Ce n'est pas parce qu'une personne est atroce que ce qu'elle crée l'est aussi.
Roman Polanski reçoit un prix Zloty Glan pour sa contribution au cinéma européen lors du Forum du cinéma européen Cinergia, à Łódź, en Pologne, le 29 novembre 2019.Écrit par Laura Miller — traduit par Bérengère Viennot — édité par Natacha Zimmermann
«Est-ce que je peux encore écouter David Bowie?» Cette question revient sans cesse à chaque intervention de Claire Dederer dans des universités. David Bowie a été un héros de la jeunesse de l'essayiste, et il l'est resté lorsqu'elle est devenue adulte. L'étrangeté de ce musicien la rassurait, elle comme ses congénères inadaptés, au point que «quand [ils se] sent[aient] étrangers au monde, [ils] pouv[aient] trouver du réconfort dans l'idée qu'[ils] viv[aient] parmi une race secrète, [leur] vraie famille».
Mais après la mort de Bowie en 2016, un article publié dans Thrillist a refait surface, dans lequel une groupie révélait qu'elle avait perdu sa virginité avec la rockstar à 15 ans. «Soudain, la porte de la chambre s'ouvre et Bowie apparaît, dans un putain de kimono somptueux, rouge, orange et jaune», se rappelle la femme, Lori Mattix, avec un plaisir espiègle. Or, beaucoup de lecteurs contemporains n'ont pas du tout vu les choses comme elle.
Il est possible qu'une rockstar déflorant une groupie extrêmement consentante dans les années 1970 ne vous paraisse pas particulièrement horrifiant («Qui n'aimerait pas être dépucelée par David Bowie?», demande Lori Mattix). Mais quand vous jugez qu'un acte est immoral et que vous considérez celui qui l'a commis comme un avatar de votre propre personne, il est difficile de ne pas vous sentir trahie, et même impliquée, dans cette mauvaise action –et de ne pas vous demander quelles répercussions il doit y avoir sur l'œuvre que vous avez aimée.
Cette histoire a rendu Claire Dederer –et apparemment un bon nombre d'étudiants– «horrifiée et triste». Si cela avait été un autre rockeur de la même époque, plus conventionnel, ça aurait été supportable, mais pas «[leur] gars à [eux]». Était-il encore possible d'écouter Bowie? Comment ne plus le faire?
Polanski et Allen, cas d'école
Dans le livre Monsters – A Fan's Dilemma, Claire Dederer explore ces deux questions, à partir d'un essai qu'elle avait publié dans The Paris Review en 2017, intitulé «What Do We Do With the Art of Monstrous Men?» («Que faire des œuvres d'art des hommes monstrueux?»). Elle y expose sa lutte, la façon dont elle –en tant que lectrice, amatrice de films, d'art et membre du public– négocie le décalage entre ses valeurs morales et ce qu'elle appelle son «amour de l'art».
Le livre est enchevêtré et fascinant, et court après des arguments et des questions auxquelles il n'est pas toujours aisé de répondre. Les descriptions perspicaces et vivantes de films et de livres que fait Claire Dederer montrent leur importance à ses yeux ainsi que la profondeur des blessures qu'inflige leur sacrifice sur l'autel de l'éthique sexuelle contemporaine.
Les casse-tête les plus difficiles à gérer pour Claire Dederer impliquent deux cinéastes: Roman Polanski et Woody Allen. Longtemps avant #MeToo, elle avait déjà du mal à gérer son amour pour l'œuvre de ces hommes à la lumière de leur comportement. Roman Polanski a drogué et violé une adolescente de 13 ans à Los Angeles en 1977 et, dans le cadre d'un accord, il a plaidé coupable de rapport sexuel illicite avec une mineure avant de quitter le pays pour éviter les conséquences [Roman Polanski a été condamné à une peine de prison qu'il a purgée, ndlr].
Woody Allen a couché avec la fille de sa partenaire et a fini par l'épouser. Cela perturbe particulièrement Claire Dederer parce qu'enfant, elle était très proche du petit ami de sa mère –une relation qu'elle chérit toujours. L'idée que le même genre de lien soit exploité et sexualisé la rend malade. Le simple fait d'avoir été informée de l'existence de la liaison de Woody Allen avec Soon-Yi Previn «pervertissait cette délicate relation» dans sa propre vie, selon le ressenti de Claire Dederer.
