quarta-feira, 8 de janeiro de 2025

Pedro Almodóvar : “Les individus ont le droit d’être maîtres de leur vie comme de leur mort”

Au lendemain de son triomphe vénitien pour “La Chambre d’à côté”, nous avons une nouvelle fois rencontré Pedro Almodóvar. Il revient pour nous sur son Lion d’or, sur le sens de ce film splendide et sombre autour de la fin de vie. Il nous parle aussi de politique, de catastrophe écologique, de la vie publique en Espagne et de ses actrices, Julianne Moore et Tilda Swinton.

Pedro Almodóvar

Propos recueillis par Olivier Joyard

La Chambre d’à côté évoque la fin de vie d’une femme atteinte d’un cancer. En recevant le Lion d’or décerné par Isabelle Huppert et son jury à Venise en septembre 2024, vous avez dit : “Ce film parle d’un personnage à l’agonie, dans un monde à l’agonie”. Que vouliez-vous démontrer ?

Même s’il semble intemporel, le film parle de problèmes contemporains. Hélas, la réalité a accompagné ces mots un peu plus tard, avec la goutte froide qui a provoqué d’effroyables inondations dans la région de Valence, au cœur de mon pays, au mois d’octobre. Cette catastrophe a fait des centaines de morts et des dizaines de disparus. Aujourd’hui, des familles n’ont plus rien, ni maisons ni meubles. Partout dans les villages autour de Valence, il y a un mètre de boue à l’intérieur des habitations. En ce moment même, il y a toujours des corps qu’on ne retrouve pas. Et il est clair qu’il s’agit d’un effet du changement climatique et d’une mauvaise gestion politique. Ça, c’est un monde qui se meurt. Il y a d’autres agonies. Les espèces vivantes sont menacées de disparition, notamment dans la mer. La perte de cette biodiversité marine est due à l’accumulation de plastique dans l’océan. Je peux évoquer aussi les guerres, en Ukraine, celle de Netanyahu à Gaza, qu’il a étendu maintenant au Liban et à la Cisjordanie. Tout cela est quand même assez apocalyptique. C’est encore plus vrai depuis que le pays le plus grand du monde, le plus important, le plus influent, a réélu à sa tête un président xénophobe, homophobe, misogyne, négationniste. Donc, il y a encore plus de raisons de penser à l’apocalypse aujourd’hui qu’au moment où j’étais sur scène, à Venise, en train de recevoir le Lion d’or. Même si je crois, comme le personnage joué par Julianne Moore dans le film, qu’il existe des raisons de garder son optimisme.

La Chambre d’à côté a été tourné, monté et présenté en quelques mois. Pourquoi une telle urgence ?

C’était mon 23e tournage, mais aussi celui dans ma carrière où j’ai eu besoin de faire le moins de prises. Nous avions reçu cette invitation à la Mostra de Venise qui a lieu chaque année à la fin du mois d’août. Comme nous tournions à partir de janvier, on a un peu accéléré le processus, en particulier la post-production. Cela n’a pas été un effort si contraignant. Comme on le dit des enfants, ce tournage et ce film ont été vraiment désirés. Cela a été vrai aussi pour les actrices, Tilda Swinton et Julianne Moore : dès les lectures et les répétitions, nous avions tous et toutes très envie de raconter cette histoire. Tilda a trouvé les mots pour le dire : cela a été un tournage béni. On n’a même pas eu les problèmes qu’on peut avoir d’habitude, quand il faut trouver sans cesse des solutions. Tout a été paisible et même émouvant. Des tournages aussi fluides, j’en ai connu peut-être deux ou trois dans ma carrière.

Quel a été le moment décisif où vous vous êtes dit : le film est là, il existe ? Était-ce grâce aux actrices ?

