À quelques jours de Noël, un contrôle mené dans les catalogues en ligne de plusieurs grandes enseignes culturelles met au jour une réalité : des textes négationnistes, des pamphlets suprémacistes et même des ouvrages interdits de diffusion en France se retrouvent proposés à la vente, parfois en direct, souvent via les logiques de marketplace. L’affaire, révélée par Libération, a provoqué les retraits rapides de certains produits, mais aussi l’annonce d’une saisine de la justice par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.
Publié par Hocine Bouhadjera
Le ministère de l’Intérieur dit en effet prendre le dossier au sérieux. Son cabinet annonce une saisine de la justice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale, qui impose à une autorité publique ou à un fonctionnaire, dans l’exercice de ses fonctions, de signaler sans délai au procureur les crimes ou délits dont il a connaissance.
De Faurisson à L’Ordre SS
En parcourant les offres en ligne, Libération a déniché un ensemble d’ouvrages relevant du négationnisme, du racisme et de l’antisémitisme, avec une ligne rouge franchie : la présence de titres explicitement interdits à la vente sur des sites grand public.
Parmi les exemples cités figure la diffusion, sur le site de l'enseigne Cultura, d’ouvrages attribués à Robert Faurisson, figure du négationnisme français, ainsi que de titres frappés d’interdictions en France. Le journal mentionne notamment Les Carnets de Turner de William Luther Pierce, présenté comme un ouvrage suprémaciste dont les autorités françaises soulignent le risque de troubles à l’ordre public en raison de l’apologie du racisme, de l’antisémitisme et de la violence.
Autre titre pointé : L’Ordre SS – Éthique & idéologie, d’Edwige Thibaut, qualifié dans l’enquête de pamphlet interdit pour apologie du nazisme, du racisme et de l’antisémitisme.
Le rôle du Fichier exhaustif du livre (FEL)
Chez Cultura, le directeur marketing Aurélien Rousseau reconnaît un problème lorsque des ouvrages interdits se retrouvent vendus via le site. Son explication met en cause un mécanisme structurel de l’e-commerce du livre : l’alimentation automatique des bases produits à partir du Fichier exhaustif du livre (FEL), un outil de gestion des flux contenant les données nécessaires à la description et à la commercialisation des livres papier et numériques.
Cette base de données bibliographiques est utilisée par des professionnels du secteur — éditeurs, distributeurs, libraires physiques et plateformes en ligne — pour référencer un livre, en rendre possible la commande et en alimenter ensuite la publicité commerciale. Cette base est gérée par Dilicom pour le compte de la Commission de Liaison interprofessionnelle du livre (CLIL) et regroupe tous les ouvrages publiés en France ayant fait l’objet d’un ISBN, avec leurs métadonnées (titre, auteur, prix, disponibilité, classification, etc.) mises à jour quotidiennement à partir des informations fournies par les éditeurs et distributeurs.
Autour de ce socle interprofessionnel gravitent plusieurs bases de données commerciales, généralement construites à partir des flux du FEL. Des acteurs comme Electre, Médiabase, ORB, leslibraires.fr ou Babelio proposent des services d’enrichissement des notices : résumés rédigés, classifications, liens entre auteurs, recommandations ou avis.
Le point clé, tel que rapporté : il n’existe pas de base de données centralisée des ouvrages interdits. Cultura affirme vouloir engager une réflexion avec l’interprofession et le ministère de la Culture, qu’elle dit avoir sollicités, pour qu’un tel référentiel soit constitué. Après les alertes, les pages produits des ouvrages interdits relevés chez Cultura ont été retirées.
Des « trous dans la raquette »
L’enquête relève aussi la présence d’une version imprimée et reliée du manifeste d’Anders Breivik, l’auteur des attentats d’Oslo et Utoya, qui ont fait 77 morts et 320 blessés, le 22 juillet 2011. Le livre est signalé « épuisé » en ligne chez Amazon, mais apparaît malgré tout dans le catalogue. Il est également indiqué en rupture de stock tout en restant référencé sur le site de la Fnac.
