quarta-feira, 22 de abril de 2026

Nathalie Baye : disparition d’une des actrices les plus attachantes du cinéma français

L’actrice est décédée le 17 avril 2026 à l’âge de 77 ans. Retour sur une carrière marquée par de grands films, de grandes rencontres (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Maurice Pialat, Claude Chabrol, Noémie Lvovsky, Tonie Marshall…) et une façon très au point de conjuguer cinéma d’auteur et comédies populaires. 

Nathalie Baye dans « Juste la fin du monde», de Xavier Dolan

Écrit par Jean-Marc Lalanne 

Contrairement à d’autres actrices-phares de sa génération – Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, Miou-Miou… –, et bien qu’elle était l’aînée d’entre elles (née en 1948), Nathalie Baye ne devint pas une star à 20 ans, mais plutôt dans la première moitié de sa trentaine. Son ascension fut lente, marquée par un passage progressif des seconds rôles aux premiers. 

C’était en accord avec sa nature, très douce en apparence (mais certains cinéastes, plutôt sur le tard, ont su creuser son potentiel volcanique), une forme de discrétion qui la caractérisait, d’extrême pondération dans son jeu csuperomme dans son rapport à la notoriété. D’ailleurs, lorsqu’elle devint dans les années 1980 surexposée médiatiquement en tant que compagne de Johnny Hallyday, elle sut jouer le jeu de la presse people sans rien perdre d’une forme de réserve et de fermeté dans la protection de sa vie privée. 

Des débuts downtempo    

Très tôt pourtant, elle ambitionne une carrière d’actrice. Ses parents sont tous les deux artistes peintres. Parallèlement à une pratique intensive de la danse depuis l’enfance, elle s’inscrit aux Cours Simon puis est reçue au Conservatoire national d’art dramatique. À peine diplômée du Conservatoire, le cinéma lui offre un second rôle, précisément aux côtés d’Isabelle Huppert et d’Isabelle Adjani, dans Faustine et le bel été, une chronique éthérée de vacances entres filles dans une maison de campagne signée par Nina Companeez. Le film, bien oublié, est même devenu très difficile à trouver, alors que son casting de jeunes stars pas encore écloses en fait une curiosité. 

 

Un an plus tard, c’est François Truffaut qui lui donne sa première véritable chance en lui attribuant le rôle de la scripte (inspiré de Suzanne Schiffman dans la chronique de toutes les vicissitudes et les joies d’un tournage de cinéma, La Nuit américaine de 1973). Dans une scène très drôle, elle y révèle déjà sa double nature, sage en apparence, très libre en réalité. Bernard Ménez lui fait des avances maladroites. Elle le désarçonne d’un coup en lui disant que c’est OK pour baiser là, tout de suite s’il le veut, mais sans perdre une seconde, car il y a beaucoup de taf ensuite. Elle consent de façon si abrupte, qu’elle prend de vitesse toutes les stratégies de drague de son partenaire et sans rien perdre de sa coolitude prend le lead de la relation.   

Quatre ans après ce beau second rôle, Truffaut l’inclut dans la galaxie féminine dans laquelle se meut l’obsessif Charles Denner dans L’homme qui aimait les femmes (1977). Et lui propose enfin le premier rôle de son film le plus secret et sombre, La Chambre verte (1978), où elle accompagne un homme veuf, interprété de façon fébrile par Truffaut lui-même, dans son culte morbide des proches disparus. Le film, pourtant d’une grande intensité, est un désastre commercial. Tout comme La Gueule ouverte (1974) de Maurice Pialat, film qui embrasse avec tout autant de violence que La Chambre verte l’épreuve humaine de la mort. Elle y accompagne Philippe Léotard (son mec dans la fiction, mais aussi à cette époque dans la vie) dans l’agonie de sa mère. Entre de beaux rôles dans de grands films d’auteur qui ne marchent pas, et quelques seconds rôles dans de grands succès populaires (dans La Gifle de Claude Pinoteau, elle est la copine de fac de l’étudiante en médecine Isabelle Adjani), elle parvient dans les années 1970 à s’imposer progressivement dans le paysage du cinéma français sans y occuper encore une place centrale. Ce sera chose faite avec les années 1980. 

Les années superstar  

Elle amorce la décennie sur les chapeaux de roue avec deux succès d’auteur : Une semaine de vacances de Bertrand Tavernier, une chronique de la vie d’enseignante, où elle consolide son image de jeune femme sage, sensible, un peu bon chic bon genre, et surtout Sauve qui peut (la vie), retour tonitruant de Jean-Luc Godard au cinéma “classique” après dix ans de films militants et d’expérimentations vidéos. 