Voir jouer ces deux actrices, c’était miraculeux. Tilda Swinton a été comme une révélation permanente : sa façon de s’habiller et de se comporter, sa vitalité, c’est quelque chose qu’elle a su imprimer au personnage et qui n’était pas contenu dans le scénario. L’autre moment de révélation a eu lieu quand j’ai décidé d’intégrer au film une citation de Gens de Dublin – le livre de James Joyce et le film de John Huston -, ce qui n’était pas prévu. Les moments où on voit tomber la neige, à gros flocons, sur les gratte-ciels de New York, ont déclenché cette envie en moi. J’ai compris que cette neige allait devenir le symbole d’une présence spirituelle dans tout le film, comme une épiphanie pour les personnages. C’est à cet instant que j’ai décidé de changer la fin de La Chambre d’à côté, alors qu’au départ, je n’avais pas prévu de faire tomber la neige de nouveau. J’ai réécrit la séquence finale la veille du tournage. La neige est alors devenu un symbole, pour unifier les personnages de Julianne et de Tilda. Chaque fois que je tournais une scène avec de la neige, dans les bois ou dans le jardin de la maison isolée que l’on voit dans la deuxième partie du film, je devais aller m’isoler pour essuyer mes larmes. J’ai connu beaucoup d’émotions sur le plateau.

Cette union entre deux femmes est un motif splendide, qui vient de loin dans le cinéma. On pense à Persona d’Ingmar Bergman.

Cette union était déjà présente dans le scénario, mais s’est révélée comme quelque chose de beaucoup plus profond que prévu. À la fin du film, il y a comme un transfert du personnage de Martha (Tilda Swinton) vers le personnage d’Ingrid (Julianne Moore), un peu comme dans Persona de Bergman effectivement. C’est ce que l’on voit dans le dernier plan du film, avec les deux femmes sur lesquelles il tombe des flocons de neige. Martha se réincarne dans ces flocons, mais aussi dans sa fille et son amie. Parfois, un film prend son indépendance par rapport à son auteur car le cinéma génère sa propre pensée. À titre personnel, je ne crois pas à la réincarnation, mais quelque part, le film, lui, y croit. Cela arrive de façon presque indépendante de ma volonté.

À travers des meurtres, des maladies, des overdoses, des accidents, la mort a toujours été présente dans votre œuvre. Cette fois, c’est plus frontal : elle est le sujet de La Chambre d’à côté. Pourquoi ?

Comme le personnage que joue Julianne Moore, moi, Pedro, je n’ai pas encore complètement réussi à assimiler l’idée de la mort, ni à l’accepter. Même si nous avons autour de nous, au quotidien, des exemples et des illustrations de ce thème, elle reste difficile à appréhender. Dans mon cinéma, j’avais abordé la mort une première fois frontalement avec Matador (1986). Dans La Chambre d’à côté, je voulais découvrir ce que je ferais de ce sujet aujourd’hui. Est-ce que j’ai avancé ? Est-ce que je comprends mieux la mort ? Dans Matador, le point de vue, c’était que la mort n’est acceptable que si elle fait partie du plaisir sexuel. C’est un peu fort, mais c’était les années 1980 (rires). Dans La Chambre d’à côté, la mort est un personnage à part entière, avec lequel nous avons vécu en équipe, surtout à partir du moment où nous tournions les scènes dans la maison des bois. Il y avait Julianne, Tilda, la mort et moi.

Est-ce que cela vous a permis d’avancer ?

Tant le personnage de Julianne Moore que moi-même, nous avons une relation quotidienne à la mortalité. Je ne l’accepte pas pour autant et je vais continuer à faire des films sur le sujet, pour des raisons personnelles mais aussi liées aux types de récits que je recherche. Lorsqu’il y a des morts dans un film, cela devient un élément dramatique important qui permet une catharsis pour les personnages survivants. Un mort représente toujours un point d’inflexion qui permet aux autres de se montrer d’une façon neuve, en étant plus définitivement eux-mêmes. La mort est comme un révélateur.

Vous avez tenu à tourner une partie du film, qui est pourtant dialogué en anglais, dans votre pays, l’Espagne. Est-ce toujours un refuge ? La situation politique y semble plus apaisée que ce que nous connaissons en France.

