Vingt
ans après l'éclatement de la fédération, nombre de Serbes sont toujours
nostalgiques du pays socialiste, preuve d'une difficile transition entre la
Yougoslavie et la Serbie.
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De nombreux portraits de célébrités yougoslaves ornent encore les murs de Belgrade, comme celui de Milena Dravić et Dragan Nikolić, un couple d'acteurs, dans la rue Nevesinjska.
Écrit par Anastasia Marcellin
«C'était
notre pays.» Sa
voix se brise, ses yeux se perdent dans le vide. «Je
pleure tout le temps quand j'en parle», murmure-t-elle. Comme
des millions de personnes, Stane Gleđ Radulović est née en Yougoslavie, un pays
qui n'existe plus aujourd'hui.
De sa création en 1918 à sa dissolution
en 1992, la Yougoslavie a fédéré sept pays actuels des Balkans: la Serbie, la
Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Slovénie, la Macédoine, le Monténégro et le
Kosovo. Une union qui s'est terminée dans les années 1990, lorsque les
républiques se sont séparées les unes des autres, parfois lors de guerres sanglantes.
Vingt
ans après son éclatement, la Yougoslavie est toujours très présente dans
l'esprit de Stane: «J'y pense tous les jours... Cela me rend
nostalgique.» Ce sentiment est partagé par des milliers de
personnes dans les anciennes républiques yougoslaves. Il est
devenu tellement important qu'il a été baptisé «yougonostalgie».
Loin de
glorifier le passé, la yougonostalgie permet plutôt de mettre en lumière les
problèmes de la société serbe actuelle. Comme le dit Milos Nicic, chargé de
cours en études culturelles à l'Université de Belgrade: «Notre regard
sur le passé en dit toujours long sur notre présent.»
La vie à
l'époque socialiste
La
yougonostalgie est particulièrement présente chez les personnes qui ont vécu
assez longtemps en Yougoslavie pour s'en souvenir après les guerres
d'indépendance. Des personnes nées entre les années 1950 et 1970, qui ont passé
leur enfance et leur adolescence en Yougoslavie. Milos Nicic explique: «Quand
vous êtes jeune, tout semble plus beau. Et ainsi, les gens ont tendance à voir
le passé comme quelque chose de plus agréable, ils en oublient les aspects
négatifs.»
La plupart des gens sont
nostalgiques de la stabilité sociale, de la possibilité de
voyager librement, du niveau d'éducation et du système de protection sociale
qui existaient en Yougoslavie. Née en 1953 à Dubrovnik (actuelle Croatie),
Stane a déménagé à Belgrade en 1972 pour étudier les sciences politiques. Une
époque qu'elle se remémore avec émotion: «Je venais d'un petit
village... À Belgrade, l'éducation était gratuite, les logements étudiants
étaient bon marché, le système de santé était gratuit, on pouvait obtenir un
appartement de fonction...» Elle dit avoir exercé «une
centaine d'emplois», d'ouvrière dans une usine à organisatrice
d'événements. Elle vend aujourd'hui des souvenirs de la Yougoslavie dans le
parc Kalemegdan, au centre de Belgrade.
Étonnamment,
les jeunes gens peuvent aussi être nostalgiques de la Yougoslavie. Même s'ils
sont nés pendant la dissolution ou juste après, ils ont tout de même entendu
parler de l'ancien pays. Branislav Dimitrijevic, professeur d'histoire de l'art
et de culture visuelle à l'école d'art et du design de Belgrade, analyse: «Cette yougonostalgie chez les
jeunes est un signe de déception face aux problèmes contemporains, en
particulier l'échec de la transition.»
Si les
plus âgé·es pleurent le passé et les jeunes l'imaginent plus glorieux, cela
signifie-t-il qu'il était en effet meilleur? «Bien
sûr, il y avait beaucoup de choses que vous ne pouviez pas faire en
Yougoslavie, la liberté était limitée, répond Milos Nicic. Mais c'est surtout le
seul point de référence pour la majorité des gens aujourd'hui. Seules quelques
personnes se souviennent de l'avant-Seconde Guerre mondiale.»
De fait, la yougonostalgie se concentre
principalement sur la Yougoslavie de Tito et les années d'avant-guerres. Le
leader socialiste a dirigé le pays de 1945 à sa mort en 1980. Sa politique
intérieure a permis aux républiques yougoslaves de rester fédérées et de
connaître une certaine prospérité économique. Entre 1952 et la fin des années
1970, la croissance moyenne du PIB en Yougoslavie était d'environ 6%,
supérieure à celle de l'Union soviétique ou des pays d'Europe de l'Ouest.
La devise de
l'État socialiste était «Fraternité et unité». Pour Milos Nicic, «cela
signifiait que les gens étaient seulement yougoslaves et que les divisions
n'existaient pas. Et même si elles existaient, elles ne comptaient pas. C'était
bien sûr une erreur, parce que si elles n'existaient pas, nous n'aurions pas eu
de guerres».
«Une chute du
paradis»
La mort de Tito en 1980 et
la chute du communisme en Europe ont exacerbé les nationalismes ethniques en
Yougoslavie, qui ont fini par éclater en conflits meurtriers. La fédération
s'est disloquée peu à peu, ne réunissant plus que la Serbie et le Monténégro. À
la suite des guerres en Bosnie, les deux entités ont été placées sous embargo
des Nations unies d'avril 1992 à octobre 1995. Trois ans plus tard, elles ont à
nouveau été sanctionnées par l'ONU, l'Union européenne et les États-Unis à
cause des guerres du Kosovo.