Elle reconnaît que sa révulsion n'est pas «logique» mais c'est ce qu'elle a vécu, et cela a changé sa manière de vivre les films de Woody Allen. (Monsters ne fait qu'évoquer brièvement les accusations, que Woody Allen nie, selon lesquelles il aurait molesté sa fille adoptive, Dylan Farrow. Là-dessus, écrit l'essayiste, «nous ne connaissons pas la vraie histoire, et nous ne la connaîtrons peut-être jamais».)
On ne peut pas s'empêcher d'entendre ces trucs affreux
Claire Dederer étaye Monsters avec des chapitres sur des femmes artistes malveillantes (en gros, celles qui ont abandonné leurs enfants); sur les excuses avancées pour les comportements consternants de «génies», sur Lolita, dont elle avance élégamment qu'il s'agit d'une condamnation des actes de son narrateur pédophile et que par conséquent, c'est l'œuvre d'un «antimonstre»; et sur d'autres artistes dont l'œuvre est entachée par ce que nous savons de leurs vies.
Parfois, le livre donne l'impression de s'éloigner de son objectif. Nul doute que les artistes qui sont aussi des mères se sentent souvent coupables de passer du temps loin de leurs enfants lorsqu'elles travaillent: il existe en tout cas un certain nombre d'essais où elles l'affirment. Mais qui a dit qu'il ne fallait pas lire Doris Lessing parce qu'elle a laissé deux de ses enfants en Afrique du Sud lorsqu'elle s'est installée en Angleterre pour écrire? Ou qu'il ne faut plus étudier Sylvia Plath parce que son suicide a traumatisé le fils et la fille qui dormaient dans la chambre à côté lorsqu'elle s'est tuée?
Et, hélas, Claire Dederer plonge ici et là un orteil dans le sujet de la «cancel culture», même si Monsters ne s'attache pas vraiment à traiter des campagnes, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, lancées contre certains artistes dans le but de saborder leur carrière ou de les priver de certains honneurs. Son livre n'est jamais aussi bon que lorsqu'il se concentre sur la rencontre de l'individu avec une œuvre d'art émouvante, profonde ou simplement exquise, et sur la manière dont les actes et les convictions odieux de l'artiste peuvent laisser une «tache» sur ce plaisir. «Ils sont accusés d'avoir fait ou dit quelque chose d'horrible et ils ont fait quelque chose de génial», écrit l'essayiste. Et une fois que l'on connaît cette chose horrible, il n'est pas facile de la mettre de côté, comme ça l'était autrefois.
Les informations sur les opinions de ces artistes et ce que d'autres pensent de leurs vies, tout cela est devenu incontournable. «Avant, les biographies étaient des choses que vous recherchiez, dont vous aviez envie, que vous convoitiez activement»,poursuit -elle. «Aujourd'hui ça vous tombe dessus à longueur de journée.» On ne peut pas s'empêcher d'entendre ces trucs affreux, et on ne peut pas non plus faire en sorte que cela n'affecte pas notre réaction face à l'œuvre géniale.
Juger sur l'esthétique, cette injonction qui ne veut rien dire
Évoquer ces sujets est susceptible de mettre des fans moins ambivalents sur la défensive. Quand Claire Dederer explique à un collègue masculin que Manhattan, un film de Woody Allen où il joue le rôle d'un homme de 42 ans qui sort avec une étudiante de 17 «ne tient pas vraiment la route» et est «un peu glauque en soi», il la réprimande de laisser ce qu'elle sait de la relation de Woody Allen avec Soon-Yi Previn influencer son jugement. (En tant que personne capable de se souvenir du moment où le film est sorti pour la première fois, en 1979, je peux témoigner qu'une foule de gens trouvaient aussi que la différence d'âge était glauque à l'époque.)
«J'aurai cette même conversation avec de nombreux hommes, intelligents et bêtes, jeunes et vieux, au cours des mois qui suivraient, écrit Claire Dederer “Tu dois juger Manhattan sur son esthétique!”, me diront-ils.» Elle interprète cette objection –de façon tout à fait juste, me semble-t-il– comme une admonestation l'exhortant à davantage de détachement, comme si le détachement était susceptible de produire une critique d'une quelconque valeur et comme si l'auteur de l'admonestation n'avait lui-même aucun intérêt en la matière. En outre, la différence d'âge entre le personnage de Woody Allen et celui de Mariel Hemingway n'est-elle pas, après tout, un élément crucial de l'esthétique de Manhattan?
