Aussi incompréhensible que cela puisse paraître, la
République fédérale d’Allemagne verse depuis 1950 des pensions à
d’anciens collaborateurs belges et européens ayant servi dans la Waffen
SS ou d’autres unités du 3e Reich. Pour qu’elle puisse poursuivre son
travail de mémoire, l’Allemagne doit faire toute la clarté sur cette
question et mettre fin à ces pensions honteuses et indues.
Alors que la Belgique a fêté le 75e anniversaire de sa libération par
les armées alliées, l’ombre des dizaines de milliers de Belges
(Flamands et Wallons) engagés volontaires dans la Waffen SS a plané sur
ces célébrations. Cette ombre suscite la consternation et la colère côté
belge, l’embarras et la gêne côté allemand. Car depuis l’adoption en
1950 de la loi sur « l’assistance aux victimes de guerre », intitulée «
Bundesversorgungsgesetz » (BVG), l’Allemagne octroie des pensions et des
allocations à d’anciens collaborateurs militaires belges du 3e Reich,
majoritairement des combattants de la Waffen SS.
Et même lorsqu’en
1998, le Bundestag a décidé d’amender la loi BVG de 1950 afin d’exclure
tout bénéficiaire qui aurait violé « les principes d’humanité ou l’État
de droit » sous le régime nazi, les autorités allemandes ont continué
de verser ces pensions à ces anciens combattants belges, mais aussi
d’autres pays occupés par l’Allemagne nazie.
Fin des années 1990,
le sénateur socialiste flamand Fred Erdman s’indigne de cette situation
scandaleuse en interpellant le 9 janvier 1997 le ministre belge de la
Santé publique et des Pensions. Deux décennies plus tard, deux
associations belges, Pour la mémoire, pour l’avenir et le Groupe
Mémoire, poursuivent ce combat en documentant cette question, en
sensibilisant l’opinion publique et en interpellant le monde politique.
Grâce aux recherches que leurs membres ont menées dans les revues de
groupuscules flamands d’extrême droite comme Berkenkruis, elles ont
réussi à établir l’existence d’un véritable « secrétariat social »
accompagnant les anciens collaborateurs dans leurs démarches pour
obtenir ces pensions allemandes. L’ancien député Volksunie (ancêtre de
la N-VA) Willy Kuijpers s’était même spécialisé dans la confection des
dossiers.
L’Allemagne freine
Bien
qu’embarrassée par cette affaire qui ternit son image de démocratie
irréprochable, l’Allemagne freine des quatre fers : elle refuse de
communiquer les noms des bénéficiaires de ces pensions ainsi que les
montants versés. Il faut attendre le 22 décembre 2016 pour qu’un premier
acte politique soit posé au Parlement belge. Les députés fédéraux
Olivier Maingain, Stéphane Crusnière, Daniel Senesael et Véronique
Caprasse déposent une proposition de résolution visant à clarifier et à
abroger ce régime de pensions octroyées à ces collaborateurs. Cette
proposition de résolution demande au gouvernement belge de requérir
auprès des autorités fédérales et de celles de la Rhénanie du
Nord-Westphalie, responsables de la gestion administrative des dossiers
belges, de lui transmettre la liste des bénéficiaires de ces pensions
ainsi que les montants de celles-ci ; d’exiger du gouvernement allemand
la fin de ces régimes de pensions octroyés aux collaborateurs belges et, enfin, de constituer une commission scientifique qui fera toute la
lumière sur cette problématique.
Auditionné le 28 mars 2017 par la
Commission des Affaires étrangères de la Chambre, l’ambassadeur
d’Allemagne se réfugie derrière la législation sur le respect de la vie
privée qui empêche les autorités allemandes de transmettre et de
divulguer les noms. Mais durant cette audition, il lâche malgré tout
qu’il existe 27 dossiers belges concernant ce type de pensions ! Il
s’empresse d’ajouter que les criminels ayant violé les principes
d’humanité ou l’État de droit ne peuvent en bénéficier. Ce qui laisse
tout le monde perplexe. Il ne fait aucun doute que l’Allemagne a octroyé
ces pensions à d’anciens collaborateurs. « S’ils ont reconnu
implicitement que des Waffen SS belges ont bénéficié de ces pensions,
les Allemands n’acceptent toujours pas de communiquer la liste des
bénéficiaires », déplore Olivier Maingain, ancien député fédéral et président de DéFi. « Or,
il ne s’agit nullement de porter atteinte à la vie privée de personnes
encore en vie, mais de faire un travail de mémoire en reconstituant un
fait historique. Si les autorités allemandes estiment qu’elles ne sont
pas en mesure de le faire elles-mêmes, alors nous proposons la
constitution d’un groupe de travail mixte d’experts et d’historiens
belges et allemands pour dresser un tableau qui soit le plus précis.
Mais même cette dernière proposition pourtant raisonnable est encore
rejetée par les Allemands qui nous disent que c’est trop compliqué en
raison de la complexité du système d’archives en vigueur en Allemagne.