Ce serait une très bonne idée pour vous de quitter la France afin de vous installer en Espagne, vous y vivrez mieux en profitant de son climat, de sa gastronomie, et parce qu’il est facile de rencontrer des inconnus (rires). Vous vous amuseriez beaucoup plus. Je ne vais pas dire, en revanche, qu’il n’y a aucun problème social en Espagne, mais il y en a moins qu’en France. En plus, nous avons un gouvernement socialiste. Même s’il arrive à gouverner avec beaucoup de difficultés, il s’attaque à ces problèmes sociaux. Par exemple, mon film aborde le thème de l’euthanasie, or, nous avons en Espagne une loi qui l’autorise, ce qui n’est pas le cas chez vous. Je crois savoir qu’il y a deux ans, Alain Delon avait demandé l’euthanasie et qu’il ne l’a pas obtenue (l’acteur français est décédé en août 2024).

Pour moi, l’Espagne est un lieu de vie naturel. C’est là où je peux créer avec le plus de liberté et d’indépendance. Comme partout ailleurs, la démocratie et la liberté ne connaissent pas leur meilleure époque. La vie politique et la société sont extrêmement polarisées, la vie parlementaire est devenue véritablement insupportable. Cela me rend triste, c’est décevant car le peuple perd confiance dans les partis politiques. Mais pour l’instant, on n’a rien trouvé d’autre pour faire vivre la démocratie que de passer par les élections. En intensité, nos problèmes sont quand même moindres que chez nos voisins, la France et l’Italie.

Êtes-vous un spectateur de cinéma assidu ? Quels sont les films qui vous ont plu récemment ?

J’ai beaucoup aimé Anora, la Palme d’or de Sean Baker, mais aussi le dernier film du maître espagnol Victor Erice, Fermer les Yeux. Ces deux films m’ont vraiment ému. Côté cinéma français, j’ai retenu Hors saison de Stéphane Brizé.

Vous lisez beaucoup ?

Dans mes lectures récentes, j’ai trouvé Le Coût de la vie de l’anglaise Deborah Levy passionnant. J’ai aussi relu trois romans d’une autrice espagnole sortis ces dernières années, que j’aime énormément : Permafrost, Boulder et Mamut d’Eva Baltasar. Ce sont des livres très forts qui racontent l’expérience féminine avec crudité et cruauté. Baltasar a énormément de talent, elle fait partie d’une nouvelle vague d’autrices contemporaines que je suis particulièrement. Je voudrais aussi évoquer une anthologie publiée en 2024, comme un acte de justice poétique en faveur d’un auteur de théâtre qui a vécu en France et dont toute l’œuvre romanesque a été écrite en français. Il s’agit de Agustin Gomez-Arcos, auteur de L’Agneau carnivore, un roman essentiel. Cet exilé a écrit des pièces en espagnol qui n’avaient jamais été reconnues car c’était un républicain militant. La monde de la culture espagnol avait une dette envers lui et heureusement, cette dette a été soldée avec la publication de ce recueil.

En tant que créateur dont les années de formation ont profité de l’effervescence progressiste de la Movida, durant les années 1980, constituez-vous une cible pour l’extrême-droite ?

J’ai décidé de continuer à vivre ici à Madrid, malgré le fait que je suis beaucoup plus critiqué et attaqué par les médias de droite et d’extrême droite aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Quelques journaux et sites spécifiques ont réagi à mon dernier film, La Chambre d’à côté. C’est presque insignifiant en nombre par rapport aux louanges de ceux qui se sont félicités de mon succès à Venise. Ce sont de petits médias, mais qui font du bruit et ont exprimé cette fois du mépris à la fois pour le film et pour moi en tant qu’auteur. Ce n’est pas insupportable et je sais comment m’en préserver. C’est tout de même triste. Je n’ai pas lu ces articles et je ne me suis pas défendu, je peux vivre avec le mépris de ces gens. Mais il a fallu que des journalistes écrivent des articles pour me défendre, alors que je venais de recevoir le Lion d’or. Ce que je retire de tout cela, c’est que le monde de la culture doit tenir compte du fait que nous sommes la bête noire du Parti Populaire (grand parti de droite espagnol) et de l’extrême-droite.

Avec La Chambre d’à côté, vous avez remporté votre premier Lion d’or alors que vous n’avez jamais reçu la Palme d’or à Cannes. Quelle sensation cela vous a procuré ?