La Serbie a été durement touchée
par ces sanctions internationales. Le PIB par habitant est tombé de
3.240 dollars en 1989 à 1.450 dollars en 1999. Le taux de chômage est grimpé en
flèche, passant de 14% en 1991 à 39% en 1993. Des restrictions ont été
appliquées à l'essence, à l'électricité, au chauffage, aux médicaments et aux
aliments.
«Cela a créé
un appauvrissement énorme du peuple, souligne
Milos Nicic. Les guerres ethniques des années 1990 ont été un immense
effondrement, une chute du paradis. Surtout pour les Serbes, qui ont été
diabolisés par la suite. Au début, les gens se sont demandé ce qu'il s'était
passé. Et après, cela a conduit à une sorte de chagrin, ils ont commencé à
regretter la période d'avant-guerre.»
Les
bombardements de l'OTAN à Belgrade en 1999 ont aussi laissé des traces
psychologiques. Stane Gleđ Radulović se souvient: «J'aurais pu rentrer
chez moi, mais je suis restée à Belgrade. C'était un moment spécial, vous
pouviez être bombardé à tout moment, n'importe où. C'était vraiment effrayant
de regarder les bombes et de deviner où elles allaient tomber...»
Avec le
retrait des sanctions en 2000, l'économie est passée au capitalisme et la crise
a continué. À cette époque, 27% de la population active était
encore sans emploi. «Les années 2000 ont été marquées par
des changements démocratiques, mais aussi par un ordre mondial différent, plus
capitaliste, plus mondialisé, relate Milos Nicic. Beaucoup de
gens ont perdu leur emploi, ce qui les a menés à se demander: “Devions-nous
vraiment suivre cette voie? Sommes-nous soudainement devenus une société
orientée vers la recherche de profits”?»
Aujourd'hui,
le pays tente toujours de passer à une économie capitaliste prospère, alors que
le paysage politique est miné par la corruption et l'instabilité. De nombreuses manifestations l'ont
secoué au début de l'année, réclamant des changements politiques et
une plus grande liberté de la presse. Branislav Dimitrijevic reste
lucide: «Selon les normes des démocraties libérales, la Yougoslavie
n'était pas un pays démocratique. Parce qu'il n'y avait qu'un seul parti. Mais
aujourd'hui, en Serbie, il n'y a pratiquement qu'un seul parti. Donc
finalement, il n'y a pas de grande différence...»
Dans une telle situation,
la tentation est grande de regarder le passé, où les choses n'étaient pas
parfaites mais semblaient toujours meilleures qu'aujourd'hui.
Serbes ou
Yougoslaves?
De nos jours, la
yougonostalgie est encore très présente dans la société serbe. Des peintures de
célébrités yougoslaves ornent certains bâtiments du centre-ville, des cafés ou
des expositions sont consacrées au pays socialiste, tandis que les symboles
yougoslaves reviennent à la mode. Le passé est loin d'être terminé.
S'il existe un lieu qui
incarne la yougonostalgie mieux que tout autre, c'est bien le Musée de la
Yougoslavie, situé dans la banlieue de Belgrade. Un endroit que beaucoup de
Serbes connaissent sous les noms de Maison des fleurs ou tombe de Tito. Le
dirigeant socialiste est enterré là, dans un mausolée. À l'époque, c'était son
jardin d'hiver, non loin de sa résidence aujourd'hui démolie.
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La tombe de Tito, située dans la Maison des fleurs, reste un lieu de recueillement important
pour les ancien·nes habitant·es de la Yougoslavie.
Le site accueille également diverses expositions sur Tito et la
vie quotidienne en Yougoslavie. Le lieu est empli de nostalgie, sentiment qui
culmine chaque année le 25 mai, date de naissance officielle de Tito. Sous le
socialisme, c'était aussi la Journée de la jeunesse, une journée de fête dans
toute la fédération.
L'événement a été officiellement organisé jusqu'en 1988, huit
ans après la mort de Tito. De nos jours, les gens se rendent toujours
spontanément à la Maison des fleurs, chaque année le 25 mai. Dans l'une des
salles du musée, un écran affiche les images de l'un de ces événements. Une
foule vêtue de beaux vêtements, tenant des drapeaux yougoslaves et apportant
des fleurs remplit le mausolée, habituellement silencieux et vide. Un vieil
homme apparaît à l'écran. «Il
vient du Canada tous les ans depuis les années 1980», précise
l'une des conservatrices. Ils sont nombreux comme lui, un pied dans le présent,
l'autre résolument dans le passé.
Quand le lien entre passé et présent est si déchiré, comment définir
son identité? «Je
me sens toujours personnellement yougoslave, admet Branislav
Dimitrijevic, né en 1967. Parce
que ma famille est originaire de différentes régions de la Yougoslavie. Je vis
maintenant en Serbie, mais j'ai aussi de la famille en Slovénie et en Bosnie.»
Stane Gleđ
Radulović est également confrontée à ce dilemme familial: «Je suis née en Croatie, mon
mari est monténégrin, sa mère est musulmane de Bosnie... Donc de quelle
nationalité est ma fille?» Elle s'arrête un instant avant de
conclure: «Nous
sommes yougoslaves pour toujours.»
[Photos de l’auteure - source : www.slate.fr]


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