La magnitude des transgressions personnelles d'un artiste importe parfois moins que la nature de l'attachement qu'elles corrompent.
Bien que Claire Dederer ait conscience que Roman Polanski était «bien pire, quoi que ça veuille dire», les transgressions de Woody Allen la touchent davantage parce que comme avec David Bowie, dans son enfance, elle avait «l'intuition ou croyai[t] que [Woody Allen] [la] représentait à l'écran». «Il était moi. C'est un des aspects singuliers de son génie, cette capacité à remplacer le public.»
Certes, Woody Allen incarnait un intellectualisme névrosé, cultivé et métropolitain, un style de vie, en fait, qui lui valait la dévotion d'un public qui le lui enviait. Les personnages d'Allen peuvent être pleins d'autodérision, mais ses films new-yorkais, surtout Annie Hall et Manhattan, s'interprètent comme des modèles, un peu comme un catalogue Ralph Lauren pour des gens qui font leurs courses chez Zabar's et vont au Film Forum trois soirs par semaine. Claire Dederer écrit qu'à ses yeux, le ringard incarné par Woody Allen, un personnage présent dans tous les films dans lesquels il a joué et clairement conçu pour être Allen lui-même, était l'un d'eux, «les impuissants». Bien entendu, ce n'était pas vrai.
Pourquoi les artistes doivent-ils être de bonnes personnes?
Roman Polanski offre un contraste éclairant avec Woody Allen. Ses souffrances –la mère exterminée pendant la Shoah, les années de guerre à survivre en cachant sa judéité, sa femme enceinte assassinée sauvagement par les membres d'un culte bizarre–, tout cela est si extravagant: qui pourrait prétendre s'identifier à lui? Ses films sont puissants et dérangeants plutôt que charmants et élégants. Ses crimes n'engagent que lui.
En outre, contrairement à Woody Allen, il semble capable de s'extraire de lui-même. Comme le souligne Claire Dederer, Rosemary's Baby, sorti en 1968, dépeint avec une perception étonnante le dilemme d'une jeune femme manipulée par des hommes et ce que cela fait d'être un corps utilisé par quelqu'un d'autre. Quel film, pour un violeur! En revisitant les films de Roman Polanski, Claire Dederer se retrouve emportée par leur beauté tandis que la conscience des crimes «semble juste planer». Elle n'oublie pas son passé et ne lui pardonne rien, et elle n'est absolument pas encline à minimiser ces crimes par déférence pour le génie de Polanski. «Je voulais juste regarder ces films, écrit-elle, parce qu'ils sont géniaux.»
La tache qui souille les films de Woody Allen aux yeux de Claire Dederer semble ne pas avoir suinté aussi librement de Roman Polanski à ses œuvres. La raison en est que si elle est une admiratrice du travail de Polanski, elle était fan de celui d'Allen. La magnitude des transgressions personnelles d'un artiste importe parfois moins que la nature de l'attachement qu'elles corrompent. «Plus nous sommes intimement liés à l'artiste, plus notre identité s'inspire d'eux et de leur œuvre, plus la distance entre eux et nous est abolie, plus nous sommes susceptibles de perdre certaines parties de nous-mêmes quand la tache se met à se répandre», écrit-elle.
Envisageons la possibilité que le dilemme des fans qui donne son sous-titre à Monsters n'est pas seulement la conséquence du fait que de mauvaises personnes produisent une œuvre géniale, mais vienne du concept de fan lui-même, des attentes impossibles qu'une certaine sorte d'amour artistique place sur des créateurs défaillants. Tout le monde devrait se comporter de façon morale évidemment, mais la plupart d'entre nous ne le font pas ; en tout cas, pas tout le temps. Pourquoi est-il impératif que les artistes soient de bonnes personnes?
Ce n'est pas une coïncidence si les désillusions les plus douloureuses de Claire Dederer sont le fait de transgressions d'artistes qui comptaient énormément pour elle quand elle était jeune, des artistes dont elle avait le sentiment alors qu'ils lui montraient comment vivre, une mission intrinsèquement morale. Certains artistes, comme Woody Allen, suscitent en effet ce type d'attachement. D'autres non.
