Des binationaux ont été expulsés après avoir été déchus de la nationalité française. Une couleuvre difficile à avaler pour certains pays d'accueil.
Seule une dizaines de Français ont été déchus de leur nationalité depuis 1998
Écrit par Mathilde Goupil
Quatre ans après avoir déchiré la gauche, la déchéance de nationalité fait de nouveau l'actualité. Un citoyen franco-marocain a en effet été déchu de sa nationalité française
ce mardi, après avoir été condamné pour association de malfaiteurs en
vue de commettre des actes terroristes en mars 2018. En 2015, quelques
jours après les attentats ayant décimé la rédaction de Charlie Hebdo,
Fayçal Aït Messoud avait tenté de rejoindre la Syrie, en compagnie de
trois autres jeunes français. Né le 23 août 1996 à Trappes, près de
Paris, il pourrait donc devoir regagner le Maroc, dans lequel il n'a
jamais vécu.
Depuis
1998 et l'entrée de cette mesure à l'article 25 du Code civil, seuls 16
Français ont ainsi été exclus de la communauté nationale, du fait des conditions relativement restrictives
de la déchéance de la nationalité. Dans certains cas, les recours
juridiques sont toujours en cours, dans d'autres, des expulsions ont eu
lieu vers le Maroc, l'Algérie ou la Tunisie.
En vertu de l'article 12 du Pacte international sur les droits civils et politiques,
un pays est dans l'obligation d'accueillir l'un de ses citoyens, "nul
ne [pouvant] être arbitrairement privé du droit d'entrer dans son propre
pays". "Ces États ne sont pas nécessairement ravis de devoir accueillir
sur leur territoire quelqu'un qui a été condamné pour terrorisme
ailleurs", souligne néanmoins auprès de L'Express Nicolas Hervieu,
professeur de droit public. La déchéance de nationalité serait-elle
alors à l'origine de tensions diplomatiques ? Oui... mais la réalité est
un peu plus complexe.
Parmi les pays du Maghreb concernés par la déchéance de nationalité
française et ses conséquences, la Tunisie est celui qui proteste le plus
vigoureusement. "Nous ne pouvons tolérer que des fanatiques écervelés
ayant grandi à Clichy ou à Saint-Denis viennent inculquer des valeurs
étrangères à celles de la Tunisie", a ainsi déclaré le président
tunisien Béji Caïd Essebsi, le 22 janvier 2016. Et de justifier : "Notre
culture se trouve à des années-lumière des prêches de l'imam de Drancy
et de l'islam pratiqué dans les banlieues françaises."
En
dépit de ce - rare - esclandre, le conflit entre le pays de renvoi et
le pays d'accueil "ne dépasse jamais le cadre diplomatique", assure
Jules Lepoutre, maître de conférences à l'université de
Nice-Sophia-Antipolis, et spécialiste du droit de la nationalité. "Aucun
arbitre ou cour internationale n'a été amené à se prononcer sur un cas"
où les deux pays se renverraient la charge de leur national. "La
plupart du temps, ce sont des choses qui se passent de manière
confidentielle. Très peu d'informations sur ces échanges filtrent",
ajoute le chercheur.
Si la Tunisie s'oppose à l'idée de se voir
remettre des terroristes déchus de leur nationalité française, au titre
que ces derniers n'ont pas d'attache avec leur pays d'origine, ce débat
concerne d'ailleurs "aussi la question du retour des djihadistes
[tunisiens] - et de leur famille - présents en Irak ou en Syrie où ils
ont combattu dans le cadre de l'État islamique", note Delphine Perrin,
docteure en droit public et spécialiste du droit de la nationalité et
des migrations.
Intérêt stratégique pour le Maroc et l'Algérie
L'Algérie
et le Maroc, dont l'histoire nationale est marquée par le terrorisme,
ont adopté une autre stratégie. "Ces pays 'reprennent' volontiers leurs
ressortissants effectifs ou de papier, dont certains y sont également
recherchés dans le cadre de procédures pénales, ou qui pourraient dans
tous les cas contribuer à la lutte contre le terrorisme" en étant soumis
à des contre-interrogatoires, indique Delphine Perrin. "Les autorités
marocaines et algériennes peuvent aussi y trouver un intérêt en termes
d'échanges d'informations avec la France" , souligne Nicolas Hervieu.
Dans ces pays, la conception de la nationalité est par ailleurs
différente de celle affichée par la Tunisie. "L'Algérie et le Maroc
adhèrent tous deux à une conception de la nationalité considérée comme
un lien perpétuel, ayant d'ailleurs toujours accepté l'idée que leurs
citoyens acquièrent une autre nationalité tout en conservant leur
nationalité d'origine", explique Delphine Perrin. Il y est en pratique
"quasiment impossible d'y perdre sa nationalité". "Les auteurs
d'attentats algériens et marocains d'origine, déchus de leur nationalité
française, ne font d'ailleurs l'objet d'aucune procédure de perte de nationalité" , souligne la chercheuse.
[Photo d'illustration : afp.com/Jean-Pierre Muller - source : www.lexpress.fr]

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