terça-feira, 10 de março de 2026

Le « nouvel Iran » aura un atout majeur : sa diaspora

Dans une tribune au « Monde », les chercheurs Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner estiment que, malgré le poids de leurs divisions idéologiques, les Iraniens de l’extérieur seraient amenés à jouer un rôle déterminant dans la construction du régime qui pourrait émerger au lendemain du conflit en cours.

Écrit par Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner 

S’il faut rester très prudent face au conflit en cours et aux changements éventuels, notamment de régime, dont l’Iran pourrait être le théâtre, il n’est pas interdit de s’interroger sur les contours que pourrait prendre un « nouvel Iran ». 

Or, parmi les nombreux atouts dont dispose ce pays – racines historiques et culturelles fortes, localisation géographique centrale entre divers espaces géopolitiques majeurs, ressources énergétiques et minérales, haut niveau de formation de sa population… –, il en est un souvent négligé par les observateurs : les Iraniens de l’extérieur. Ces derniers, en raison de diverses caractéristiques, pourraient être amenés à jouer un rôle majeur dans la construction d’un Iran post-République islamique.   

La diaspora iranienne, formée par vagues successives depuis 1979, regrouperait entre 4 et 7 millions de personnes ayant fui répression et difficultés économiques. Elle est concentrée essentiellement au Moyen-Orient, en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suède et en France.

Cette diaspora possède plusieurs caractéristiques. Elle est surtout composée de membres des classes moyennes ou supérieures, souvent laïques et très bien formés. Après le départ d’élites liées à l’ancien régime au moment de la révolution islamique, nous avons assisté à une véritable « fuite des cerveaux ». On ne compte plus les médecins, les ingénieurs, les informaticiens, les techniciens, les scientifiques, les intellectuels, les artistes, les journalistes, les étudiants ou les enseignants qui ont pris le chemin de l’exil.  

Si ces départs ont gravement compromis le potentiel de croissance et de développement du pays, créant un déficit important en capital humain, le niveau d’éducation élevé de ces exilés a facilité leur entrée puis leur intégration dans leurs différents pays d’accueil. Les émigrants d’origine iranienne s’adaptent généralement bien, avec de nombreuses réussites éclatantes. De nombreux Irano-Américains occupent par exemple des positions majeures dans la tech et la finance, à l’image de Pierre Omidyar (fondateur d’eBay) ou Dara Khosrowshahi (PDG d’Uber).  

Ces Iraniens de l’extérieur ne perdent ni leur identité ni leur intérêt pour leur pays d’origine, comme l’ont montré les nombreuses mobilisations ces dernières années lors d’événements sanglants en Iran. La diaspora est certes divisée idéologiquement, entre nationalistes, monarchistes, diverses sensibilités de gauche et même pro-régime islamique, mais elle est aussi très politisée. Les Iraniens de l’extérieur ont exercé sous diverses formes un lobbying dans leur pays d’accueil en faveur du peuple iranien, multiplié les événements médiatiques et culturels. Il existe au moins 120 chaînes de télévision par satellite en persan diffusées par la diaspora iranienne vers l’Iran, sans compter les stations radio en persan, mais aussi les manifestations devant les représentations diplomatiques de la République islamique ou sur Internet – on l’a encore constaté récemment avec les explosions de joie collectives au sein de la diaspora à l’annonce de la mort du guide de la révolution.   

Que pourraient apporter ces Iraniens de l’extérieur à un « nouvel Iran » en construction ? D’abord, l’assistance et l’expertise économiques, financières et aussi technologiques. L’Iran est l’un des rares pays au monde à pouvoir potentiellement compter sur une diaspora possédant une expertise et des compétences de ce niveau dans de très nombreux domaines, sans compter sa puissance financière.  

Même si l’impact direct de ce facteur était limité par les structures économiques contrôlées par le régime islamique, l’Iran bénéficiait déjà, sous ce régime, de milliards de dollars de transferts de fonds annuels vers les familles de ces Iraniens de l’extérieur. On peut penser que les apports, les transferts et surtout les investissements seraient beaucoup plus substantiels en cas de transformation du régime iranien. Des estimations font état de capacités de mobilisations financières de l’ordre de centaines de milliards de dollars. Un rôle proche de celui joué par la diaspora chinoise dans l’ouverture économique entamée par Deng Xiaoping [à la tête du Parti communiste chinois de 1978 à 1997] à la fin des années 1970 pourrait être envisageable en Iran. La diaspora pourrait également jouer un rôle non négligeable dans la modernisation dont le pays et la société iranienne ont besoin dans de nombreux secteurs : médias, santé, infrastructures, environnement, climat, éducation, diversité, pluralisme…  

Enfin, les Iraniens de l’extérieur pourraient aussi faire bénéficier le « nouvel Iran » des liens politiques tissés avec leurs pays de résidence. On compte, par exemple, des parlementaires d’origine iranienne dans de nombreux pays d’accueil où ils vivent. Cela pourrait faciliter le retour de l’Iran sur la scène internationale. Il faut ajouter le rôle plus direct que pourrait jouer le fils du dernier chah, le prince Reza Pahlavi, lui-même iranien de l’extérieur. Malgré un scepticisme de départ chez de nombreux observateurs, sa personne rassemble largement au sein de la diaspora, mais aussi, ce qui est nouveau, au sein de l’espace national. Cette « figure de rassemblement » est la seule qui ait émergé lors des protestations massives en Iran depuis fin 2025. On y a constaté la multiplication des images du drapeau pré-révolutionnaire représentant un lion et un soleil, du slogan « javid shah » – « le chah éternel » –, voire du nom de Reza Pahlavi.  

Ces références symbolisent la volonté de rupture totale d’une grande partie de la population iranienne avec le régime actuel. Dès lors, il n’est pas exclu que Reza Pahlavi puisse jouer un rôle, peut-être transitoire, dans une possible transition politique et la mise en place d’un autre régime en Iran. Sa visibilité et sa crédibilité se sont récemment renforcées à l’international – il a par exemple été reçu et s’est exprimé à la conférence sur la sécurité à Munich à la mi-février, a rencontré Steve Witkoff [l’envoyé spécial de Donald Trump à Moscou] et pourrait être prochainement reçu au Parlement européen. Reza Pahlavi a récemment exprimé son souhait de retourner rapidement en Iran et a déjà présenté en avril 2025 un plan de transition complet, l’Iran Prosperity Project (IPP), visant à la stabilisation du pays, au maintien des services essentiels ainsi qu’à la préparation à la transition vers un Etat laïque et démocratique.

Mohammad-Reza Djalili est professeur émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève (Suisse) ; Thierry Kellner est maître de conférences au département de science politique de l’Université libre de Bruxelles. Ils ont cosigné ensemble plusieurs ouvrages, dont « Histoire de l’Iran contemporain » (La Découverte, 2024).

[Source : www.lemonde.fr]

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