbé Pierre à Gérard Depardieu, de Dominique Strauss-Kahn à Emmanuel Macron,
de Rachida Dati à Patrick Bruel, et tant d’autres, des personnages publics ont
connu la disgrâce ces dernières années et ces dernières semaines. Un « retournement de situation menant à une
dégradation statutaire, sociale et morale », qui raconte la chute d’une personne hier portée
aux nues et soudainement vouée aux gémonies, comme le souligne le politologue
Michel Hastings dans son essai La disgrâce politique, anatomie de la
chute.
L’auteur appelle disgrâce «l’acte par lequel une autorité souveraine
et légitime (opinion, État, peuple) rompt avec le lien de faveur et de
considération qu’elle avait préalablement accordé à un individu devenu son
protégé, son favori, sa créature ». La disgrâce évoque « l’état de déchéance
sociale, morale et symbolique qu’éprouve ce dernier ». Elle est ainsi le
nom commun donné à « un acte de puissance et une épreuve de dégradation
». Par-delà les faits politiques, éthiques et criminels qui la conditionnent,
la disgrâce procède souvent d’un effet préalable de fétichisation et de
célébration excessive. Elle raconte à la fois le pouvoir de l’adoration et la
substance de l’aliénation. C’est pour cela que la figure de Job est souvent
convoquée dans les récits de disgrâce.
Illusions perdues
Si notre présent, enfin attentif aux scandales des violences sexuelles et
sexistes, reste essentiellement guidé par une forme de la disgrâce indexée à la
question du corps abusif, la déchéance morale traverse de plein de manières
différentes notre histoire. L’auteur rappelle, par exemple, comment les
disgrâces saturent le récit que fit Saint-Simon de la vie de la Cour royale
sous Louis XIV et sous la Régence dans ses Mémoires. Le XIXe siècle, temps
des décadences et des faillites, abrita lui aussi des figures légendaires de la
disgrâce, et même des illusions perdues.
Plurielle dans ses formes et contextes, bien que touchant à toutes les
époques les élites, classes dirigeantes, célébrités et autres icônes (l’abbé
Pierre quand même !), la disgrâce « désigne un pouvoir de revoyure,
l’occasion de rebattre les cartes du jeu des grandeurs, et de déplacer les
sujets sur l’échiquier des positions sociales et symboliques ».
Michel Hastings éclaire très bien comment il y a dans chaque disgrâce « l’expression
à la fois théâtrale et dogmatique d’un ersatz de sacré, de force irréductible,
de folle impunité sacrificielle ». L’écrivain J.M. Coetzee en proposa
en 1999 une version romanesque dans son livre le plus connu, Disgrâce.
À voir la somme des icônes chuter les unes après les autres aujourd’hui, rien
n’était plus pertinent de faire d’un simple mot l’horizon d’un temps marqué de
ses effets féroces.
Michel Hastings, La disgrâce
politique, anatomie de la chute (CNRS Editions, 304 p, 18 euros)
[Photo : moeen-zamani / unsplash - source : www.lesinrocks.com]

Sem comentários:
Enviar um comentário