Dans les grandes villes, on disserte volontiers sur la crise de la lecture entre deux tables rondes et trois discours sur la démocratisation culturelle. Mexico glisse les livres dans le grondement du métro et le rail devient vitrine, comptoir et scène. Cette initiative dépasse la stricte animation : c’est une autre manière d’arracher le livre à ses frontières habituelles, au plus près des corps pressés.
Publié par Nicolas
Gary
À Mexico, la politique du livre tente quelque chose que
bien des capitales culturelles proclament sans l’accomplir : déplacer la
lecture hors de ses enceintes consacrées pour l’installer dans le flux
quotidien. L’info repérée début mars, avec des lectures et des ventes de livres
intégrées au métro de la
capitale mexicaine, ne
relève pas d’un folklore d’animation.
Il éclaire une stratégie plus profonde :
faire du transport public non plus un simple corridor de circulation, mais un
lieu de médiation culturelle où l’on achète, où l’on feuillette, où l’on
s’arrête un instant sans cesser d’avance.
Le
quai comme seuil de librairie
L’idée ne naît pas de rien. Dans le réseau du Sistema de Transporte
Colectivo, le passage Zócalo-Pino Suárez abrite depuis des années « Un Paseo por los Libros », répertorié par le Système d’information culturelle du
Mexique comme une foire du livre installée au cœur même du métro.
Dès 2017, la Secretaría de Cultura de la Ville de Mexico décrivait ce
dispositif comme un espace déjà consolidé, avec une offre de plus de 500
maisons ou labels éditoriaux, 42 éditeurs affiliés à la CANIEM et une activité
pensée à l’échelle de la vie ordinaire. L’administration culturelle y voyait
déjà la preuve qu’un réseau ferré pouvait devenir, selon sa formule, « un grand centre culturel ».
Ce précédent compte davantage que l’anecdote
du week-end. Il montre que la capitale mexicaine ne traite pas le livre dans
les transports comme une opération de communication plaquée sur l’actualité,
mais comme une extension matérielle de la chaîne du livre.
Le raisonnement est simple, presque brutal dans son évidence : quand les librairies manquent, il faut aller là où passent les
lecteurs potentiels. En 2017, le secrétaire à la Culture Eduardo Vázquez Martín
constatait d’ailleurs que la ville disposait d’un puissant monde éditorial mais
échouait sur « le réseau de
librairies ». Le métro venait combler, au moins en partie, cette
défaillance structurelle.
Cette intuition se heurte rarement à
l’épreuve du réel. Or les chiffres d’affluence du métro de Mexico lui donnent
une densité très concrète. La station Zócalo figurait encore parmi les stations
les plus fréquentées du réseau, avec une moyenne de 40 440 voyageurs un jour
ouvrable au quatrième trimestre 2025, après 41 614 au deuxième trimestre
de la même année.
Installer le livre dans un tel nœud ne
revient pas à embellir un trajet : cela consiste à brancher la circulation
éditoriale sur l’un des plus puissants dispositifs de présence urbaine de la
ville.
Une politique de lecture descendue dans la rue
Le plus intéressant, pourtant, se joue ailleurs :
dans la continuité politique que ce choix rend visible. À l’ouverture de la 47e
Foire internationale du livre du Palais des Mines, le 20 février 2026, Clara
Brugada a inscrit « la
promotion de la lecture dans les transports publics » parmi les
instruments d’une stratégie destinée à démocratiser l’accès au savoir, aux
côtés des bibliothèques, des clubs communautaires, des PILARES et des Utopías.
Le transport n’apparaît donc pas comme un décor commode pour événements
culturels, mais comme un maillon de politique publique.
Le contexte de lecture donne à cette orientation un relief particulier.
D’après le MOLEC 2025
de l’INEGI, huit personnes
alphabétisées sur dix âgées de 12 ans et plus ont lu au moins un matériau au
cours de l’année, mais la lecture de livres ne concerne que 62,5 % de
cette population.
Autrement dit, la pratique existe, elle
demeure massive même, mais elle ne garantit ni la centralité du livre ni sa
disponibilité dans les espaces les plus contraints de la vie urbaine. Faire
entrer les livres dans le métro, c’est répondre à cette zone de friction entre
désir de lire, manque de temps, éloignement commercial et fatigue des déplacements.
Mexico pousse ainsi une idée que l’édition européenne observe souvent de loin : la diffusion du livre gagne lorsqu’elle épouse
les rythmes de la ville réelle. En 2017 déjà, la responsable fédérale Marina
Núñez Bespalova l’énonçait sans détour : « On ne peut pas mener des programmes de lecture sans les
rapprocher des lecteurs. » Cette phrase, appliquée aux couloirs du
métro, prend une force presque programmatique. Là où tant de politiques
culturelles attendent encore que le public franchisse une porte, Mexico déplace
la porte elle-même.
Du signal faible au symptôme urbain
Il faut
alors lire ce micro-événement pour ce qu’il dit du marché et non pour son seul
pittoresque. Une vente de livres dans le métro n’annonce pas une révolution
logistique de la distribution mexicaine. Elle révèle en revanche un déplacement
stratégique : la foire n’est plus seulement un rendez-vous ponctuel, elle
devient un format mobile, poreux, susceptible d’épouser les infrastructures du
quotidien.
Dans une ville qui a réuni plus d’un million
de visiteurs à la Foire internationale du livre du Zócalo en 2024, et où le
gouvernement a aussi distribué 20 000 exemplaires via le programme « Libros pa’
la banda » dans 40 quartiers en 2023, cette greffe entre circulation urbaine et
circulation du livre n’a rien d’accidentel. Elle dit une chose nette : la
bataille pour les lecteurs se joue moins dans le prestige des scènes que dans
l’intelligence des passages.
De quoi montrer une ville qui ne sanctuarise pas le livre, mais l’adosse aux usages les plus banals afin d’en préserver la présence publique.
[Photo : CDMX - source : www.actualitte.com]

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