Quel auteur et quel théoricien pourraient encore disserter, pertinemment et lucidement, sur une écriture littéraire fondée par Kateb Yacine contre la dictature de la langue et contre les canons d’une pensée dévoyée par un contexte historique des plus pénibles ? Pourtant, en ce moment, la plume s’y prête et l’usure existentielle semble reculer grâce aux efforts des masses de se sauver par la réhabilitation du politique. L’affaire politique a fait son temps ; actuellement, nous parlons de l’insertion des jeunes dans l’exercice politique. La nostalgie doit reculer devant la responsabilité.
Écrit par Madi Abane
En cette fin du mois d’octobre, nous commémorons le trente-sixième anniversaire de la disparition d’un des piliers de la littérature algérienne : Yacine n’a pas eu de mal à regretter la fin de la révolution bourgeoise, pour vaincre le labeur existentiel. S’il était l’adepte de toutes les causes justes, c’est qu’il a compris que seuls les bourgeois donnent un sens festivement narquois et vivement spirituel à l’engagement, tant les dominés sont, malgré les efforts consentis par les militants, complexés vis-à-vis de la matière. Le charme fait sortir l’humain de son Être sécularisé. Il le jette à la scène où la horde primitive se met en transe après qu’elle ait déchiré les corps les dominés et qu’elle les ait mis en lambeaux sans identité bio-civile ou purement existentielle. Pour écrire, faut-il éviter Yacine comme professeur ? Et pour philosopher, faut-il habiter Yacine ?
L’œuvre de Yacine ne rime ni aux moralismes « angélisants », ni aux pessimismes confortables. Il écrit ce que les esprits malmenés se susurrent et ce que les suppliciés exigent à Dieu. Pas seulement en politique, en ce sens que Yacine confisque aux souffrants leurs douleurs pour les traduire dans un tract destiné à Dieu pour lui faire comprendre que son existence est incompatible avec celle des opprimés et des souffrants. Pour lui, il faut que Dieu vienne secourir les souffrants. L’arrière-plan de la page de Nedjma est noir tant l’écriture est transparente, translucide. Yacine domestique la langue jusqu’à en créer une autre (Gilles Deleuze nous dit qu’écrire, c’est créer une langue étrangère). La force des énoncés de Nedjma vaut celle des décrets que n’écrirait aucun juriste. L’écrit de Yacine est une double transparence, les thèmes y sont interdits ; personne, du moins les avertis, ne peut nous faire un résumé de Nedjma. Et ce n’est pas pour plaire aux critiques, mais pour dire les chemins périlleux qui mènent à la réalité humaine. La complexité de la vie n’est pas réductible à une option… philosophique ; cela dit, n’en déplaise à ceux qui ont mis leurs fauteuils dans le sens de l’Histoire. Le mégaphone dira les vertus des militants, Yacine en fera la synthèse dans la mesure où il écrira d’une encre tellement neutre et angélique que les souffrances humaines deviennent des lettres, des sons… et de la grammaire brillamment battue par le poète antibourgeois.
Yacine a écrit ce que les peurs ont tenté de cacher, sans se donner la fonction d’accusateur public. Les temps ont fait leurs temps : rien ne peut briser l’élan historique d’un peuple où émergent poètes, peintres et hommes de lettres. Si le peuple algérien a pris Yacine pour poète, c’est parce qu’il a eu à connaître les pires atrocités et les plus belles prouesses, jointes les unes aux autres pour pouvoir donner à la dialectique le droit d’être. Les peurs idéologiques le lui ont pourtant interdit. Yacine, linguiste qui érode les maux inavoués par l’horreur qu’ils inspirent, ce serait ce qu’il fut.
[Photo : Wikimedia Commons - source : www.agora-francophone.org]

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