En clair, ils ne veulent pas avancer dans ce dossier ».
Une
mission parlementaire belge a malgré tout pu se rendre à Berlin en juin
2018 pour faire un rapport. Mais les résultats sont maigres. « Si
cette mission n’a rien obtenu de concret de la part des autorités
allemandes, elle a pu nouer des contacts avec des parlementaires
allemands de gauche (Die Linke) stupéfaits d’apprendre que l’État
allemand a pu verser pendant des années des pensions à d’anciens
collaborateurs du 3e Reich », note Olivier Maingain. « Outrés, ces députés Die Linke ont dès lors décidé d’ouvrir le débat au Bundestag et d’interpeller le gouvernement fédéral ».
Situation opaque
La
chute du gouvernement Michel 1er et le départ de la N-VA, résolument
opposée aux travaux de la Commission des Affaires étrangères sur cette
question, a permis de débloquer la situation. Un consensus s’est dégagé
pour adopter cette résolution. Et étonnamment, à l’exception de la N-VA
et du Vlaams Belang, tous les partis flamands l'ont votée. « Cela donne
un autre relief au débat », constate Olivier Maingain. « La presse
s’est alors intéressée à cette problématique et la pression
internationale s’est intensifiée, si bien que d’autres États concernés
par le problème ont également commencé à demander des comptes à
l’Allemagne qui fait le gros dos ». Peu convaincue par les
explications allemandes, Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’État
auprès de la ministre française des Armées, hausse le ton : « Je
n’aime pas les situations opaques. Les réponses administratives ne me
suffisent plus. Il faut désormais des explications précises des
autorités politiques allemandes pour que nous puissions nous faire une
opinion définitive sur les bénéficiaires de ces prestations ».
Sortir
de cette impasse prendra du temps car les autorités allemandes ne
bougeront pas spontanément. À partir du cas belge, les autorités
craignent d’être face à un processus en cascade d’une ampleur énorme. «
Plutôt que d’exposer publiquement les autorités allemandes, il me
semble raisonnable de confier à une commission d’experts le soin de
faire la clarté sur cette question », suggère Olivier Maingain. «
Avec cette solution, le gouvernement allemand aura au moins le
sentiment de ne pas se sentir le dos au mur. L’idée n’étant d’accuser
les autorités allemandes, mais de faire œuvre d’histoire et de mémoire
». L’implication de responsables politiques allemands est également une
piste à ne pas négliger. Les députés du parti Die Linke sont à la
pointe de ce combat. « Ce sont surtout les députés Die Linke qui ont abattu un travail remarquable », confirme le docteur Yves Louis, président du Groupe Mémoire. « Même
si certains d’entre eux sont radicaux dans le soutien aux Palestiniens,
ils sont irréprochables sur cette question de pensions. J’avais
pourtant contacté des députés socio-démocrates (SPD) plutôt
pro-israéliens, mais ils n’ont jamais donné de suite à nos demandes ».
Contexte de Guerre froide
Une
question demeure : pourquoi l’Allemagne fédérale, dont l’identité
politique est aux antipodes du régime nazi, a-t-elle octroyé des pensions
à des collaborateurs ayant servi dans la Waffen SS ? C’est au nom du
principe de la continuité juridique de l’État que la République fédérale
a assumé les engagements pris par le régime nazi d’accorder un statut à
ceux qui collaborent avec le 3e Reich. Et comme l’appareil d’État de la
nouvelle Allemagne était largement composé de fonctionnaires ayant
servi sous le 3e Reich, personne n’a contesté le versement de pensions à
d’anciens criminels de guerre. Et cette volonté tatillonne d’assurer la
continuité de l’État dans ce dossier s’explique aussi par le contexte
de Guerre froide et son corollaire : l’abandon précoce du processus de
dénazification de l’Allemagne. La présence d’un nombre considérable
d’anciens nazis dans l’appareil étatique de la nouvelle Allemagne a
inévitablement permis de soutenir financièrement ceux qui ont défendu
par les armes l’Allemagne nazie contre le communisme entre 1941 et 1945.
L’ennemi du monde libre étant l’URSS, autant ménager tous ces
combattants SS, qu’ils soient allemands, belges, français, néerlandais,
etc.
Même s’il ne reste plus que 18 bénéficiaires belges de ces
pensions allemandes et qu’ils vont probablement être encore moins dans
les mois à venir, l’Allemagne doit mettre un terme à cette anomalie ; il
s’agit d’une question de principe. Que d’anciens collaborateurs belges
des nazis bénéficient d’une reconnaissance et de pensions d’Allemagne,
c’est perpétuer la honte de la Collaboration et insulter la mémoire des
victimes du nazisme. C’est même pire. En leur versant une pension,
l’Allemagne remet non seulement en cause le remarquable travail de
mémoire qu’elle a accompli depuis la fin des années 1960, mais elle
exonère et récompense des criminels n’ayant jamais reconnu leur faute ni
exprimé le moindre remord.
[Source : www.cclj.be]

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