Quand je présente un film dans un festival, je ne pense pas que je vais absolument gagner un prix, puisque cela dépend du jury. Il y a aussi l’accueil du public. À Venise, tout s’est conjugué. Il y a eu 15 minutes de standing ovation, la presse a aimé et j’ai reçu le prix principal. En France, j’ai l’impression que vous croyez que je suis très frustré de ne jamais avoir remporté la Palme d’or au Festival de Cannes, après y avoir présenté beaucoup de films. Mais ce n’est pas vrai ! Ma relation avec Cannes n’a rien de triste. J’ai reçu le Prix de la meilleure réalisation en 1999 avec Tout sur ma mère, mes actrices ont été récompensées pour Volver en 2006, j’ai aussi remporté le prix du meilleur scénario cette même année. À mes yeux, Cannes reste ce festival qui célèbre le cinéma d’auteur. J’ai une excellente relation avec Thierry Frémaux et avec le Festival en général. Je ne vais pas comparer Venise à Cannes, mais il existe un trait d’union entre les deux, c’est Isabelle Huppert. Elle était présidente du Jury cette année sur la lagune. Quoi qu’il arrive, quand je reçois un prix, j’en suis extrêmement ému.

Les retombées ont été importantes en Espagne ?

J’ai été félicité quelques heures après mon prix par Pedro Sanchez, le chef du gouvernement espagnol, ainsi que par la vice-présidente du gouvernement, Maria Jesus Montero. Mais quelque chose a été spécial autour de ce film en Espagne. Une joie généralisée, un bonheur, que l’on voit plutôt pour les événements sportifs, quand l’Espagne gagne au foot ou au tennis. Que cela arrive pour un film, c’était particulièrement agréable à une époque où le cinéma n’est pas forcément un spectacle majoritaire dans la société. J’ai vu ça à la télévision, à travers les messages…

En voyant votre film, j’ai pensé à Jean-Luc Godard, qui a choisi le suicide assisté en septembre 2022 et a tenu à rendre cette décision publique. La Chambre d’à côté a des aspects spirituels, mais avez-vous une visée politique sur l’euthanasie ?

Il y a bien les deux dans La Chambre d‘à côté. Un côté très spirituel, avec ces deux femmes qui finissent en quelque sorte par se fondre en une seule. Mais je pense que mon film a aussi une signification politique. On la voit d’abord dans le monologue du personnage de John Turturro, lorsqu’il parle de la société américaine en affirmant qu’il a perdu toute confiance en ses concitoyens. Plus que jamais, au regard des événements récents (la réélection de Donald Trump à la tête des États-Unis, NDLR), cette phrase me semble d’actualité. Car les concitoyens de John Turturro ont utilisé le vote pour choisir pour un système antidémocratique. Ce que dit le personnage de mon film a donc une certaine portée à mes yeux. Ensuite, il y a le fait qu’à titre personnel, je défends l’euthanasie. Je pense que les individus ont le droit d’être maîtres de leur vie, en toute liberté, mais aussi maîtres de leur mort, en toute liberté. Cette question de l’euthanasie doit être abordée du point de vue humain et pas seulement politique.

Vous filmez le visage de Tilda Swinton de très près, comme si elle portait déjà les stigmates de la mort, illustrant le fait que le cinéma enregistre “la mort au travail”, selon l’expression de Jean Cocteau. Votre film est assez lucide sur la question, mais il peut aussi nous consoler de ce qui est inévitable.

Le cinéma a deux fonctions : nous habituer à la mort et peut-être nous en consoler. Elles sont toutes deux magnifiques. J’ai pensé à cela en filmant Tilda. À chaque fois que je filmais son visage, je le faisais comme un réalisateur amoureux de son actrice. Ce que je dis n’est pas contre Julianne Moore, une actrice absolument merveilleuse, mais c’est vrai que dans ma collaboration avec Tilda, je suis tombé amoureux. Je ne suis pas sûr de lui avoir dit, je ne veux pas l’intimider.

 

[Photo : Julie SEBADELHA / AFP - source : www.lesinrocks.com]




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