Le parcours historique et personnel de Christian Ingrao, historien du nazisme et auteur d'une récente biographie d'Hitler.
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Adolf Hitler prononçant un discours au Reichstag sur la «question juive», le 30 janvier 1939. | Arquivo Nacional via Wikimedia Commons
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Publié par Nicolas Charles et Nonfiction
Dans Les Urgences d'un historien, Christian Ingrao, spécialiste mondialement reconnu du
nazisme, répond aux questions de Philippe Petit, avec qui il présente à la fois son
parcours personnel, parfois intime, et surtout dans le domaine de la recherche
historique.
Les
Urgences d'un historien est un livre relativement bref (136
pages), facile à lire, même si de nombreux débats historiographiques et des
questions épistémologiques de haut vol sur la recherche sont évoqués par les
deux hommes –ce qui de prime abord peut décontenancer les néophytes en histoire
contemporaine.
Aborder l'homme et l'historien
Dans la continuité du livre remarqué d'Étienne Anheim,
Christian Ingrao se livre à un travail d'ego-histoire, mené ici sous la forme
d'un entretien, rendant la lecture plus aisée et vivante.
L'intérêt pour le lectorat est
d'apercevoir «l'atelier de l'historien», c'est-à-dire de se glisser
dans l'intimité du travail de recherche de Christian Ingrao pour appréhender
comment celui-ci conçoit et réalise un travail d'histoire. Ainsi, au fil des
pages, Ingrao présente ses outils pour construire une véritable histoire
culturelle du phénomène nazi.
Ce n'est pas là le seul intérêt du livre. Il montre en
outre la construction d'un homme depuis son enfance, vers ce qui l'a amené à
devenir l'un des historien·nes marquant·es de sa génération. Il s'agit aussi
pour Ingrao, à travers le dialogue avec Philippe Petit, de se livrer, d'évoquer
des moments intimes qui ont joué un rôle majeur dans sa vie et influencé ses
choix de carrière.
La mort subite de son épouse Laetitia l'a
ainsi obligé à accepter la direction de l'Institut historique du temps
présent (IHTP) entre 2008 et 2013, car il ne se sentait plus
capable de mener à son terme un processus de recherche historique et de
rédaction d'ouvrage pendant plusieurs années après la disparition de celle avec
qui il avait entamé sa vie d'historien.
Cette carrière de directeur lui a permis de mener à bien
plusieurs projets devenus majeurs au sein de l'IHTP, et à cet institut de
rebondir et de retrouver de nouvelles pistes de travail, notamment sur la
Seconde Guerre mondiale.
Sur le plan humain, Ingrao avoue avec simplicité et
honnêteté que cette période difficile lui a redonné l'envie d'écrire de
l'histoire et de travailler en équipe.
Des œuvres pédagogiques
Christian Ingrao fait aujourd'hui partie,
avec son ami Johann Chapoutot, des
historien·nes spécialistes du nazisme, dont le travail est non seulement
reconnu en France, mais aussi dans le monde entier.
Ils ont rédigé en 2018 une courte biographie d'Hitler qui
a beaucoup fait parler d'elle et surtout débattre sur le travail de
l'historien·ne. Mais il faut reconnaître que cet ouvrage avait réussi son but
premier: celui de faire œuvre de pédagogie auprès d'un large public sur un
personnage aussi clivant et difficile à présenter qu'Hitler.
La précision, la rigueur et la curiosité sont des traits
essentiels de la personnalité d'Ingrao, sans doute hérités de ses parents, qui
avaient une solide formation scientifique.
Ces qualités se retrouvent dans la plupart
de ses ouvrages sur le nazisme comme Les Chasseurs noirs (Perrin,
2006), Croire et Détruire – Les intellectuels dans la machine de guerre
SS (Fayard, 2010) et La Promesse de l'Est – Espérance nazie et
génocide, 1939-1943 (Seuil, 2016), autant de travaux où Ingrao essaye
de comprendre et d'appréhender l'évolution des individus au sein d'un groupe,
de comprendre comment l'individu est influencé par celui-ci dans son évolution
personnelle. À ce titre, l'étude sur la division Dirlewanger dans Les
Chasseurs noirs, premier ouvrage majeur d'Ingrao, est très éclairant.
Ce travail, qui utilise notamment l'anthropologie
sociale, il le poursuit dans les ouvrages suivants, en montrant à chaque fois
comment l'individu est le produit d'un groupe social qui interagit avec
celui-ci et avec son époque.
Comprendre la violence nazie
Fortement influencé par Stéphane Audoin-Rouzeau,
Ingrao montre pourquoi et surtout comment il cherche à mettre en place une
vraie histoire culturelle du nazisme, permettant en particulier de comprendre
la violence déchaînée par celui-ci en Europe de l'Est. Dans ses différents
travaux, il montre comment et pourquoi le nazisme arrive à un paroxysme de
violence.
Avec Les Chasseurs noirs, il
cherche à mettre en séquence les deux conflits mondiaux, c'est-à-dire qu'il
démontre comment Dirlewanger et ses
sbires, anciens frontschweine (littéralement «cochons de
tranchées», peut se traduire par «chiens de guerre», en référence aux soldats
qui ont aimé leur expérience combattante en 14-18 et qui rêvent de la revivre
dans un conflit suivant), ont été marqués par la violence de la Grande Guerre
et l'influence de celle-ci dans leur construction mentale pour devenir des fers
de lance de la violence nazie. Cela se rapproche de ce qu'a démontré, en 2017,
Nicolas Patin dans Krüger, un bourreau ordinaire.
Les Urgences d'un historien permet de comprendre comment
fonctionne et agit un·e historien·ne du contemporain, en particulier de sujets
sensibles comme le nazisme. Christian Ingrao délivre tout au long de
l'entretien un message de prudence, mais aussi une leçon de méthode, celle d'un
historien qui a su, malgré les aléas de sa vie privée et la dureté
psychologique de son thème d'étude, mener à bien un travail historique
essentiel.
Les Urgences d'un historien est un ouvrage intime, parfois
intimiste, mais dont le message et la méthode diffusées par Christian Ingrao
sont essentielles pour celles et ceux qui veulent faire de l'histoire
contemporaine ou simplement comprendre comment on étudie le nazisme. L'ouvrage
souligne également le courage d'un homme face à l'adversité et sa volonté
d'avancer, coûte que coûte, pour faire connaître ses idées.
[Source : www.slate.fr]

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