Écrit par Marc Lefèvre
On aurait pu espérer qu’en la circonstance, un Israël démocratique et
libéral puisse émerger et créer une nouvelle donne politique et militaire. Un
Israël démocratique et libéral qui se trouve confronté à l’ensemble des
secteurs religieux de toutes tendances, aux populations des territoires occupés
depuis 1967, et aux minorités non juives, et qui ne peut compter que sur
lui-même pour sortir son pays des impasses crées.
Bien que minoritaire démographiquement et politiquement, c’est cette frange
démocratique et libérale qui paie des impôts, qui crée la richesse du pays, et
qui accepte d’envoyer ses enfants à l’armée. Et c’est cet Israël démocratique
qui était descendu dans la rue depuis des mois pour défendre avec succès un
système judiciaire menacé.
Mais après presque huit mois d’une guerre incertaine et cruelle le constat
est amer. Les responsables du désastre sont toujours aux commandes, la riposte
militaire jugée majoritairement nécessaire à ses débuts ne sert que de prétexte
au maintien au pouvoir des faillis, et aucune alternative politique sérieuse et
crédible n’a émergé.
Force est de constater que la stratégie du Hamas fonctionne. Il peut faire
valoir auprès de l’opinion palestinienne les résultats du sacrifice de ses
membres. Israël est affaibli sur la scène internationale. Le mouvement national
juif incarné par le sionisme est délégitimé, pendant que la revendication
nationale palestinienne portée par le fanatisme des Frères musulmans séduit une
jeunesse ignorante. L’antisémitisme de la haine et de l’ignorance se répand et
suscite chez les juifs du monde le repli sur soi, la méfiance générale et la
désillusion.
Face à cette situation, comment évolue et réagit la société
israélienne ? Quelles sont ses ressources pour avancer et sortir de ces
pièges dressés ?
Comme chaque année, le début du Printemps est marqué par une suite de fêtes
religieuses et de jours de célébrations nationales. La célébration de la
libération de l’esclavage d’Égypte par le Seder de Pâques est suivie du jour de
deuil de la Shoah, puis du jour du souvenir des victimes des campagnes
militaires depuis 1948, pour se terminer par l’allégresse du jour de
l’Indépendance.
Traditionnellement, cette suite symbolique d’événements convoque les
mémoires, et invite au recueillement et à la réflexion. Dans le contexte
particulier de cette année, les attitudes et les réactions de la population
israélienne ont été contrastées.
Une frange traditionnelle s’est attachée à perpétuer une tradition, en
veillant à ce qu’elle ne soit pas altérée par les événements ambiants, pendant
qu’une autre frange s’est raccrochée à ces cadres traditionnels pour se
rassurer. Mais en même temps et pour la première fois dans l’histoire du pays,
beaucoup en ont questionné le sens aujourd’hui. Comment fêter une Libération
d’Égypte quand des dizaines de milliers d’Israéliens au Sud et au Nord sont
déplacés de leur foyer sans savoir si et quand ils pourront retourner chez eux
? La Shoah est-elle vraiment derrière nous, ou vivons-nous les signes
précurseurs d’une répétition inéluctable ? La liste des victimes des
guerres et campagnes militaires s’allonge tous les jours, pour quels
résultats ? Pour quelle issue ? Quel est le sens de l’Indépendance
d’un pays toujours plus honni et dont la légitimité est de plus en plus
questionnée ?
Face à ces bilans, la diversité des réactions et des réponses, qui vont des
certitudes réaffirmées et revendiquées aux doutes et aux dépressions, en
passant par le volontarisme, l’abnégation, le dévouement personnel et
collectif, sont les indicateurs de la profonde diversité de la société
israélienne.
La volonté de créer un État libre à partir de pionniers et de rescapés
requérait énergie et intelligence. La nécessité d’être fort et de se défendre
faisait consensus dans le contexte d’un État fragile face à un environnement
hostile. Mais l’usage nécessaire et accepté de la force était sous-tendu par
une vision constructiviste et optimiste d’un avenir meilleur et libérateur.
Nous n’en sommes plus là. Israël est un pays développé et innovateur dans beaucoup de domaines techniques, culturels et économiques. Les États voisins se sont résolus à son existence. Mais la légitime nécessité de solliciter force et énergie pour exister et grandir dans un environnement hostile, ce volontarisme pour créer l’impossible, se sont retournés comme un piège sur la société israélienne. Et l’espoir a fini par disparaître au profit du scepticisme.
On assiste depuis plus de trente ans à une alliance malsaine entre les
extrémismes et les fanatismes politiques et religieux qui prolifèrent au
Moyen-Orient et leur exploitation cynique par la droite nationaliste
israélienne. Ainsi le seul avenir proposé au peuple israélien est-il celui
d’une prolongation sans fin d’un conflit considéré comme éternel et sans
solution.
La volonté de Vie, illustrée en Israël par les courageuses manifestations
de solidarité judéo-arabe, chaque année plus massives à la veille des fêtes de
l’Indépendance, se confronte à la violence raciste des colons juifs de la Cisjordanie
occupée. Aux manifestations de solidarité et de générosité envers les familles
d’otages et envers les Israéliens déplacés, s’oppose l’exploitation cynique du
fanatisme palestinien par des politiciens israéliens obnubilés par leur survie
personnelle. Les ministres au pouvoir sont interpellés et conspués pendant les
événements commémoratifs. En même temps des convois humanitaires sont empêchés
de pénétrer dans Gaza par des extrémistes de droite.
La société israélienne se retrouve donc divisée et embarquée dans des
courants contradictoires : un scepticisme alimenté par les évolutions
inquiétantes du fanatisme religieux au Moyen-Orient, et instrumentalisé par la
frange messianique du sionisme politique ; une volonté de vie, de
créativité et d’ouverture sur le monde, d’une partie de la société portée par
des valeurs de tolérance et de démocratie ; une évolution démographique
inquiétante qui va dans le sens de la diminution d’influence de cette
fraction plus modérée de la société israélienne.
L’affrontement entre l’Israël du fanatisme et du repli sur soi et l’Israël
de l’Espérance et de l’ouverture semble donc irréductible. Ces tendances ont
toujours existé côte à côte, et nous ramènent aux affrontements entre Zélotes
et Juifs hellénisés de la période de la destruction du deuxième Temple.
Par opportunisme politique, l’Israël de la tolérance et de la modération a
cru pouvoir continuer à se battre pour l’ouverture et la démocratie, tout en
laissant de côté la recherche d’une solution à un conflit palestinien porteur
de désillusion et de méfiance. Cette erreur stratégique a permis à la droite et
à l’extrême-droite messianique de progresser sur le terreau des préjugés et des
fanatismes. Cet Israël du repli sur soi, du culte du conflit éternel trouve ses
alliés dans les extrémistes de l’autre camp. L’Israël de la démocratie et de
l’ouverture a donc deux ennemis. Un ennemi extérieur et un ennemi intérieur.
La recherche courageuse et impérative d’une solution au conflit israélo-palestinien est une entreprise de longue haleine. Elle est porteuse et génératrice d’affrontements internes qui seront potentiellement violents. Mais c’est la seule issue pour qu’Israël retrouve sa légitimité et continue son histoire.

Sem comentários:
Enviar um comentário