Écrit par Sylvaine Bulle
Projet de peine de mort pour les Palestiniens accusés de violence, terreur sur les Palestiniens de Cisjordanie, piétinement d’une statue du Christ par un soldat : chacun de ces actes a été commenté comme étant la marque d’une dérive morale de la société israélienne, à l’image de son gouvernement. Pour autant, la condamnation de ces actes ne permet pas de comprendre comment la société israélienne accepte ou non cette violence.
Le 7 octobre 2023 a rendu caduques les clivages entre la droite et la gauche, entre le camp de la paix et les « faucons », les religieux et les « sécularisés ». Il faut désormais dresser le constat de l’existence de deux sous-ensembles de citoyens Israéliens : ceux qui sont favorables à la guerre et ceux qui défendent la survie d’un État libéral et non violent.
Pour les premiers, qui vont de la droite identitaire et suprémaciste aux sionistes religieux, la guerre profonde qui caractérise la période post-7-Octobre ne pourra s’interrompre tant qu’Israël ne sera pas purifié de ses ennemis. Aucune violence ne paraît excessive aux yeux de la partie extrémiste de la coalition de droite au pouvoir, qui a non seulement la main sur la sécurité des territoires et d’Israël, avec l’aide de milices constituées de colons radicaux en Cisjordanie, mais qui détient aussi le contrôle de l’armée. Selon eux, la violence doit même être instituée et étendue.
Quant aux sionistes religieux, ils considèrent la guerre comme un miracle ou une apocalypse qui doit permettre l’implantation d’un projet davantage religieux et juif que sioniste. Le sang versé est un sacrifice légitime pour qu’Israël soit totalement juif. Cet éthos politique a envahi l’espace public, qui n’est plus un lieu de débat. Les discours politiques sont imprégnés de valeurs religieuses. L’espace médiatique n’est plus qu’un réceptacle d’émotions négatives et d’expressions traumatiques. Les Palestiniens d’Israël, de Gaza ou de Cisjordanie y sont inexistants, criminalisés, voire déshumanisés, car considérés comme des ennemis structurels.
Tolérance aux excès
Mais qu’en est-il des autres, c’est-à-dire des juifs israéliens prodémocrates ? Comment acceptent-ils et tolèrent-ils cette violence ? Les organisations de défense des Palestiniens, les intellectuels et les citoyens proches du sionisme libéral ou de l’ancienne gauche ne manquent pas l’occasion de signifier leur dégoût et leur détresse. Dès lors, comment expliquer que la part démocrate et humaniste de la société, qu’elle soit séculière ou pratiquante, ne parvienne pas à s’extraire de la violence ?
La première raison est d’ordre ontologique. Le 7-Octobre a élevé de façon inouïe le degré d’acceptabilité de la violence et de la guerre comme réponse à la souffrance produite par l’événement. Le traumatisme réanime celui de la Shoah et le sentiment structurel de victimisation des juifs israéliens ne peut être apaisé par aucun acte politique ou militaire. La population ne parvient pas à se détacher de l’idée qu’ils vivront toujours sous la menace d’un ennemi permanent. Beaucoup de citoyens se résignent devant les nouvelles offensives en cours.
Un second élément est à prendre en compte : la critique de la violence militaire qui renvoie à une identité nationale guerrière demeure un tabou pour le camp du sionisme libéral. L’armée n’est pas intouchable, comme en témoignent les enquêtes en cours sur une partie des exactions commises à Gaza ou en Cisjordanie. Son devoir éthique continue de s’imposer, d’autant que la société israélienne se représente d’abord l’armée comme une extension du foyer domestique.
L’armée du peuple est composée des enfants de tous les Israéliens, hormis les ultraorthodoxes. C’est de cette appartenance symbolique que découlent un lien étroit à ce foyer-patrie et parfois une tolérance aux excès commis. Condamner les exactions revient à condamner chacun de ces enfants, mobilisés sur différents théâtres, de Gaza au Liban et à la Cisjordanie.
À cela s’ajoute le déni de la souffrance des Palestiniens, comme un miroir inversé. Les Palestiniens sont de plus en plus vulnérables devant les offensives de l’armée, des milices des colons, mais ils demeurent symboliquement, aux yeux d’une partie de l’opinion, des acteurs associés au traumatisme du 7-Octobre. Il peut en résulter, conjointement à leur invisibilisation, une absence d’empathie à leur égard, y compris chez des citoyens libéraux et démocrates.
Cadrage collectif
Comment sortir de cette situation où le seuil d’acceptabilité de la violence ne cesse de s’élever ? Cela passe par la nécessité pour chaque citoyen israélien de reconnaître la violence d’État, sans déni. Il faudrait pour cela que les citoyens israéliens admettent que les massacres subis le 7 octobre 2023, source de traumatisme, sont à l’origine d’une force désinhibée et instituée exercée sur « l’Autre », soit le Palestinien. Mais il faut aussi que les Palestiniens et leurs soutiens reconnaissent la fragilité ontologique d’Israël et, au-delà, de tous les juifs.
Le régime politique israélien a besoin d’un cadrage collectif. Reconnaître que la violence n’est pas un programme collégial devrait constituer l’une des ressources cognitives et politiques pour que le débat et le retour à un régime modéré puissent se réinstaurer. Ni les groupes anti-colons, ni les programmes de justice restauratrice ou ceux consacrés aux soins des traumatisés de guerre ne changeront les termes de cet état de violence, pas même une nouvelle coalition modérée au pouvoir.
Pour que la violence cesse et afin que le pays redevienne lui-même, il faut que ses membres reconnaissent collectivement leur responsabilité dans l’usage déshumanisé de la force, au-delà de leur vulnérabilité. C’est dans la reconnaissance d’une humanité imparfaite que peut naître la vie politique.
Sylvaine Bulle, professeure de sociologie et chercheuse rattachée à l’École des hautes études en sciences sociales. Elle est l’autrice de « Sociologie de Jérusalem » (La Découverte, 2020) et d’« Israël après le 7-Octobre » (Presses universitaires de France, 196 p., 17 €).
[Source : www.lemonde.fr]
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