Aux États-Unis, l’escalade militaire qui a démarré le 28 février en Iran ne peut être comprise uniquement à partir de logiques militaires ou diplomatiques. Elle s’inscrit également dans un champ symbolique et religieux dense, où traditions théologiques et narrations identitaires et imaginaires eschatologiques divers contribuent à légitimer, à contester ou à réinterpréter la violence des armes.
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Donald Trump pendant l’imposition des mains des pasteurs protestants réunis dans le bureau Ovale afin de prier avec lui, le 5 mars 2026. Capture d’écran Youtube
Écrit par Blandine Chelini-Pont
Professeur des Universités
en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille
Université (AMU)
Quand on parcourt les prises de position publiques de ces derniers jours aux États-Unis, il est frappant de constater à quel point polarisation politique et polarisation religieuse s’entremêlent. Les partisans de l’opération lancée contre l’Iran conjointement avec Israël ont volontiers recours au registre religieux : sacralisation du leadership politique états-unien, mise en scène religieuse de la guerre, vision apocalyptique de l’affrontement actuel dans certains segments de l’appareil militaire, justification biblique par certains milieux chrétiens pro-israéliens… Dans le même temps, une partie de l’extrême droite américaine, habituellement alignée sur l’administration Trump, promeut une vision complotiste et antisémite des derniers événements.
Ces
dynamiques se heurtent à un ensemble de discours religieux profondément
étrangers à la logique de guerre et à la moindre justification biblique ou
morale de la destruction de l’Iran. Ces prises de position, mises en avant
aussi bien par des Églises américaines protestantes que par l’Église catholique
des États-Unis et par le Vatican, réaffirment les principes du droit
international et contestent la mobilisation du sacré au service de la guerre.
La sacralisation du leadership politique : Trump et l’imaginaire apocalyptique
Le
premier élément de cette configuration est la construction autour de la figure
de Donald Trump d’un imaginaire politico-religieux propagé par un ensemble de
théologiens et de leaders fondamentalistes, qu’on peut qualifier de protestants
charismatiques, au sein d’une mouvance contemporaine, la Nouvelle Réforme apostolique, qui se
présente comme une véritable restauration du pouvoir spirituel chrétien, où les
leaders prophétisent et interprètent les événements comme des signes divins.
Cette
lecture mobilise notamment une typologie biblique fondée sur la figure du roi
David, souverain choisi par Dieu malgré ses fautes personnelles. En 2016,
Jerry Falwell Junior, président de la Liberty University, expliquait
ainsi que Dieu avait choisi David malgré ses péchés et qu’il fallait juger un
leader politique comme un roi, non comme un pasteur. De son côté, Franklin
Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association, a mobilisé la
même typologie pour justifier le soutien évangélique à Trump.
Cette rhétorique s’inscrit dans une tradition fondamentaliste millénariste, qui interprète l’histoire contemporaine comme le prélude d’une confrontation finale entre le Bien et le Mal. Dans cette perspective, la politique étrangère états-unienne peut être relue comme une étape du drame eschatologique. La guerre cesse alors d’être un simple instrument de puissance : elle devient l’un des événements possibles de l’accomplissement de l’histoire divine.
La mise en scène religieuse de la guerre à la Maison-Blanche
La
seconde étape de ce processus consiste à traduire cette théologie fondamentaliste, qui assume la guerre terrestre comme un combat final, en mise
en scène institutionnelle.
Cette séquence est politiquement significative à plusieurs titres. Elle transforme la décision militaire en objet de prière publique ; elle associe l’autorité présidentielle à l’intercession pastorale ; et elle inscrit l’action armée dans la narration religieuse d’une nation « under God ». L’image du président entouré de pasteurs imposant les mains constitue ainsi un dispositif symbolique puissant : la guerre est implicitement placée sous la protection divine.
Pour rappel, Trump a créé le 7 février 2025 à la Maison-Blanche « un Bureau de la
🔴🇺🇸 | INVESTITURE > Le président Trump a prêté serment en tant que 47e président des États-Unis lors d’une cérémonie au Capitole. Dans son discours, il a déclaré : « Dieu m’a sauvé pour que je rende à l’Amérique sa grandeur ».
— 🎗️(((SIMON WEINBERG))) (@SlMONWEINBERG) January 20, 2025
📌 Un message placé sous le signe de la… pic.twitter.com/jbTLvgsXGc
La traduction apocalyptique du conflit dans certains segments de l’armée des États-Unis
Un
sous-officier rapporte notamment qu’un commandant aurait affirmé :
« Le président Trump a été désigné par Jésus pour
allumer en Iran le feu qui provoquera l’Armageddon », établissant un
lien explicite entre l’intervention militaire et la bataille eschatologique
d’Armageddon décrite dans l’Apocalypse.
Ces propos ont suscité
de fortes réactions internes. Weinstein voit dans ce type de déclarations le
signe d’une poussée de l’extrémisme chrétien dans l’armée et d’une violation
claire du principe de séparation entre l’Église et l’État. Une plainte est
déposée au nom de 15 militaires, dont 11 chrétiens, un musulman et un
juif, ce qui montre que la protestation traverse les appartenances
confessionnelles.