           

Dans cette exploration extralucide des ravages du libéralisme sur les désirs et les affects (le film anticipe presque l’œuvre littéraire de Michel Houellebecq), elle incarne l’ex-compagne de Jacques Dutronc aux côtés d’Isabelle Huppert dans le rôle d’une prostituée avec qui elle va se lier d’affection. Les scènes où elle traverse des paysages de Suisse romande à vélo, tandis qu’un travail précurseur sur les possibilités nouvelles de la vidéo décompose chacun de ses mouvements dans des ralentis où l’image s’anamorphose et les couleurs paraissent couler sur l’écran, comptent parmi les plus grandes extases plastiques de l’histoire du cinéma.   

Le film lui vaut un premier César du second rôle en 1981. Elle en obtient un second l’année suivante, dans un rôle où elle reprend son emploi de jeune femme attentive, un peu sage, épouse rêvée (ici de Gérard Lanvin) dans Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre. Mais c’est l’année suivante, en 1982 qu’elle devient une star : elle enchaîne un beau succès (Le Retour de Martin Guerre, un thriller médiéval avec Gérard Depardieu) puis un triomphe public (le polar assez basique La Balance, son premier César de meilleure actrice).

La même année, elle devient pour quatre ans la compagne de Johnny Hallyday et donc une proie à paparazzis. Elle entraîne son compagnon dans une aventure de cinéma dont il était peu familier : ensemble, ils interprètent un nouveau film de Godard, le mélancolique Détective (1985) et montent ensemble les marches cannoises (durant la promo, aux côtés de Johnny et Nathalie, Godard se fera spectaculairement entarté).  

À la fin des années 1980, les propositions intéressantes se font plus rares, à l’exception du magnifique premier film de Nicole Garcia, Un week-end sur deux. Nathalie Baye y interprète une actrice qui galère, enchaîne les emplois dévalorisants, et peine à exister pleinement comme mère auprès de ses enfants. Garcia révèle chez sa contemporaine Nathalie Baye un potentiel Gena Rowlands jamais encore exploré. Éruptive, électrique, variant les états psychiques dans une très grande ébullition, elle y livre une de ses plus belles performances. Le film hélas ne marche pas. Et les années 1990 ressemblent pour l’actrice à une longue traversée du désert. Dont elle sort par le haut en 1999 : dans la comédie colorée et pimpante de Tonie Marshall, Vénus Beauté, une esthéticienne à l’approche de la cinquantaine qui drague beaucoup, enchaîne les aventures mais ne croit plus à l’amour. 

Un come-back foudroyant   

Le succès du film restaure l’actrice au sommet du cinéma français pour une décennie. Durant toutes les années 2000, elle enchaîne les succès : soit des comédies populaires (Ça ira mieux demainBarnie et ses petites contrariétésAbsolument fabuleuxLe Prix à payer…), soit de grands succès d’auteurs : La Fleur du mal de Claude Chabrol, Les Sentiments de Noémie Lvovsky, Le Petit Lieutenant de Xavier Beauvois où dans le rôle d’une flic alcoolique elle obtient son second César de Meilleure actrice… Elle le reçoit avec une nuance d’humour : après avoir déclaré “On dit souvent que les actrices n’aiment pas les dates, et c’est vrai !”, elle ajoute qu’elle est très fière d’obtenir un second César plus de vingt ans après le premier, à un âge où beaucoup d’actrices sont mises à l’écart. Nathalie Baye, comme Catherine Deneuve ou Isabelle Huppert, a contribué à faire reculer un plafond de verre sur lequel butaient la majorité des actrices jusque-là, en redevenant hyper bankable dans sa cinquantaine. Durant cette décennie, elle s’offre même un superbe second rôle dans un des plus beaux films de Steven Spielberg. Elle est la mère idéalisée mais traumatique de Leonardo DiCaprio dans Arrête moi si tu peux (2002).

 

Des rencontres avec la jeune génération  

Dans les années 2010, après un beau rôle chez Pierre Salvadori dans un film qui ne rencontre pas significativement le public, De vrais mensonges, elle continue à tourner très régulièrement, alterne les comédies à succès (la franchise Alibi.com de Philippe Lacheau) et les belles rencontres avec de jeunes auteurs. D’abord Xavier Dolan pour deux films : Laurence anyways, où elle est la mère de Melvil Poupaud en crossdresser, et ensuite Juste la fin du monde où elle est la mère, truculente, abusive et almodovarienne de Gaspard Ulliel, Vincent Cassel et Léa Seydoux. Puis Nicolas Maury, où, dans Garçon chiffon (2020), elle interprète la mère de l’acteur-cinéaste. Sa partition ultra-délicate en fait probablement son dernier très beau rôle au cinéma. Depuis 2023, la maladie l’avait tenue à l’écart du cinéma. Le chemin qu’elle y a accompli, auprès de tant de grand·es cinéastes, y est remarquable. Et l’estime et l’affection que sa présence sur les écrans depuis 50 ans a accumulé fait de sa mort une perte cruelle et un grand chagrin.

 

[Source : www.lesinrocks.com]

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