segunda-feira, 24 de abril de 2023

Pourquoi les couvertures de roman sont-elles si sobres en France ?

Du blanc, du monochrome, pas d'illustration : en France, les maisons d'édition de littérature privilégient sobriété et homogénéité loin d’une tradition anglosaxonne qui conçoit la couverture comme une proposition graphique unique. Derrière cette spécificité française, une histoire de goût et de coût

Écrit par Alexis Magnaval

Rouge sur blanc crème chez Flammarion ou Gallimard, bleu sur blanc aux Éditions de Minuit, jaune chez Grasset, bleu marine chez Stock… En matière d'édition de littérature, les codes couleur sont immuables et discrets ; l'illustration semble réservée à certains genres : le polar, la SF, le roman de gare, les best-sellers… En Angleterre ou aux États-Unis, l’effort graphique est ancré de plus longue date, avec parfois même une logique de couverture unique, conçue sur mesure pour chaque livre.

Un principe qui est longtemps resté une exception en France, à l’instar du travail de Pierre Faucheux, qui a conçu les couvertures des livres de poche. “Aux yeux des lecteurs et lectrices américains et anglais, nos couvertures de romans apparaissent très pauvres”, explique Clémence Imbert, agrégée de lettres modernes et docteur en esthétique, sciences et technologies des arts. Quand ils entrent dans une librairie et qu'on leur montre notre dernier prix littéraire, ils tombent des nues. Ils ont l'impression qu'on leur propose un roman publié à compte d'auteur”. L’édition à compte d’auteur, c’est lorsqu’un auteur paye lui-même les frais d’impression, pour éviter le processus de sélection par une maison d’édition classique. Avec, généralement, des couvertures neutres.

Le blanc ça fait sérieux ?

Dans Les Couvertures de livres (Actes Sud/L’Imprimerie nationale), Clémence Imbert décortique la conception et l'histoire de celles-ci. Selon elle, derrière cette tradition française se cache une question de goût et de coût. L’emblématique “collection Blanche” de Gallimard voit le jour en 1911, avec un fond crème, un lettrage rouge et noir et deux légers filets. Un style qui inspirera bien d’autres maisons. Le design épuré est gage de sérieux, dans un pays où élégance et bon goût riment souvent avec sobriété. On fait confiance au texte pour ne pas tomber dans des compromissions mercantiles. Une sorte d’élitisme à la française qui distingue la “littérature blanche” d’autres styles considérés comme plus populaires, oubliables, voire jetables. Des styles pour lesquels on ajoute de la couleur pour “attirer le chaland”.

Une sobriété devenue une image de marque

Paradoxalement, ce minimalisme est devenu une image de marque. “Ces couvertures françaises, même si elles ont l'air simples, dépouillées, et par conséquent très peu vendeuses, correspondent pourtant à une stratégie : mettre en avant le nom de l'auteur et le titre que l'on fait ainsi briller en majesté”, analyse la professeure de littérature et d’histoire du graphisme. Le théoricien de la littérature Gérard Genette parle de “puissance symbolique de ce degré zéro, le blanc faisant office de signe par absence de signifiant”. Robert Massin, graphiste et typographe emblématique, disait lui que les couvertures blanches de chez Gallimard font un "trou dans la vitrine". Par ailleurs, le blanc est plutôt un blanc crème. Parmi les premières couvertures blanches, il y a celle du Silence de la mer de Vercors, paru en 1942 d’une pureté totale : “Ce qui était étonnant déjà à l'époque, puisque le blanc jaunit, il vieillit mal" contextualise Clémence Imbert. "Mais ce choix s'explique par les pénuries de la guerre.” C’est une autre explication : les frais d’impression coûtent cher, surtout la quadrichromie. Ajoutons les frais pour rémunérer un graphiste ou un photographe et le montant des droits d’auteur à payer, et la facture s’alourdit pour l'éditeur.

Zulma, Gallmeister, etc. : les petits éditeurs cassent les codes

Depuis quelques temps déjà, le classicisme marque le pas et on trouve de la couleur sur les étagères des libraires. “Les couvertures blanches sont en train de céder du terrain, observe la professeure de littérature. D'abord, elles sont de plus en plus souvent habillées d'un bandeau ou d'une demi-jaquette sur lesquelles il va y avoir une image.” Les maisons d'édition qui se lancent ont intérêt à ce que leurs livres soient remarqués. “Ces jeunes maisons d'édition font souvent appel à des graphistes ou à des illustrateurs, en leur laissant carte blanche pour proposer des visuels inventifs”, explique Clémence Imbert. L’incarnation de cette tendance, c’est David Pearson, un illustrateur britannique, qui a collaboré avec Wes Anderson, sur le film The Grand Budapest Hotel comme consultant en typographie. Pearson officiait chez les Anglais de Penguin Books, puis a été débauché par la maison française Zulma. Celle-ci dit avoir triplé ses ventes en le recrutant et en créant un univers très singulier. Vu que les ventes en ligne se développent, la couleur permet enfin de mieux apparaître dans les petites vignettes qui quadrillent vos pages Internet. Elle est aussi un moyen de renforcer le sens matériel de l’objet livre pour se défendre de la menace de leurs alter egos numériques.

 

[Source : www.radiofrance.fr]

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