Un militant néonazi a par ailleurs été condamné à cinq ans de prison ferme pour apologie et provocation au terrorisme, notamment pour la vente de cet ouvrage.
Côté Fnac Darty, la réponse s’articule autour d’un argument central : l’enseigne revendique une vigilance et une capacité à déréférencer ce qui sort du cadre légal, tout en assumant une doctrine consistant à vendre ce qui n’est pas prohibé.
La directrice des relations médias, Bénédicte Debusschère, met en avant l’ampleur du catalogue, 20 millions de titres, qui rend possibles des ratés. Sur le principe, l’entreprise soutient qu’un ouvrage interdit est retiré dès qu’il est identifié comme tel. Mais l’enquête souligne aussi une tension : la marketplace impose aux vendeurs de s’interdire des articles incitant à la haine ou discriminatoires, alors même que des contenus de cette nature restent repérables.
Dans la liste des titres repérés sur la Fnac, il est notamment évoqué le faux antisémite Les Protocoles des sages de Sion, ainsi qu’un panégyrique de Robert Faurisson signé François Brigneau, ancien milicien de Vichy et cofondateur du Front national.
Le cas Amazon
Amazon avait déjà été exposée à un scandale en 2019 et avait alors procédé à des retraits. Mais il reste, toujours selon le quotidien national, des ouvrages interdits, vendus en direct par la plateforme, comme Les Mythes fondateurs de la politique israélienne de Roger Garaudy.
L’article indique que la page française du livre, en ligne depuis au moins le printemps 2024, a été retirée peu après l’envoi de questions par Libération. Amazon met en avant l’existence de règles internes encadrant les livres proposés à la vente, assorties de procédures de contrôle déclenchées après signalement. Ces vérifications peuvent conduire à la suppression de pages produits ou au déréférencement de titres jugés non conformes, y compris lorsque ceux-ci étaient vendus directement par la plateforme.
Là où le constat se durcit, c’est sur la marketplace du site, soit l’espace du site où des vendeurs tiers proposent leurs propres livres via la plateforme. Le média souligne la disponibilité de « larges pans » du catalogue des éditions d’Alain Soral, Kontre Kulture, ainsi que la présence d’éditions anciennes des Protocoles des sages de Sion ou d’un autre livre interdit mentionné : Holocauste au scanner de Jürgen Graf, vendu par des particuliers.
Une maison comme Kontre Kulture n’est pas interdite en France, même si son catalogue comprend des titres comme Berlin, Hitler et moi d’Abel Bonnard, ancien ministre de Vichy, Métaphysique du sexe de Maurice Bardèche, figure du négationnisme, La Doctrine du fascisme de Benito Mussolini, ou encore une Anthologie des discours d’Adolf Hitler... Ces ouvrages, souvent présentés comme des documents historiques, des essais philosophiques ou des textes idéologiques d’époque, ne sont pas en eux-mêmes frappés d’interdiction générale, dès lors qu’ils ne tombent pas explicitement sous le coup de la loi Gayssot, de l’apologie de crimes contre l’humanité ou de la provocation directe à la haine.
Le droit français autorise en effet la diffusion de textes politiquement extrêmes ou historiquement marqués, tant qu’ils sont publiés sans commentaire incitant à la haine, sans réécriture négationniste manifeste et sans appel explicite à la violence, ce qui explique que ce type de catalogue puisse circuler légalement tout en restant au cœur de controverses récurrentes.
Reste la question la plus épineuse : celle des textes qui ne sont pas interdits, mais relèvent de contenus racistes ou antisémites. Sur ce terrain, Cultura explique ne pas pouvoir pratiquer de « refus de vente » et affirme ne pas mettre ces contenus en avant, renvoyant à un débat plus large sur la responsabilité des distributeurs.
[Source : www.actualitte.com]

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