Cette controverse révèle l’existence d’un profond débat au sein de l’armée américaine sur la place du nationalisme chrétien dans les institutions militaires. La séquence illustre aussi le climat « théologique » du Pentagone sous Pete Hegseth, secrétaire à la défense notoirement sioniste chrétien et par ailleurs adepte du masculinisme dans l’armée, qui a relayé en août 2025 une séquence de CNN consacrée au pasteur Doug Wilson, cofondateur de la (fondamentaliste) Communion of Reformed Evangelical Churches (CREC), aux prises de parole radicales et hostile à la moindre présence féminine dans l’appareil militaire.
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Les justifications religieuses pro-guerre dans les milieux évangéliques et pro-israéliens
Parallèlement
à ces dynamiques institutionnelles, certains milieux religieux américains
interprètent explicitement la guerre contre l’Iran à travers une grille
théologique. Des prédicateurs évangéliques présentent l’intervention militaire
comme une libération spirituelle de l’Iran ou comme une étape dans
l’accomplissement des prophéties bibliques. Dans cette perspective, l’Iran est
souvent associé à la Perse biblique, tandis qu’Israël est présenté comme le
peuple soutenu par Dieu dans le combat final contre les forces du Mal.
De
ce point de vue, soutenir Israël et affronter ses ennemis constitue non
seulement un choix géopolitique, mais également un acte participant à
l’accomplissement du plan divin. Cependant cette interprétation fait l’objet de
critiques croissantes parmi les théologiens chrétiens engagés dans le dialogue
judéo-chrétien, qui mettent en garde contre la projection simplificatrice de
catégories bibliques sur des conflits contemporains complexes.
Le retournement antisémite de l’extrême droite isolationniste
La sacralisation pro-israélienne de la guerre produit également des effets paradoxaux. Dans certains segments de l’extrême droite américaine, elle alimente un discours complotiste et antisémite d’une virulence croissante. Une partie du mouvement MAGA (Make America Great Again, slogan de Donald Trump, ndlr.), très attachée à l’isolationnisme, accuse l’administration américaine de mener une guerre pour le compte d’Israël. Des personnalités telles que Nick Fuentes, représentant du courant Groyper (du nom d’un personnage de cartoon, grenouille verte devenue la mascotte de ce mouvement) de l’alt-right, dénoncent une politique étrangère dominée par les intérêts israéliens.
La commentatrice Candace Owens parle quant à elle d’une guerre imposée par une « mafia khazare », reprenant un vocabulaire antisémite classique. Même certains détracteurs plus institutionnels de l’intervention militaire, comme l’ex-journaliste de Fox News Tucker Carlson, accusent les États-Unis d’agir « sur ordre d’Israël », ce qui a conduit l’ambassadeur israélien à Washington Yechiel Leiter à dénoncer la résurgence de stéréotypes antisémites affirmant que les Juifs contrôlent la politique américaine.
Ainsi,
la sacralisation religieuse de la guerre nourrit paradoxalement une
polarisation extrême : elle produit à la fois une légitimation théologique
de l’intervention et une radicalisation antisémite dans certains segments du
camp anti-guerre.
Les contre-discours religieux : églises américaines et diplomatie vaticane
Face à ces imaginaires guerriers, de nombreuses institutions religieuses expriment une opposition claire à la guerre. Églises protestantes modérées (les épiscopaliens, les unitariens, les méthodistes, les quakers et mennonites, les 38 églises membres du National Council of Churches) et responsables catholiques américains (l’ensemble de la Conférence épiscopale des États-Unis) dénoncent la sacralisation du conflit. La critique la plus structurée émane toutefois du Vatican.
Après une prise de parole immédiate du pape Léon XIV, qui a appelé à arrêter cette « spirale de la violence » qui risquait très prévisiblement de se transformer en « tragédie aux proportions énormes » et en « abîme irréparable », le secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin a condamné l’offensive contre l’Iran en déclarant :
« La force du droit a été remplacée par le droit de la force. » Parolin a rappelé les principes de la doctrine catholique de la guerre juste : nécessité, proportionnalité et protection des civils, en faisant appel au respect des institutions multilatérales et du droit international et demandant de revenir en urgence à la diplomatie internationale.
Précédemment,
le Vatican a refusé de participer au projet de « Board of Peace » proposé
par l’administration Trump pour Gaza, estimant que les conditions politiques et
diplomatiques d’une telle initiative ne sont pas réunies.
Ces
prises de position sont relayées par des réseaux catholiques américains, dont
ce collectif militant (non officiel) Priests against Genocide USA, engagé dans
la dénonciation des violences contre les civils à Gaza et dans la critique des
initiatives diplomatiques américaines liées au conflit, ressemblant à lointaine
distance aux collectifs de prêtres des années 1960 contre la guerre du
Vietnam. Elles constituent ainsi un contre-discours religieux majeur face à la
sacralisation nationaliste de la guerre.
L’absence de toute justification religieuse chez les deux héritiers MAGA
[Source :www.theconversation.com]



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