«Une autobiographie du public»
Personne ne peut accuser Roman Polanski, dont les crimes et l'œuvre peuvent tous prendre racine dans le traumatisme de son passé, de prétendre ne pas être complètement barré. Il ne peut pas vous dire comment vivre, seulement vous montrer à quoi ressemble (parfois) la vie. Une fois qu'on a compris que l'art avec un grand A n'est pas un étalage d'idéaux, qu'il naît souvent d'une lutte avec les failles et les échecs des êtres humains, alors on comprend qu'une partie des œuvres sera réalisée par des gens dont nous réprouvons les actes.
Rien de tout cela ne signifie que les artistes, aussi brillants soient-ils, méritent un traitement de faveur, comme semblent pourtant le penser de nombreux membres de l'industrie du cinéma. Les personnes qui font du tort aux autres doivent rendre des comptes. Mais encore une fois, se prononcer sur les conséquences dans le monde réel des crimes des artistes n'est pas l'intention de Monsters. Claire Dederer décrit son livre comme «une autobiographie du public», une étude de la manière dont l'expérience personnelle teinte les réactions d'un individu face à une œuvre d'art.
La solution n'est pas de briser vos idoles mais de reconnaître que ce ne sont pas des idoles du tout.
Aucun membre du public n'est dépourvu d'expérience personnelle ou n'est capable d'évaluer un film comme Manhattan du haut de la perspective olympienne de l'esthétique «pure», comme le prétendent les hommes qui débattent avec Claire Dederer au sujet de Woody Allen. C'est simplement que, contrairement à la sienne, leur expérience personnelle les rend enclins à excuser certaines sortes de comportements chez leurs chouchous.
Une intraitable vérité
Mais alors, peut-elle encore écouter David Bowie? Claire Dederer termine Monsters en racontant la relation tendue de l'écrivaine Pearl Cleage avec la musique de Miles Davis, un homme qui admit ouvertement avoir agressé des femmes noires comme elle. Pearl Cleage a publié un livre entier sur le sujet, Mad at Miles – A Blackwoman's Guide to Truth, en 1990. Et dans une interview, vingt-deux années plus tard, elle admet continuer d'écouter le magnifique album de 1959 de Davis, Kind of Blue. Claire Dederer voit dans cet exemple une voie à suivre. «Cleage aime Miles, et puis elle le déteste, puis elle l'aime en étant plus consciente. Donc nos relations changent quand nous grandissons. Mais prétendre que cet amour n'existe pas, ou dire qu'il ne devrait pas exister, ne sert à rien», écrit-elle.
La solution n'est pas de briser vos idoles mais de reconnaître que ce ne sont pas des idoles du tout. Pour Claire Dederer, cette illumination est venue avec les rituels de confession des douze étapes. L'humilité nécessaire pour se tenir devant le groupe et décrire «le pire chez [elle], le plus monstrueux», et le fait de se rendre compte que la plupart des êtres humains ont un aspect monstrueux, lui ont permis de distinguer «l'humanité des monstres».
Cela s'apparente à la répétition, en plus spectaculaire, d'une expérience assez commune: enfant, nous adorons nos parents, et grandir c'est réaliser à quel point ils sont faillibles –souvent avec une période d'extravagant rejet adolescent–, avant de comprendre que nous les aimons malgré ces défauts, comme nous espérons être aimés malgré les nôtres.
Monsters se termine sur une ode à la glorieuse anarchie de l'amour, où Claire Dederer file l'analogie, un peu trop longtemps à mon goût, entre l'amour que l'on porte à l'art des gens horribles et l'amour qu'on leur porte à eux. Les gens méchants peuvent faire bien plus de mal que l'art! En outre, l'art lui-même n'est pas horrible, sinon nous ne nous y accrocherions pas malgré ce que nous reprochons à ses créateurs. L'intraitable vérité reste que certaines des choses les plus belles et les plus profondes que l'humanité ait créées sont l'œuvre de gens atroces.
Nous pouvons décider, dans une frénésie de vertu, de jeter ces œuvres aux oubliettes. Ou bien nous pouvons choisir de les considérer comme une sorte de grâce, comme un sauvetage miraculeux des inévitables naufrages de nos vies.
[Photo : Artur Widak / NurPhoto via AFP - source : www.slate.fr]
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